‹ Morale familiereChapitre 49 sur 77 · LA, JE REFLECHIS LONGTEMPS · texte numérisé non relu

LA, JE REFLECHIS LONGTEMPS

LE RESPECT. a35

portant que dans la bouche de l'enfant quelle était. Jamais je n*ai aussi bien compris ce qu'il exprime qu'en Tentendant confesser et affirmer par les lèvres roses de la petite Anglaise. J'ai senti ce jour-là qu'il y avait nonseulement quelque chose de bon, d'aimable et de touchant, mais aussi quelque chose de respectable dans ces aveux et dans cette volonté d'une enfant qui ne recule devant aucun effort pour réparer les torts d'une première mauvaise éducation.

Miss Mary avait cent fois raison ; pour accomplir dans sa plénitude le plus beau des préceptes de l'Évangile : « Aimer son prochain comme soi-même, » il faut commencer par le respecter comme soi-même ; le respect est inséparable de l'amour.

Le respect d'autrui est naturel d'ailleurs à quiconque aie sentiment de sa dignité personnelle. On peut s'avilir comme on peut s'élever dans ses semblables.

Celui donc qui ne respecte rien n'aime et n'admire rien, car le fond de l'amour comme le fond de l'admiration, c'est le respect, et celui-là se ferait une étrange illusion qui se croirait aimé, s'il ne se sentait en même temps digne d'être respecté.

Par respeety il ne faut point entendre la crairiXe du plus fort, la soumission du faible au puissant, mais bien le respect intime du droit, du caractère et de la personne de chacun. Or le respect est dû à la faiblesse surtout, au petit, au pauvre, au malheureux. Otez-leur, aux déshérités de ce monde, cette garantie de leur droit à cette fraternité du respect, que leur resterait-il, je vous prie?

Si ce que Dieu a fait, si ce que nul que lui n'a pu faire et ne fera ne méritait pas d'être respecté, depuis le

brin d'herbe jusqu'à la forêt, depuis la goutte de rosée jusqu'à la vaste mer, depuis le grain de sable jusqu'aux plus fières montagnes, depuis l'insecte jusqu'à l'éléphant, depuis l'enfant qui vient de naître jusqu'à l'homme courbé sous le poids de la vie, que deviendrait l'équilibre de ce monde?

Quiconque obéit à la loi que Dieu lui a faite, n'occupât-il que la place d'un atome dans l'univers, mérite le respect de tout ce qui vit.

Ce sentiment du respect est nécessaire à l'enfant pour l'enfant plus encore qu'à l'homme pour l'homme, si c'est possible. Comment, entre ces êtres qui commencent, qui essayent la vie du même pas chancelant, l'égalité d'où naît le respect réciproque ne serait-elle pas de plein droit? Imagine-t-on rien de plus odieux, de plus ridicule à la fois que les bégayements de la vanité, de l'orgueil, à un âge où l'être humain ne vit que de l'assistance d'autrui 1

Miss Mary avait donc raison, le respect est une vertu nécessaire.

Quand je partis le lendemain matin, j'aperçus de loin ma petite amie traversant les jardins, suivie d'une bonne qui portait un grand vase plein d'eau chaude. Miss Mary portait elle-même des serviettes, et je remarquai dans une de ses mains une éponge. Elle se dirigeait d'un pied leste du côté d'un grand pavillon dont le pensionnat du Petit-Château a fait une salle d'asile à l'usage des enfants du village.

« Que va faire par là miss Mary? dis-je à la personne qui me reconduisait à la voiture.

— Elle va débarbouiller tous les matins les petits, me fut-il répondu, et aussi les faire manger. C'était une bonne

j'aperçus de loin ma petite amie suivie d'une bonne.

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qui faisait cela autrefois ; miss Mary a tant demandé de le faire, qu'on le lui a accordé. »

« Chère petite miss Mary, pensai-je, vous ne vous êtes pas pardonné, je le vois, vos mépris pour les enfants barbouillés de la femme pauvre qui vous dégoûtaient autrefois. Dieu bénit, miss Mary, ceux qui se souviennent de leurs fautes pour les réparer! Soyez tranquille, les petits débarbouillés de Beblenheim ont gagné devant Dieu votre cause, que votre dureté pour les pauvres de Londres avait mise en danger, mais non perdue tout à fait. »

J'aurais voulu courir après miss Mary et pouvoir lui porter un baiser de son père; mais la voiture était là, j'étais en retard plutôt qu'en avance; il valait mieux peut être d'ailleurs laisser à miss Mary le mérite plus grand d'une bonne action sans louange et sans récompense. — Je partis.

La bonté n'est pas un objet de luxe dont au besoin on pourrait se passer. C'est un objet de première nécessité.

Ce n'est pas non plus un objet d'agrément qui ne doit servir qu'aux heures de loisir, quand on a le temps. C'est une chose fondamentale, c'est une qualité essentielle à la vie de l'individu comme à la vie des sociétés.

a38 IL FAUT ÊTRE TRÈS-BON.

Si on pouvait arracher entièrement du cœur de l'homme ces sentiments de bienveillance, de charité, d'humanité, d'indulgence, qui constituent la bonté, on ferait de lui un monstre aussi funeste à lui-même qu'à ses semblables.

Si, dans un cataclysme moral soudain, la bonté pouvait disparaître de la terre, ce ne serait pas un moindre malheur pour l'universalité de ses habitants que si le soleil, qui vivifie tout dans l'ordre matériel, s'éteignait subitement.

Et pour tout résumer en un mot, s'il y avait plus de mal que de bien sur la terre, plus de méchants que de bons, on peut dire que le monde toucherait à sa fin.

Autant vaudrait que tous les hommes à la fois fussent malades d'une maladie mortelle que malades de cette maladie mortelle des âmes qui est la méchanceté.

La santé physique est indispensable au développement des corps et à leur conservation. Eh bien, la bonté, qui est la santé morale des âmes, est indispensable à la vie de tous et de chacun. C'est le lien qui réunit les sociétés et qui les défend victorieusement contre tous les germes de dissolution qu'elles semblent contenir.

Ce n'est donc pas une petite affaire que d'être ou de n'être pas bon. Car, pour être bon, il ne suffît pas de n'être pas méchant; et l'on peut dire que n'être pas bon c'est déjà être mauvais.

Être bon, c'est faire le bien et empêcher le mal. Celui qui ne fait ni l'un ni l'autre est le complice du méchant; il est de son côté. La bonté est une chose active, non passive.

Le méchant est un être incomplet dans le sens absolu

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du mot. Il manque à son cœur, il manque à son esprit les qualités qui achèvent l'homme, qui le rendent propre à la vraie vie.

Il est plus de la moitié des choses, et la meilleure,, qu'il ignore, dont il est retranché.

Il ne sait ce que c'est que l'amitié, la fraternité, le dévouement, l'attendrissement, la reconnaissance, le respect, l'admiration, toutes choses qui procèdent de l'amour d'autrui, qu'on en soit le principe ou le but. L'émotion du bien n'existe pas pour lui, ses joies sont menteuses et douloureuses; aucune ne remonte de son cœur, aucune ne descend jusqu'aux profondeurs de son âme.

Si donc vous voyez des satiriques ou des misanthropes qui vous disent que tout va toujours de mal en pis, que le mal est décidément le maître de l'univers, dites-vous hardiment que, ne jugeant de l'ensemble que par des détails mal compris , ces pauvres gens calomnient sans le savoir la nature humaine, qui vaut mieux qu'ils ne pensent.

Puisque le monde fait œuvre de durée, puisque les sociétés sont sur leurs pieds, ils se trompent. La masse du bien n'est pas où ils sont ; elle est ailleurs. Ils prennent les déplacements du progrès, les malaises de la croissance, pour les infirmités de la décrépitude.

Si le rôle de la bonté est si grand sur la terre , vous voyez combien il est important, etpour soi et pour tous, de prendre rang, dès le début, dans l'armée des bons et non dans l'armée des méchants.

Vous rencontrerez des gens qui se prétendront honnêtes au fond et qui oseront vous dire qu'il n'est que deux catégories d'hommes en ce monde, celle des trom-

peurs et celle des trompés, et que, comme de deux maux il faut bien choisir le moindre, ils ont, à leur grand regret, pris le parti de hurler avec les loups, d'être dupeurs plutôt que dupés. « Ah ! si le monde était meilleur, ils seraient meilleurs aussi! »

Si vous n'avez pas les vertus et les privilèges du médecin, qui ne doit reculer devant la vue d'aucun mal. parce que son devoir est de connaître et de secourir tous les maux, voire les plus hideux, fuyez ces gens-là comme la peste; ils l'ont.

Croyez d'ailleurs qu'un homme ne dit jamais de bien du mal sans quelque secret motif, et que l'avocat d'une mauvaise «thèse plaide toujours pour quelque vice ignoré qu'il est humilié de renfermer en lui-même , auquel il cherche à gagner le droit au grand jour, et qu'il voudrait rendre général parce qu'il se dit que d'un mal commun à tous il aurait moins à souffrir.

En quoi il se trompe ; car la maladie des autres ne guérit pas la nôtre, car les méchants ont autant besoin des bons que les malades des médecins.

On vous dira encore que tel homme qui est mauvais est très-intelligent, qu'il a tel ou tel génie, qu'il a eu entre autres celui de réussir ; qu'il a fait fortune et qu'il est à tout prendre parmi les heureux, parmi les enviables de ce monde.

Inscrivez-vous sans hésiter contre ces menteuses affirmations. Il n'est que les gens à vue superficielle, les faibles ou les sots, qui puissent tomber dans cette confusion d'admirer ce qui ne vaut rien et de prendre pour écus sonnants un or qui n'est pas contrôlé.

Celui qui n'est pas assez intelligent pour être bon,

son intelligence n'est pas la vraie et son bonheur n'est pas plus vrai que son intelligence. Il n'a que le matériel de l'une et de l'autre.

N'est-ce pas contre lui un argument sans réplique que quiconque a la juste vue des choses puisse lui dire : « Si vous aviez fait cette fortune, que les niais vous envient, sans y laisser votre réputation de brave homme; — si, au lieu d'être un scandale, cette fortune était bénie comme un bienfait public; — si, au lieu de n'être salué que par des gens qui sont les valets de tout ce qui reluit, vous étiez l'homme honoré dont le consentement des bons voit le triomphe avec joie, comme une preuve que, grâce à Dieu la fortune n'est pas toujours aveugle, est-ce que très-évidemment vous n'auriez pas été plus intelligent encore ?

«( Vous le voyez bien, votre intelligence a une tare et vos trésors ne se composent que de ces monnaies douteuses que chacun scrute et met dans la balance quand il lui en passe dans la main.

«Vous mourriez demain, et, trompant momentanément la mort après avoir trompé la vie, vous en seriez arrivé à avoir ce qui constitue aux yeux des passants les beaux enterrements, beaucoup de voitures vides derrière votre cercueil, des discours encore intéressés sur votre tombe, célébranteffrontémcnt, àlastupeur des bons, vos vices commes'ils eussent étédes vertus, que jevousdirais encore : « Au bonheur de votre vie, comme aux hon- « neurs de votre mort, je n'y crois pas, car le silence « des honnêtes gens fait plus de bruit dans la con- « science publique que le tapage des fripons; car du « fond de votre tombe, vous l'avez compris enfin, vous,

« ce silence; car, à l'heure qu'il est, vous savez qu'il «( est une justice à laquelle rien n'échappe, et que cette « justice vous tient. »

Non, il ne faut pas croire au bonheur des méchants,. Si vous n'avez pas vu leur âme à nu durant leur vie, la mort implacable vous en découvrira les plaies. Il est un jugement dernier pour tous, môme en ce monde. Qu'importe que le contemporain ait crié « gloire! » si la main froide de la postérité doit biffer le mot et le remplacer par cet autre : « mensonge ! »

Donc soyez bon, bon avant tout.

Il est quelqu'un que vous connaissez, bien que vous l'oubliiez quelquefois. Il est quelqu'un à l'estime, à la bonne opinion, à l'affection de qui vous tenez tant, que vous aimeriez mieux être brouillé avec l'univers entier qu'avec lui.

Je vous félicite d'autant plus d'avoir pour ce quelqu'un cette amitié solide, que celui-là, fussiez-vous l'objet de l'admiration universelle, si cette admiration n'était pas méritée, ne vous épargnerait pas de vous le dire.

Je loue d'autant plus le cas que vous faites de votre intimité avec ce quelqu'un, qu'évidemment, puisqu'il est inexorable quand vous faites mal, c'est qu'il est digne du cas tout spécial que vous faites de lui.

Eh bien, si vous voulez rester dans ces termes d'étroite union avec ce quelqu'un, soyez bon, car il n'est pas une de vos fautes dont il ne dût souffrir, pas une qu'il pût vous pardonner; et si ces fautes se perpétuaient, son attachement pourvous se changerait peu à peu en une sorte d'horreur mêlée de mépris.

Or, avec son mépris, que serait pour vous la vie?

IL FAUT ÊTRE TRÈS-BON. t^i

Ai-je besoin de VOUS dire que ce quelqu'un, c'est vousmême?

Vous imaginez-vous qu'un homme, si envié qu'il puisse être par ceux qui ne sont pas dans son secret, puisse être heureux s'il est brouillé avec saconscience, s'il n'est pas en paix avec lui-même, avec les forces vives de sa nature, c'est-à-dire avec tout ce qui est inséparable de lui, avec ces voix qu'on ne peut réduire au silence, qu'on peut encore moins faire mentir, les voix intérieures?

Je vous adjure donc, au nona de l'intérêt légitime que vous vous portez à vous-même, d'être bon.

Si vous êtes un homme de génie, la bonté ajoutera k votre génie, elle fera de ce génie un secours pour l'humanité tout entière. Si vous n'êtes qu'un homme de la classe moyenne des esprits, elle ajoutera comme un sceau de grandeur à cette médiocrité même. Le caractère n'est jamais petit quand l'homme est bon.

Est-ce que j'ai à vous apprendre que les grands hommes à qui a manqué la bonté, c'est-à-dire ce qui rend le génie utile, ne sont que des météores, et que l'étonnement qu'ils causent n'est de l'admiration que pour les sots?

Est-ce que j'ai à vous apprendre que les pauvres d'esprit eux-mêmes, quand ils sont bons, le royaume des cieux est encore à eux, et qu'en ce monde il leur reste cette meilleure part des joies de la terre, la joie, ignorée du méchant, de pouvoir être aimé, laquelle, à côté de cette autre joie, la joie d'aimer, est la vie tout entière?

Qui est-ce qui aime le méchant?

Kt qui le méchant peut-il aimer , lui dont le premier

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