LA PREMIERE COMPOSITION
Un matin, il se réveilla plus troublé encore que les jours précédents. C'était le jour de la première composition; on allait voir lesquels étaient les forts, lesquels seraient les faibles.
Le petit nouveau pensait avec épouvante à ce qu'allait avoir de grave pour lui cette première épreuve.
C'était en version latine qu'on allait composer.
Chez son père, qui avait commencé son éducation, les devoirs étaient encore un plaisir. Il traduisait déjà avec facilité les auteurs correspondants à la classe où il venait d'entrer à Paris, et plus d'une fois le proviseur du collège de sa ville natale avait dit, en voyant ses devoirs, que son père lui montrait quelquefois : « Le petit Jacques ira bien, il fera honneur à notre ville, vous pourrez le faire entrer en cinquième, et vous verrez qu'il y aura un bon ran'^ »
Pauvre petit Jacques î quand le texte de la version fut dicté, comme il le regarda, ce texte ! comme il le scruta ! Une version de Paris, cela ne pouvait pas se faire comme celles d'autrefois, les versions paternelles, en se jouant et tranquillement. Oh! non.
Il tâcha de rassembler tous ses esprits, il ne vit plus qu'une chose, c'est qu'il fallait faire un bon devoir et pouvoir envoyer dans huit jours à sa maman la joie d'une bonne place conquise par son application.
Sa petite tête était en feu. CEdipe, devant l'énigme du sphinx, n'avait pas toutes ses facultés plus tendues que Jacques devant les énigmes de son texte.
Il se mit au travail.
^on voisin de droite, qui le regardait d'un air sournois, ïe voyant si appliqué, lui poussa le coude. Jacques, croyant que son coude le gênait, replia son petit bras sur son corps pour tenir encore moins de place, et ne dit rien. Cela ne faisait pas le compte du voisin, — qui recommença une fois, — deux fois, — dix fois peut-être. Jacques se contentait de jeter sur lui, à chaque nouvelle tentative, son grand regard bleu étonné.
Le méchant voisin, loin d'être désarmé par cette patience du petit Jacques, passa à un autre exercice. — 11 lui prit sa plume entre les doigts, de façon à les lui faire noircir, — puis il lui cacha son encrier, puis il lui jeta son dictionnaire, puis enfin, exaspéré de la douceur de Jacques, il lui déchira sa page commencée.
« Je vous en prie, lui dit alors le petit Jacques d'une voix suppliante, laissez-moi travailler, je veux avoir une bonne place pour faire plaisir à maman. »
L'impitoyable gamin auquel s'adressait cette tendre,
cette suprême prière, qui eût mouillé les yeux d'un homme, y répondit par de grossières moqueries.
« Faire plaisir à maman! ah! qu'il est bête! est-ce qu'il y a des mamans au collège? Tu ferais aussi bien de penser à ta nourrice. »
Devant ce blasphème , le petit nouveau fondit en larmes.
Le professeur, qui avait cinquante enfants à surveiller, tâche tout bonnement impossible, avait vu quelque chose de la scène sans trop pouvoir l'apprécier.
Il punit les deux enfants, tous les deux, de peur sans doute de ne pas punir le vrai coupable.
La punition était légère, je l'avoue, et de celles dont un collégien émérite se serait peu soucié. Elle terrifia le pauvre Jacques. C'était la première qui lui eût été infligée de sa vie, — et il ne la méritait pas. Il vit bien que le professeur se trompait. Mais comment le dc- Iromper?
a Je veux, dit-il avec résolution à son voisin, que tu dises au professeur que c'est toi qui es le coupable.
— Le coupable, lui répondit son voisin, c'est celui qui se laisse prendre. Si tu n'avais pas pleurniché, le profes-» seur n'aurait rien vu; — c'est toi qui m'as fait punir, — en sortant de classe tu verras! » Et il lui montrait le poing.
Jacques perdit la tête; il avait un ennemi, il y avait quelqu'un qui non-seulement ne l'aimait pas, mais qui encore lui voulait du mal, — et ce quelqu'un était son voisin; il aurait à vivre, pendant toute une année, à côté de ce méchant deux fois par jour. — Le cœur de Jacques se serra. — il connaissait un nouveau genre de douleur.
LE DERNIER «n
celui qui ferme le cœur au lieu de l'ouvrir; — il fut consterné.
Vous comprenez que sa tête, dès lors, ne fut plus à son devoir. Les mots qu'il cherchait dans son dictionnaire sautaient devant ses yeux et ne pouvaient s'y fixer; — il acheva sa composition cependant, — mais comment! Quand il la remit au professeur avec les autres à la fin de la classe, il pensait bien qu'elle ne serait pas ce qu'il aurait voulu qu'elle fût, ce qu'elle aurait dû être.
Son petit voisin lui tint parole ; à peine sorti de classe, il l'attaqua. Jacques, qui n'était pas poltron, repoussa son attaque; mais, tout en le faisant, comme il avait en» core peur de faire du mal à son adversaire, comme il avait ce respect du visage humain qu'il ne faudrait jamais perdre, puisque l'oubli de ce respect fait du coup une insulte, il fut vaincu.
La facile défaite de Jacques fut un triomphe pour le vainqueur. Elle eut des témoins qui célébrèrent sa victoire comme si elle eût été personnelle. Défiez-vous, dès le collège, de ces amis des vainqueurs. Ce ne sont pas des timides, ce sont des lâches, dans le sens le plus honteux du mot.
« Qu'est-ce que je leur ai fait? pensait Jacques. Ils ne m'aiment pas; pourquoi? Je les aimerais tant, moi, s'ils voulaient être bons et m'aimer! Chez nous tout le monde m'aimait, w