‹ Morale familiereChapitre 40 sur 77 · HISTOIRE DE DEUX CHARRUES · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE DEUX CHARRUES

Deux paysans endimanchés avaient voulu voir l'Exposition. Ils avaient entendu le propos de l'enfant ; l'un d'eux le releva, et, s'adressant sans façon à la petite fille : « C'est pour ne pas user son fil qu'elle ne file pas, dit-il tout en regardant d'un air narquois son compagnon ; elle est sûre comme ça de n'en jamais manquer, et que son rouet non plus ne s'usera pas, vois-tu, ma petite fille. » — Et un gros rire de satisfaction sortit de ses lèvres épanouies par cette plaisanterie. ,

Les paysans des environs de Paris sont volontiers jaseurs.

« Faites excuse, dit celui qui venait de parler en se tournant vers le père de l'enfant, je dis ça à propos d'une histoire que vous ne connaissez pas, — mais Jean pourra vous la raconter.

— Pourquoi pas, dit Jean, si le monsieur veut l'entendre? Elle n'est pas à mon honneur, mais elle tour-

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nera peut-être à mon profit tout de même. D'ailleurs une fois n'est pas coutume, et les bêtises, ça sert comme autre chose, quand on sait s'en servir, quand on ne les laisse pas rouiller. » Et ce fut le tour de Jean de rire.

La conversation était engagée, — le monsieur avait fait le geste de quelqu'un qui ne demande pas mieux que d'écouter, la petite fille aussi.

« Voilà, dit Jean.

« Nous sommes venus avec le malin Pierre que voici, qui est mon propre frère, pour vous servir, acheter l'année passée chacun une charrue. Nous voilà retournés avec nos charrues dans le pays. Elles étaient superbes, c'était un nouveau modèle, et, ma foi, c'était si bien trouvé que ça devait presque faire la besogne tout seul.

« Pierre et moi nous avons chacun un lot de terre qui n'a qu'un défaut : il n'est pas tout près de la maison.

« Essayons nos charrues tout de suite, dit Pierre en arrivant.

« — Bah! attendons un peu, que je lui dis, faut aller raconter Paris et l'Exposition aux amis, il sera temps la semaine prochaine ».

« Pierre est têtu : il partit avec sa charrue. Moi j'allai voir les amis, on me fit des fêtes pour m'écouter, et je ne sais pas comment cela se fît, mais la semaine se passa, et puis après la semaine une autre semaine, et ma charrue était toujours restée là sous le hangar, prête à partir, mais ne partant pas. Cependant celle de Pierre était revenue du champ, et si reluisante que Pierre disait qu'elle n'aurait pas mieux demandé que de recommencer, li n'avait jamais vu une si bonne charrue.

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« Voilà qu'un matin, ma fièvre de paresse passée, je veux partir à mon tour pour aller au champ ; mais, bah ! le temps change pour me punir, il pleut pendant hui» jours sans débrider, — puis j'attrape un froid, — puis je tombe malade. — Le temps de labourer, de semer, passe, et, quand je me retrouve sur mes pieds, il était trop tard. Je n'étais pas content, et personne ne l'était à la maison. — Heureusement que Pierre, dont je n'ai pas de mal à dire, est un bon garçon quoiqu'un peu gouailleur. — Il avait, sans s'en vanter, labouré mon champ et le sien, — si bien que, grâce à lui, j'en ai été quitte pour la peur. La moisson a été bonne pour le paresseux comme pour l'autre; mais cette année j'ai dit à Pierre : « Tout ça est bel et bon, mon tour est venu, c'est moi « qui labourerai ton champ ; je veux ma revanche : ma « charrue est toute neuve, la tienne est déjà pas mal « usée ; — laisse-moi faire si tu veux que je sois con- « tent.

u — Comme tu voudras, me dit Pierre.

« Mais voilà le joli de l'histoire : quand j'allai trouver ma charrue neuve qui devait faire tant de besogne parce qu'elle n'avait encore rien fait, je l'ai trouvée bonne à rien : la rouille l'avait rongée. Voyez-vous, monsieur, les hommes et les choses, ça s'use à rien faire. Si j'ai gagné d'apprendre ça à perdre mon temps pendant un an et ma charrue, je n'ai pas tout perdu ; nous voilà à Paris pour ravoir une charrue, qui ne se rouillera pas, celle-là, bien sûr, mon Pierre?

« — J'en suis sûr, dit Pierre en tapant un fort coup d'amitié sur l'épaule de son frère, et tu verras, Jean, qu'une bonne leçon vaut une bonne moisson.

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— Qu'est-ce que tu penses de cette histoire, dit le père à la petite fille.

— Je pense, dit la petite fille, que M. Jean a été un peu bête, que M. Pierre a été bon, mais que M. Jean se repent et qu'il va très-bien labourer.

— Sapristi, dit Jean, les enfants de Paris, ça n'est pas maladroit ; votre petite a compris, monsieur, c'est une fine pièce. »

L'histoire était finie. On se dit adieu.

Ai-je besoin, paresseux mon ami, de tirer la morale de ce que tu viens de lire, et de t'apprendre que l'âme humaine, c'est, suivant qu'on sait s'en servir, la charrue qui rouille à ne rien faire?

Sache-le donc, l'univers entier a le droit de crier au paresseux qu'il est un lâche, car l'univers tout entier travaille ; les animaux, les végétaux, le ciel, la terre, l'eau et le feu, les astres dans le firmament, les océans dans leurs abîmes, tout connaît la loi du travail, la loi de Dieu, tout la subit, tout s'en réjouit.

Si cet exemple de l'univers entier travaillant et trouvant l'ordre et la vie dans le travail te ramène à la notion du vrai, fais comme l'univers entier, travaille.

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