‹ Morale familiereChapitre 43 sur 77 · LE DÉCOURAGEMENT · texte numérisé non relu

LE DÉCOURAGEMENT

La journée n'a pas été bonne, la semaine a été mauvaise, le mois tout entier s'est mal passé ; vous voici désespéré, découragé. Tout est perdu, dites-vous, vous ne rattraperez jamais ce mois si mal employé, et sur ce beau propos vous vous croisez les bras.

Que diriez-vous d'un homme en retard qui cesserait de marcher? Vous diriez qu'il n'arriverajamais. Eh, bien, celui qui cesse de travailler cesse de marcher.

Certes, je ne vous dirai pas qu'un mois perdu ce n'est rien : c'est quelque chose au contraire, c'est un mois, c'est trente jours, c'est le douzième d'une année. C'est donc beaucoup. Mais enfin, puisque cela se mesure, ce n'est pas tout, et vous n'avez pas le droit de dire : « Tout est perdu. »

i88 TOUT N'EST JAMAIS PERDU.

Je Tais plus loin. Ce n'est pas un mois que vous avez perdu, c'est une année tout entière, c'est deux, c'est trois ans ; eh bien, tout n'est pas perdu encore, car, tant qu'on vit, le temps perdu peut se rattraper.

Le fugit irreparabile tempus n'a pas le sens trop propice au découragement, à la perpétuité de la paresse, que vous voulez lui donner. Cela veut dire tout bonnement que le jour d'hier, que le temps écoulé ne reviendra plus, et c'est déjà un bon avertissement de n'en point laisser passer de nouveaux sans travail et sans profit.

Je ne voudrais pas, pour vous montrer combien les conséquences que vous tirez de votre découragemenv sont exagérées, vous faire trop oublier vos torts, vous eo trop consoler; mais je m'en rapporte à votre petite conscience de ne pas tirer le mal du bien que je veux vous faire.

Vous avez des défauts, l'esprit lent ou l'esprit léger; vous croyez que vous n'aimez pas le travail ; ce qui est difficile vous rebute. Croyez-vous donc être le seul qui ne soit pas parfait en ce monde? D'enfant sans défaut, d'homme parfait, il n'en est point, et vous calculeriez mal si vous vous disiez que ce qui vous est arrivé à vous n'est point arrivé à d'autres qui vous paraissent bien moins en retard que vous. Parmi ces autres qui sont en avance, il en est peut-être qui en effet n'ont jamais perdu leur temps ; mais il en est un plus grand nombre, croyez-moi, qui ont su réparer le temps par eux aussi perdu.

Ce qui ne répare rien, c'est le découragement. Ce découragement, les bons mêmes peuvent le ressentir, peuvent y céder; mais les bons à la fin en deviennent vain-

TOUT N'EST JAMAIS PERDU. i8o

queurs, et, sortis de là, ils doublent le pas pour se remettre au courant.

Il y a de très-bons arbres très-tardifs. Ils semblent ne devoir jamais ;?aHfr, un beau jour ils deviennent et restent la gloire du verger. Il en est d'autres qui donnent vite des fruits excellents et pendant de longues années, et qui, au moment où on y pense le moins, s'arrêtent de produire. Que penseriez-vous du jardinier sans patience qui couperait les premiers et jetterait au feules seconds?

Vous seriez ce mauvais jardinier de vous-même si vous ne vous donniez pas le temps de prendre ou de reprendre courage. Cet arbre qui, cette année, n'a eu ni fleurs ni fruits, vous l'en verrez, l'année prochaine, chargé à se rompre. Il semble que ce repos, que cette paresse d'une année, ait ajouté à sa sève, et que le sommeil apparent n'ait eu pour but que de le conduire à une récolte plus abondante que toutes les autres.

Il en est peut-être ainsi de vous, et, si votre mauvais vouloir n'est pour rien dans vos insuccès, si votre lassisitude n'est point l'effet de la lâcheté, il se peut que cette année stérile vous mène à une année plus féconde que toute autre. Le grand point, c'est que vous ne désespériez pas ; c'est que, vainqueur de vous-même, vous repartiez d'un pas plus vif, d'un effort plus énergique, dès que vous sentirez la force vous revenir. L'autre grand point, c'est que vous sollicitiez le retour de cette force par uri effort quotidien. Dieu récompense la bonne volonté. De ceci n'ayez point de doute; tenez-vous donc pour dit que tout n'est jamais perdu. Quel âge avez-vous? Seize ans ! Mais il y a des grands hommes, nés pauvres, nés loin de

tgo LA SOLIDARITÉ DÈS LE COLLÈGE.

la lumière, qui ne savaient pas lire, qui ont commencé à entrer dans la voie de l'étude à vingt ans, à trente ans, et qui sont devenus les maîtres et l'exemple de leur siècle. J'en pourrais citer cent, je n'en citerai qu'un. Lincoln, l'honneur de l'Amérique, que le monde entier révère, est un de ceux-là. Tant qu'il y a un souffle dans la poitrine d'un homme, son avenir est dans sa main ; il n'y a que des morts dont la vie a été mal employée qu'on puisse dire que tout pour eux a été perdu. Or , vous n'êtes pas mort, mon enfant : je vous ai vu déjeuner ce matin comme un très-bon petit vivant.

Il ne faut certes pas abuser des mots nouveaux, mais il serait puéril de les craindre et maladroit de les éviter quand ils arrivent à point pour rendre d'une fagon nette et claire l'idée qu'on veut exprimer.

Ce mot encore nouveau, surtout pour de jeunes oreilles, « la solidarité )>,exprime-t-il une idée nouvelle? Non, mais il précise mieux que ceux auxquels il a succédé la pensée divine et humaine à laquelle il répond.

Le mot fraternité indique le devoir moral qu'ont tous les hommes de se considérer comme des frères. Le mot solidarité implique l'intérêt humain de fraternité matérielle qu'ils ont tous sans exception à ne se point considérer comme isolés les uns aux autres.

LA SOLIDARITÉ DÈS LE COLLÈGE. loi

Quand un mot entre dans une langue et y prend sa place de façon à ne plus pouvoir la perdre, c'est qu'il la mérite. Parlons donc ici de la solidarité. L*idée que ce mot représente est à coup sûr une de celles qu'il n'est jamais trop tôt de faire pénétrer dans les esprits.

Devant Dieu nous sommes tous frères^ tous égaux par conséquent. Devant les hommes, devant la société humaine tout entière, comme devant la fraction spéciale de la société à laquelle nous appartenons plus particulièrement, nous sommes tous solidaires : nous le sommes dès le berceau dans la famille, nous le sommes dès le collège dans quelque catégorie sociale que nous pousse notre destinée.

La vie est une action en commun : l'homme a beau faire, il n'est jamais seul. Il n'est pas d'acte, si individuel qu'il paraisse, qui n'intéresse le prochain. Il n'est pas, en un mot, d'acte qui puisse être considéré comme un acte solitaire, c'est-à-dire comme un acte qu'on puisse considérer comme indifférent aux autres, si on en est l'auteur, comme un acte qui puisse vous être indifférent, s'il est l'acte du prochain. Chacun de nous n'est qu'un son, 11 e^i qa'une note, dans l'harmonie générale. Le soliste n'existe pas dans le concert universel. Si Dieu n'avait pas voulu faire les hommes solidaires les uns des autres, il ne les aurait pas créés, car il aurait fallu qu'il n'en créât qu'un, car cet être, seul de son espèce, eût dès lors été un monstre, et ce monstre, la sagesse de Dieu n'a pas voulu qu'il existât.

Partout où il y a plus d'un homme, il y a donc société. Or, partout où il y a société, il y a solidarité d'intérêts.

La partie engagée entre l'homme et la vie est donc

toujours collective, et Tégoïste qui cherche à s'isoler n'y réussit jamais. Quoi qu'il tente, il n'est qu'une unité dans un tout. Son sort est lié à d'autres sorts.

« Les autres? Gela ne me regarde pas. n C'est le propos d'un sot, encore plus que d'un méchant.

Tout nous regarde, au contraire, de ce qui touche à l'intérêt d'autrui. L'homme individu est rivé par des liens visibles ou invisibles à l'homme société. Il n'est pas de Robinson dans la vie réelle. Chacun répond de tous, tous répondent de chacun.

On a souvent comparé la vie à un combat : eh bien, ce combat commence dès le collège, dès la classe. Seulement, l'adversaire n'est pas du tout où l'on croit. Dans la vie, ce n'est pas l'homme; dans la classe, ce n'est pas le condisciple.

Une classe, c'est une sorte de régiment en marche contre un ennemi commun : l'ignorance ; à la conquête d'un bien commun : la science.

Est-ce que les soldats qui marchent ensemble à la bataille sont des ennemis les uns pour les autres? Non assurément, et, bien au contraire, ce sont des associés qui ont grand soin de régler leurs efforts et jusqu'à leurs mouvements pour la sûreté, pour la défense, pour la gloire communes. Ils comprennent bien, ceux-là, que l'union fait la force, que le soldat répond du soldat, que l'homme est solidaire de l'homme, et, sans savoir le mot, ils sont pénétrés de la chose.

Si dans un régiment, en effet, quelques soldats plus glorieux que sages se frottaient les mains à la vue de leurs camarades démoralisés ou malhabiles au métier des armes, sous prétexte qu'au mili&u de ces poltrons et de

ces maladroits il leur sera plus facile de faire briller leur courage, vous vous diriez : « Voilà des soldats qui font un bien faux calcul : si braves qu'ils soient, ils ne peuvent à eux seuls remplacer la force d'une armée ; à la première rencontre ils vont se faire tailler en pièces; ils reconnaîtront trop tard qu'au lieu de se réjouir de la faiblesse de leurs compagnons d'armes, ils auraient mieux fait de s'évertuer à leur remonter le moral et à leur apprendre leur métier de soldat. »

Eh bien, ce qui serait absurde à l'armée l'est partout.

Dans les arts, dans l'industrie, dans les sciences et dans les lettres, il ne manque pas de gens qui, raisonnant comme nos soldats de tout à l'heure, ne voient dans leurs émules que des adversaires dont les défaillances peuvent seules assurer leur succès personnel, et aspirent ainsi au sot honneur d'être les premiers dans un régiment d'éclopés.

De ces beaux raisonnements-là, on en fait partout, et même au collège.

« On ne travaille pas dans ma classe, me disait un petit collégien. Tant mieux! Je vais pouvoir, sans me donner beaucoup de mal, avoir des prix cette année. » Voilà, convenez-en, un tant mieux bien placé, et c'est une jolie ambition que celle d'un prix remporté sur des cancres.

Être le plus fort dans une classe où il n'y a que des faibles, je le demande à l'étourdi auquel j'entreprends de répondre, est-ce être fort? Non. Ce n'est qu'être le moins faible. De quoi s'agit-il cependant? C'est d'être fort en effet, et non de n'avoir de la force que l'apparence.

Pour faire une bonne classe, comme pour faire un bon

régiment, il faut un ensemble solide, il faut le travail, i! faut la force de tous ajoutant et donnant valeur à la force de chacun.

Il faut donc que professeurs et Colonels, soldats et élèves, s'entendent pour fortifier le corps tout entier.

Le combat de la vie n'est pas un duel, c'est une bataille rangée où tout le monde doit donner, si l'on veut avoir les joies et les profits d'une véritable victoire.

Si Christophe Colomb n'était pas parvenu à arrêter la révolte de ses compagnons et à se faire suivre enfin par eux jusqu'à ce nouveau monde que cherchait son génie, s'il avait abordé seul en Amérique, nous ignorerions peut-être jusqu'à son nom, et son œuvre en tout cas eût été à refaire.

Colomb l'avait bien compris, et, quand il s'efforçait d'entraîner dans son élan les ingrats et les aveugles qui méconnaissaient sa pensée, c'est qu'il savait qu'il n'est pas de victoire solitaire, que la gloire abesoin d'être partagée, que l'homme ne serait rien qui n'aurait agi que pour lui seul. S'il a conquis un monde nouveau au monde ancien, c'est qu'il visait au vrai but : agrandir l'univers intellectuel.

Eh bien, nous sommes chacun dans notre sphère d'autres Christophe Colomb. Nous avons la même mission que lui : celle d'ajouter quelque chose à l'univers connu, celle de conduire l'équipage du monde à des destinées supérieures. Depuis le mousse jusqu'à l'amiral, depuis le conscrit jusqu'au vétéran, le devoir est le même, et ce beau devoir, celui-là seul l'aura glorieusement rempli pour sa part qui aura pensé avant tout au salut du grand navire humain. '

LE PREMIER. igi

Être le premier dans sa classe, quand on est un enfant, dans sa profession ou dans son art, quand on est un homme, c'est un avantage et c'est un mérite tout à la fois dont il est juste de tirer les légitimes satisfactions qu'on est en droit et en raison d'en attendre. Mais il faut se garder d'en tirer vanité. Il n'est point de triomphe qui puisse autoriser ce défaut. Il n'en est pas qui soit de force à le supporter. La vanité gâte et compromet tout, même les plus éclatants succès. Au lieu d'amis, ce sont des ennemis qu'elle leur fait, et au lieu d'émulés, des envieux. La victoire de l'un, il ne faut pas l'oublier, se fait du revers de l'autre. Ce premier rang, vous ne l'obtenez qu'après l'avoir conquis sur des compétiteurs. Dès que vous l'aurez obtenu, c'est à ceux-là qu'il faut généreusement penser. Vous êtes le vainqueur, ils sont les vaincus. Il ne faut pas qu'ils demeurent les ennemis de votre succès, il faut qu'ils en deviennent les amis et qu'ils arrivent à se dire : « J'aime mieux ce vainqueur-là que tout autre. »

I! n'est qu'un moyen d'y parvenir, c'est d'user du triomphe avec modération, — avec simplicité.

L'exercice du succès, comme celui du bonheur, est une science ; bien plus, c'est un art qui demande du goût, du tact, pas mal de bon sens et beaucoup de cœur; art difficile entre tous, vous le voyez, et dont les conditions, cependant, sont nécessaires au maintien de votre

supériorité. Il faut savoir être heureux pour mériter de le rester.

Ayez donc le succès modeste, gardez-vous surtout de le montrer offensant. Ce serait le tourner avec tout le monde contre lui-même ; ce serait en faire un écueil, cet écueil contre lequel se brisent, à l'entrée de la rade, les pilotes négligents à qui la vue du port fait oublier toute prudence.

Quel est le succès, d'ailleurs, qui puisse tant nous gonfler?

Dans toute supériorité il faut faire deux parts : celle des efforts personnels qu'on a faits pour la conquérir, et celle des circonstances, des chances favorables, qui vous ont permis.de la développer. La première part est bien à vous, mais dans l'autre vous n'êtes pour rien.

La nature répartit à chaque créature ses dons d'une façon en apparence très-inégale : dans un dessein secret, elle donne aux uns les beaux et brillants rôles, auxautres, les rôles sacrifiés. Nous ne sommes pas consultés par elle quand se fait cette distribution. Que l'aigle soit satisfait d'être un aigle plutôt qu'une tortue, rien de mieux. Mais qu'oublieux de ce qu'il y a eu de bonheur pour lui dans le double hasard de naissance qui a fait de lui l'aigle et d'une autre la tortue, il reproche à celle-ci d'être ce qu'elle est, et prétende qu'on lui fasse, à lui, honneur de ses facultés d'aigle, voilà ce qui n'est pas admissible, et ce qui explique que parmi les aigles euxmêmes il y ait de grands sofs, lesquels sont de vraies tortues au moral, de même qu'il peut se rencontrer de braves tortues qui, sur le point spécial du bon sens, dépassent tous les aigles du monde.

Si cette qualité du bon sens qui vous paraît vulgaire, et qui nel'estpas, car seule elle peut donner la juste mesure, la juste appréciation de la position qu'on a dans le monde, si cette qualité vous manque, fusslez-vous le roi des airs, les gens de vrai jugement feront fort peu de cas de votre personne. Ils admireront vos qualités natives, ils admireront la puissance de vos ailes, mais ils feront bon marché de votre cerveau ; ils ne vous admireront pas, vous.

Il se peut même que, dans leur for intérieur, voyant votre arrogance, ils aient en meilleure estime la tortue modeste, résignée, accomplissant de son mieux l'humble tâche qui lui est dévolue, que l'aigle infatué de luimême dont l'insupportable vanité efface toutes les qualités.

Et en cela ils seront justes.

Le monde est un tout, immense pour nous, qui tient cependant une place bien petite dans la main de Dieu. Si, aux yeux des hommes, il y a ici-bas des fonctions, des aptitudes, plus relevées que d'autres, il n'est pas certain qu'aux yeux de Dieu cette différence existe, et il se pourrait bien que, dans l'ensemble de l'œuvre du Créateur, la fourmi eût une importance égale à celle de l'éléphant.

Qu'est-ce qui constitue la vraie importance?

C'est qu'on soit ce que l'on doit être de la façon la plus parfaite possible. Un bon insecte faisant en conscience son petit métier d'insecte vaut mieux, pour la perfection du grand tout, que le plus puissant des quadrupèdes qui se croirait permis d'avoir des lubies.

Vous est-il arrivé de monter sur un clocher, sur un pic, sur un lieu élevé quelconque, d'où l'on pût dominer

la plaine? Oui. Eh bien, qu'avez-vous observé? Est-ce qu'à mesure que vous montiez, les différences entre les choses de la plaine, qui de la plaine vous paraissaient énormes, n'allaient pas toujours en diminuant?

Si, au lieu de vous contenter de vous grandir par l'ascension d'une simple montagne, vous aviez pu monter en ballon et atteindre à cinq ou six mille mètres au-dessus du sol, qu'auriez-vous vu? C'est que de là-haut il n'y a plus guère ni montagnes ni collines, et que la terre n'est, après tout, qu'une petite boule ronde sans inégalités appréciables.

Vous voyez donc que les choses ne sont grandes icibas, plus grandes les unes que les autres, que par le défaut d'élévation de notre point de vue.

Eh bien, dans l'ordre moral il en est de même que dans l'ordre matériel. Les sommets de l'esprit s'effacent aussi à mesure que l'on monte. Les géants ne sont grands que parce qu'au lieu de les voir de haut on les voit de très-bas. L'égalité se rétablirait bientôt entre les prétendues supériorités et les prétendues infériorités de notre petit monde, si l'œil qui les examine pouvait, comme l'œil de Dieu, les considérer de plus haut.

Vous pouvez avoir de cette vérité un exemple plus frappant encore, sans prendre, comme tout à l'heure, lapeine de monter sur les rocs ou de risquer une ascension en ballon.

Restons par terre, vous et moi; mais, au lieu de jeter !es yeux sur la terre, élevons nos regards jusqu'au ciel.

Qu'y voyons-nous d'ordinaire? Le gros soleil pendant le jour, la grosse lune pendant la nuit.

Comparés aux petites étoiles, ces deux astres sont

LE PRKMIER.

énormes. 11 y a pourtant, pairai les petites étoiles, ces insectes du ciel apparent, des astres qui sont des milliers de fois plus gros, en réalité, que le soleil et la lune.

Vous voyez donc bien que la supériorité n'est trèssouvent qu'une affaire d'apparence, et que la vanité que aous inspireraient nos petits avantages pourrait bien ne pas résister à l'examen.

Donc, soyons très-modestes, alors même que nous serions le premier.

Soyons-le ce jour-là surtout, et n'ayons de dédain pour lien de ce qui nous semble au-dessous de nous.

Les premiers oublient trop, d'ailleurs, de quelle nécessité leur sont ceux qui ne sont pas les premiers comme eux, et de quel secours leur est le dernier même de leurs semblables.

Que ferions-nous de notre priorité, je vous prie, et quels moyens aurions-nous de la constater, si nous étions tout seuls au monde?

Le chiffre un aura beau faire, s'il n'était suivi d'un autre, il ne serait jamais qu'une unité. Il ne doit d'être le premier qu'à ces chiffres inférieurs qu'il dédaigne, et qui, en se rangeant derrière lui, constatent son rang.

Que penseriez-vous d'un roi qui, parce qu'il serait roi, c'est-à-dire le premier de son royaume, ferait fi de tout ce qui n'est pas lui dans son royaume, et se croirait à lui tout seul son royaume tout entier? Vous vous diriez ; «Voilà un roi qui ne réfléchit guère, car enfin, si son peuple, le laissant avec sa vanité sur son trône, se séparait de lui, il ne serait plus roi que de sa vanité, que de son trône, tandis que son peuple, à lui tout seul, serait un peuple encore. »

Un peuple peut toujours se donner un roi ; — mais on a vu des rois qui ne parvenaient pas aussi aisément à se donner des peuples.

Si vous étiez l'ami de ce roi, vous l'avertiriez qu'il s'abuse et qu'il faut qu'il ne dédaigne pas ce qui, à toute force, peut se passer de lui, ce dont, au contraire, il ne peut, lui, se passer pour rester roi.

Eh bien, nous sommes tous ce roi sans raison quand, enivrés d'un succès, nous devenons assez fous pour ne pas comprendre que le succès a besoin de ceux mêmes sur qui il est remporté pour être un succès, et que notre petite royauté, pour n'être point idéale, a besoin de n'être pas solitaire.

C'est un point essentiel dans la vie de comprendre que toute supériorité, tout près de ses droits, a ses devoirs, et que le premier de ses devoirs, c'est de se la faire pardonner par la façon dont on en use. Une supériorité dont on abuse pour soi, dont on ne sait pas user pour les autres, n'est déjà plus une supériorité. Si vous vous targuez de votre mérite, il me blesse; si de vos talents, ils sont mes i?nnemis. Vous vous applaudissez vous-mêmes? — Pourquoi vous applaudirais-je! — Ma justice ne s'en acquittera jamais aussi bien que votre vanité.

Le monde veut être servi modestement par les plus

forts, parce que personne n'est plus fort que lui. Rien

de ce qui est impérieux, de ce qui s'impose, n'est fait

pour lui plaire longtemps. Personne n'est supérieur à

. tous; TOUS le savent bien, personne ne doit l'ignorer.

La supériorité bien entendue ne doit donc point être une force individuelle et égoïste. Elle n'a son laisserpasser, son permis de circulation dans le monde, se a

SON KOM FUT ACCUEILLI PAU UN MURMUUE MOgUliUU.

LE DERNIER. .q,

brevet, qu'à la condition qu'elle viendra ajouter sa valeur à la fortune publique.

Ne pas la comprendre ainsi, s'est s'exposer à voir un jour pour son compte la vérité de cette parole : « Les premiers seront les derniers. »

Je ne lui dirai pas que son sort est beau, je ne lui dirai pas qu'il mérite la croix d'honneur, et qu'on a tort de ne pas lui dresser un petit arc de triomphe ; je n'essayerai pas de lui faire croire que sa place est digne d'envie, surtout si c'est par sa paresse qu'il est parvenu à se la faire décerner; mais, s'il est le dernier par des circonstances indépendantes de sa volonté, parce qu'il s'est trouvé aux prises avec des adversaires mieux préparés que lui, parce qu'il est nouveau dans une lutte où ses concurrents se sont déjà essayés, parce qu'il commence, en un mot, et débute dans la carrière de l'étude et du travail, et qu'il a combattu ainsi à armes inégales, je lui dirai qu'il aurait le plus grand tort de s'arracher les cheveux et de désespérer de l'avenir. Il n'est pas mauvais d'avoir été vaincu pour apprendre à vaincre à son tour. La défaite est une leçon dont les natures franches tirent tôt ou tard un profit. Être le dernier, en un mot, ^ans ces conditions-là, c'est un malheur, ce n'est pas

une faute. Or le malheur n'a jamais deshonoré personne qu'aux yeux des sots. Il n'est pas de malheur, d'ailleurs, qui n'ait sa fin en ce monde, oiî le bien lui-même est 30uvent passager, quand on ne l'aide pas à durer.

Être le dernier, cet échec radical, dont l'évidence ôte tout recours aux illusions, cette leçon carrée que vous donne le destin et qui vous interdit les faux-fuyants de i'amour-propre dont se payent les avant-derniers, à l'aide desquels ceux-ci, trop souvent, se consolent par la vue de celui qui vient après eux; être le dernier, ce n'est pas agréable; non, cela ne l'est pas! mais cela peut être très-utile, si, comme on dit, le dernier a de ça!

Cette position tranchée, nette, brutale, si vous n'avez pas la vocation, le parti pris d'être un cancre, avouez qu'elle a du moins l'avantage de vous remuer, de ne pas vous permettre cette indifférence banale avec laquelle on accueille les demi-insuccès. — Être le quinzième sur vingt vous aurait laissé dans votre léthargie. Être le dernier, être battu à plate couture, si vous êtes un petit homme désireux d'en devenir un grand, c'est peut-être une bonne fortune pour vous; c'en est une, si c'est l'occasion d'un réveil.

Car enfin, vous voulez bien l'avoir été une fois, — et, puisque cela est, il n'y a pas à s'en dédire; —mais la position n'est pas assez brillante pour que vous teniez à la garder. Vous ne la garderez donc pas, car je vous vois d'ici, grâce à cette chute profonde, obligé de vous adresser à vous-même cette familière apostrophe : « Mon garçon, il ne s'agit pas de croupir dans sa bourbe, i) "aut en sortir, il faut s'en relever ! »

Un dernier qui n'est pas fermement résolu à être io

LE DERNIER. aoS

dernier, et en tout, toute sa vie, c'est quelquefois celui de toute une classe en qui un professeur sagace pourrait découvrir et faire germer les meilleurs desseins.

Le premier va peut-être s'endormir sur son matelas de lauriers, le dernier, s'il a du cœur, ne dormira pas, je vous en réponds, sur sa couche rembourrée d'épines.

Le premier comme le dernier, il faut bien que quelqu'un le soit. Seulement, l'effort que je conseille au premier pour qu'il garde son rang, je le conseille au dernier, je l'exige de lui, pour qu'il le perde.

Or, il le perdra s'il le veut. Il ne tient qu'à lui, je l'affirme, de rectifier cette parole : «Les premiers seronV les derniers )), que je citais dernièrement aux premiers qui ne font pas, pour maintenir leur supériorité, les efforts qu'ils ont faits pour la conquérir, par cette autre parole que j'aime mieux : «Les derniers seront les premiers. »

Vous êtes dans une troupe de jeunes gens, d'enfants, si vous le voulez, qui ont un long chemin, le chemin tout entier de la vie, à parcourir. Les forces, les tempéraments de chacun des individus dont se compose cette troupe ne sont pas toujours égaux. Les uns, trop confiants dans leurs jambes toutes neuves, qu'ils croient inusables, se mettent dès le début à courir. L'intention est bonne, mais ils ont tort; car si, grâce à ce départ précipité, ils sont les premiers pendant les premières heures du voyage, il est à parier que, dans les heures suivantes, ne pouvant maintenir l'impétuosité de leur élan, ils perdront peu à peu leur avance, et seront tôt ou tard dépassés à leur tour par ceux-là mêmes qui, calculant mieux

ao4 LE DERNIER.

leur force, seront partis d'un pas modéré qu'ils auront toujours pu soutenir.

La vie est plus longue qu'une classe, elle est plus longue que le collège lui-même ; la question n'est donc pas de partir vite, mais d'arriver à point.

Je ne veux pas, pour encourager les derniers, ralentir l'ardeur des premiers ; mais je veux dire aux uns et aux autres qu'il est une juste mesure à apporter dans l'exercice de ce zèle, et que le vrai zèle est celui qui peut durer tant que le but n'est pas atteint.

Le cheval de course est une bête très-curieuse; mais, s'il n'y avait que des chevaux de course, c'est-à-dire des chevaux éclatants, des chevaux de luxe, capables de fournir avec éclat une carrière courte et rapide , une carrière de cinq minutes, j'imagine que l'on ne dirait pas partout que le cheval est la plus précieuse conquête que l'homme ait faite sur l'animal.

Ce que je voudrais donc, ce serait de parvenir à convaincre les chevaux qui ne courent pas comme des flèches, ceux à qui le galop semble interdit par leur tempérament, que le trot et même le pas sont encore de bonnes allures, pourvu qu'elles soient continues.

Vous êtes au collège, vous avez un siècle devant vous pour arriver à la fin de vos classes, c'est-à-dire à être, vers dix-huit ans, un garçon sachant tout ce qu'on peut apprendre au collège. Eh bien, soyez tranquille, la nature n'eût-elle fait de vous qu'un cheval au pas lent et lourd, vous arriverez à ce but, certainement, tout aussi bien que ceux de vos camarades qui semblaient avoir des diles dès le début.

il n'est donné à personne de galoper pendant huit ans

LE IHRRNIER. ao5

sans relâche. Si vous dépensez en six minutes la force qui ne doit se dépenser qu'en six jours, soyez assuré qu'après vos six minutes de galop fou il vous faudra six jours de repos.

On ne surmène jamais impunément la nature, elle se venge de tous les excès en reprenant ses droits et son temps par l'extrême fatigue qui suit les efforts téméraires.

Donc, mon cher dernier, ne te mets pas trop martel en tête si à ton entrée dans la lice tu t'es vu dépasser d'abord par tous les autres, et, au lieu de l'arrêter en route pour gémir sur ton sort, marche à ton pas, marche toujours, seulement ne perds jamais le but final. Il n'est pas si malaisé que tu crois de l'atteindre. Récite-toi de temps à autre, pour te donner force et courage, la jolie fable du Lièvre et de la Tortue. Une fois au but, qu'importe que tu y aies couru ou marché? Je ne m'en cache donc pas, j'ai un faible pour le dernier. Il m'intéresse ; il a une figure à part. 11 est, par sa position, hors de la foule ; il y est par le mauvais côté, c'est vrai, mais il dépend de lui de n'y pas rentrer pour s'y perdre.

Et d'abord je veux que le dernier sente son mai; s'il ne le sentait pas, il ne serait plus seulement le dernier, il serait mort. Mais je ne souffrirai pas qu'il se l'exagère.

Il est par terre, c'est à lui qu'il faut donner la main, et si le premier, par chance heureuse, est digne de sa haute situation, c'est à lui d'aller la lui tendre. Qui sait s'il n'aurait pas, d'ailleurs, à faire à ce pauvre dernier une confidence qui vaudrait mieux que mille leçons pour lui rendre du cœur, un aveu qui, en un clin d'œil, remet-

»o6 LE DERNIER.

trait le petit désespéré de tout à l'heure sur ses deux pieds?

Et, à l'appui de mon dire, laissez-moi vous conter ui«e histoire.

HISTOIRE D'UN PREMIER ET D'UN DERNIER. l'entrée au collège.

J'ai connu un premier, digne de l'être, celui-là, qui fit un jour précisément ce que je viens de dire, à qui son succès bien compris avait inspiré cette belle, non, cette bonne action, et qui ne s'en est jamais repenti, je vous l'affirme.

Cela se passait à la rentrée des vacances, dans un des grands collèges de Paris.

Il y avait parmi les nouveaux pour la classe de cinquième un pauvre petit garçon débarqué tout neuf de sa province. Le malheureux enfant avait quitté de la veille le nid paternel, pour venir faire, en qualité d'interne, ses études à Paris. Il n'en pouvait croire son cœur de se voir aussi subitement, lui, l'aîné, le chéri, l'adoré, l'embrassé jusque-là, à toutes les heures de sa vie, de tout ce qui l'avait vu naître, de se voir, dis-je, tout à coup au milieu de quelques centaines de petits gaillards qui ne faisaient attention à lui que pour lui rire au nez ou pour lui faire quelques méchants tours.

Quoi! pas une main ne s'ouvrait pour prendre la sienne ! On ne voyait donc pas qu'il avait beaucoup de chagrin, qu'il pensait à sa chère maman, à son père, qui

n'étaient plus là, et que ses yeux étaient pleins de larmes qui n'osaient pas tomber? Il s'était couché pour la première fois sans recevoir les doux baisers du soir, l'adieu si tendre de la famille qui clôt si bien les paupières, qui prépare un si bon sommeil, et personne ne plaignait son affreux malheur ! Et, loin de le plaindre, on le bousculait, on le brutalisait, on le menaçait; que dis-je, on le frappait! Oublieux de ce qu'ils avaient dû être, ne fût-ce qu'un jour, eux aussi, tous ces petits enfants, dont il avait cru qu'il se ferait tout de suite des amis ou tout au moins de bons petits camarades, tous, presque tous, se moquaient à Tenvi de l'air effaré, de l'air égaré, de cet oisillon tombé de son nid parmi eux.

Mais ils n'avaient donc jamais eu de papa ni de maman, ces méchants-là?

Ils jouaient, ils riaient, ils se battaient. Les plus forts faisaient, comme par plaisir, du mal aux plus faibles; les petits ne savaient où se cacher quand ils les rencontraient : c'était là le collège! et cela devait durer six ans tout au moins!

Le petit nouveau se sentait à jamais perdu dans ce milieu terrible. Figurez-vous une goutte de rosée tombée dans un torrent.

Il tremblait en classe, il tremblait en récréation; au lieu de dormir la nuit, il pleurait, et c'était encore le meilleur de sa nouvelle existence, il pleurait en pensant à sa mère, qui bien sûr pleurait, elle aussi, de leur cruelle séparation ; il pleurait en se rappelant que son père, son père lui-même, en le laissant à la porte du collège, quand il avait dû repartir, avait tant de peine que, de peur d'éclater, son dernier adieu n'avait été qu'un regard;

ao8 LE DERNIER.

N'en doutez pas, ce pauvre enfant-là était digne de pitié. Qui ne se rappelle ces premières déchirures du cœur? La première douleur est celle qu'on n'oublie pas, si l'on est resté digne de son innocente candeur.

Sa petite âme meurtrie se fondait en prières touchantes qu'il adressait tout bas, craintivement, à Dieu, dans le silence, dans le froid de ses nuits. «Papa! maman! mon Dieu! » Et il s'endormait, les yeux gonflés de larmes amères, sur ces pieux soupirs.

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