‹ Morale familiereChapitre 33 sur 77 · LA PATIENCE · texte numérisé non relu

LA PATIENCE

C'est parle commencement qu'il faut tout commencer.

Cette vérité, qui rappelle les propos de M. La Palisse, est une de celles pourtant dont les enfants, et sous ce rapport il ne manque pas d'hommes qui restent éternellement enfants, dont les enfants, dis-je, doivent le mieux se pénétrer.

Tous les commencements sont obscurs et pénibles. C'est pourquoi au commencement de tout il faut placer une vertu sans laquelle les plus beaux dons peuvent avorter : cette vertu, c'est la patience.

Vouloir commencer par la fin , comme cela arrive à tant de gens, ce n'est pas de l'ardeur, c'est delà sottise, c'est de l'impatience, c'est-à-dire le contraire de la vertu

nécessaire, le contraire de la patience. Autant vaudrai» dire : Je ne veux rien faire du tout.

Que diriez-vous d'un enfant qui, se croyant !& génie militaire parce qu'il a des armées de soldats de plomb, voudrait bien s'engager, mais seulement comme général?

Que penseriez-vous d'un homme qui, ayant un soir planté un gland devant sa porte, s'indignerait de ne pas voir dès le lendemain matin un chêne de cent ans abriter sa maison?

Les bons progrès sont ceux qui se font lentement; ils sont les progrès sûrs.

Si, voulant bâtir une maison, vous cherchez un fond de sable pour que les fondements soient plus vite creusés, croyez-vous que votre maison en sera plus solide?

C'est pourtant ce que vous faites quand, vous proposant d'apprendre une science ou une langue, vous passez les premiers chapitres du livre qui la contient, sous prétexte que vous ne les comprenez pas, et courez d'un bond au milieu ou même à la fin du volume. A ce jeu-là un homme de génie lui-même userait son génie. A ce jeu-là, fussiez-vous devant cent soleils, vous ne verriez jamais clair.

Bien commencer, c'est se rendre possible de bien finir.

Mal commencer, c'est rendre insolubles les- difficultés de la fin.

Il faut entrer par la porte et non par les fenêtre/ 11 faut entrer pas à pas dans la science ; c'est le moyci* unique d'arriver au terme avec profit et sans fatigue. C'est comme cela qu'on entre dans la vie morale, dans la

vie intellectuelle ; c'est comme cela aussi qu'on entre dans la vie matérielle.

Si votre père, quand vous êtes né, en vous voyant les yeux à demi fermés et hors d'état de distinguer même la lumière du jour, s'était dit : « Voilà un enfant qui est aveugle ; il ne verra jamais ; »

Si, un peu plus tard, en vous entendant bégayer des sons inintelligibles, il s'était dit : « Voilà un enfant qui ne parlera jamais, » et s'il avait dès lors négligé devons apprendre à parler ;

Si, quand vous êtes venus à bout de vous tenir sur vos petites jambes et d'essayer vos premiers pas, votre maman, à la première chute, au lieu de vous relever cent fois, mille fois, s'était dit : « Mon fils et ma fille sont estropiés, ils ne marcheront jamais ; »

Si, fatigués de vous parler sans obtenir de réponse, ils s'étaient écriés : « Mon enfant est sourd, il n'a pas d'ouïe ; »

Si, offrant à vos petites mains un objet, et vous voyant incapable de diriger votre effort pour le saisir, ils s'étaient dit : « Le sens du toucher manque à cette infortunée créature ; »

Si, approchant de votre petit nez des odeurs, ils s'étaient imaginé que, parce que vous ne les distinguiez pas encore vous n'auriez pas d'odorat; et si, partant de là, ils avaient déclaré qu'attendu que vous étiez incapable de devenir un homme ou une femme pouvant jouir jamais des facultés nécessaires à la vie, ils n'avaient rien de mieux à faire de vous que ce que font les Chinois de leurs enfants mal conformés, c'est-à-dire s'ils vous avaient jeté à l'eau ;

S'ils avaient agi aussi inconsidérément, au lieu de s'armer de rinfinic patience des mères et des pères, exer- C-ant, provoquant, sollicitant par des efforts et des caresses sans fin le développement progressif de vos petits corps, et cela pendant de longs jours et de longs mois d'abord, — et puis après, pendant de longues années, le développement, plus lent, plus pénible encore, de votre intelligence, est-ce que vous croyez qu'ils auraient bien fait, bien raisonné, bien agi ?

Non, sans doute, et si vous les aimez, c'est précisément parce qu'ils ont fait le contraire.

Eh bien, devant toute science nouvelle, l'esprit est comme un enfant ; il faut les mêmes soins, les mêmes pa« tiences pour qu'il en arrive à voir clair, à sentir, à toucher, et enfin à marcher de l'obscurité du commencement aux clartés de la fin.

Quand Dieu a dit à l'homme : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, » il n'a pas entendu seulement le pain qui se met sous la dent, qui s'achète chez le boulanger, le pain qui nourrit nos corps, le pain matériel; il a entendu aussi le pain de l'esprit, qui, par l'éducation, par la science, élève l'homme jusqu'à la raison, jusqu'à la connaissance de la vérité ; il a entendu le pain qui nourrit l'âme et donne à l'intelligence la force de remonter jusqu'à lui par le savoir et l'instruction.

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