LES RICOCHETS
une des pièces classiques du répertoire de Bebien- 6eim, par l'auteur de VUistoire d'une Bouchée de pain^ des Contes et du Théâtre du Petit-Château.
Et d'un grand opéra en un acte dont l'auteur, trop modeste et ancienne élève du Petit^Château, désirait g^arder l'anonyme.
Je ne ferai pas de compte rendu de cette étonnante soirée : cela m'a été défendu. Le théâtre à Beblenheim n'est qu'un plaisir et un exercice, il ne vise point h la
célébrité. Le Petit-Château ne veut point être un Saint- Cyr. Il ne joue jamais que pour lui-même. Les élèves, artistes et spectateurs tour à tour, n'admettent point de public. On me prévint que je serais la seule exception; encore me fit-on la loi que je serais bien sage, que je n'applaudirais pas, et que surtout je ne sifflerais pas!
Je suis donc obligé, à mon très-grand regret, de me contenter de dire en gros que les petits acteurs m'émerveillèrent, et que les costumes, où le papier doré jouait un rôle capital, attirèrent plus d'une fois mon attention par leur splendeur et leur originalité.
La pièce était jouée par des artistes consommées, dont la plus âgée allait avoir quinze ans, et dont la plus jeune, M"* Frieda, faisait devant moi ses premières armes. Elle jouait le rôle d'une petite reine de Hongrie qui ne savait pas encore très-bien le français, et elle s'en acquitta avec un naturel parfait.
Tous les acteurs, chose rare même à Paris, savaient leur rôle sur le bout du doigt. M. Macé, qui remplissait les fonctions de souffleur, n'eut rien à souffler du tout. Aussi, à la fin, dans un transport d'enthousiasme, j'éclatai à moi tout seul en applaudissements unanimes.
C'était contre la règle, et M"" Verenet, je le suppose, aurait voulu me mettre en pénitence ; mais, grâce à Dieu, elle ne le fit pas. Je fus même, si j'ose le rappeler, récompensé de cet acte insolite de justice par de belles petites révérences qui me prouvèrent que, si le public était ravi des acteurs, les acteurs, de leur côté, avaient quelque indulgence pour le public.
Après un entr'acte charmant qui fut égayé par quelques verres d'eau sucrée, par plusieurs tartines distri-
buées aux plus petites et par un panier de cerises qui circula entre les bancs, la toile se releva; je me trompe , elle se rouvrit par le milieu comme le rideau d'une grande alcôve, et l'opéra commença.
Si c'est bien beau de grandes voix dans lesquelles vibrent toutes les notes du clavier humain, c'est bien charmant, c'est bien frais et bien joli de claires petites voix qui s'essayent. Je me demande si les anges n'aiment pas mieux ces sons encore timides, et ne les portent pas plus volontiers au pied du trône de Dieu que les splendides éclats de nos artistes célèbres, qui n'ont besoin d'aucun secours pour percer les nues.
Tout allait donc à ravir, quand j'entendis derrière moi, aux chaises d'orchestre, une petite voix inquiète qui disait tout bas : «Je crois que Pauline s'enrhume, elle va bien sûr tousser.
— Oh ! elle était déjà enrhumée ce matin, dit une autre petite voix, et cela lui faisait bien peur pour son grand morceau de ce soir; mais elle n'a pas voulu le dire à mademoiselle, pour ne pas empêcher la représentation. »
Mademoiselle Verenet doit avoir l'oreille très-fine évidemment, car ce petit dialogue à voix basse fut entendu d'elle. Après ça, il y a des personnes, les maîtres et les mamans surtout, dont les yeux entendent quand ce n'est pas leurs oreilles.
« Pauline, dit-elle, on va vous apporter une tasse d'infusion, mon enfant; reposez-vous un peu. »
M"" Pauline ne se le fit pas dire deux fois, et de la salle l'entr'acte gagna la scène.
Tous les acteurs se mirent à babiller; la petite reine de Hongrie demanda même à une des spectatrices de
lui jeter son mouchoir, que les soins de sa couronne luf avaient fait oublier. On échangeait mille propos de la scène à la salle : «Est-ce bien? — Oui. — Rajuste ton manteau. — Pauline, ton bandeau va tomber. — Marie, tu as une mèche qui va se défaire. — Frieda, tu perds ton jupon; » etc., etc.
La tasse d'infusion arriva. Pauline la but avec précaution, comme un petit chat qui veut savoir si c'est trop chaud.
« Est-elle assez sucrée? dit M"' Verenet, se méprenant sur les hésitations de la petite buveuse de tisane.
— Oui, mademoiselle, dit Pauline en remerciant d'un sourire ; mais ça brûle.
— Souffle, Pauline, » dit une de ses amies. Pauline souffla, elle but, et l'opéra reprit.
Grâce au secours de la tasse d'infusion , le grand air lui-même fut chanté à ravir.
Cet incident de la tasse d'infusion, que je n'avais pas coutume de voir se produire soit à l'Opéra, soit aux Italiens, n'avait étonné que moi. Il était évident qu'à Beblenheim il était le plus simple du monde, et comme passé en habitude. Je me suis dit que, pour simple, il l'était en effet, et qu'il n'y avait, certes, aucune bonne raison à donner pour que la liberté des tasses d'infusion ne montât pas un jour du théâtre du Petit-Château jusqu'aux théâtres de Paris, puisque les rhumes ne se font pas faute d'y monter. Où serait la place du remède, si ce n'était pas à côté du mal même? Et à quoi bon d'ailleurs laisser se promener des chats dans la gorge des chanteurs, quand avec une simple tasse d'infusion il est si facile de les mettre en déroute?
a3o LE RESPECT.
Mais ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit, et, si mon souvenir s'est reporté avec un peu de complaisance sur cette aimable journée, c'est que quelque chose m'y fut dit par miss Mary, avec qui vous avez déjà fait connaissance, qu'il est indispensable que je vous redise pouf arriver à mon sujet, auquel tout ce qui précède est, je le confesse, absolument étranger. Je n'ai plus à vous apprendre que miss Mary était Anglaise. Beblenheim a des élèves de tous les pays, et l'enseignement des langues s'y opère ainsi par la mutualité. Miss Mary était débarquée depuis six mois seulement de Londres. Je l'avais eue pour voisine pendant la représentation. Les entr'actes nous avaient donné le temps de devenir tout à fait bons amis. J'imagine, en outre, que la couleur de mes cheveux, qui lui rappelait ceux de son papa, n'avait pas nui à cette prompte amitié. Je savais déjà qu'elle avaifc quatorze ans et deux mois, que son père était un grand constructeur de navires, et surtout qu'elle l'aimait tendrement; car, rien que quand elle disait: « Mon papa, » il se formait dans ses grands yeux des commencements de larmes que le caractère, évidemment très-ferme et supérieur à son âge, de miss Mary parvenait seul à y retenir.
«Pourquoi, lui dis-je, l'avez-vous quitté, ce papa que vous aimez tant? Vous parlez bien le français, presque sans accent, l'allemand encore mieux ; c'était à peine nécessaire pour vous perfectionner dans ces deux langues.
— 11 était trop bon, me dit-elle, et moi trop méchante.
LE RESPECT. a3i
— Trop méchante! lui dis-je ; n'êtes-vous pas trop dure pour vous, miss Mary?
— Oh ! non, dit-elle en me regardant avec une gravité qui m'étonna, oh ! non, j'ai été pendant bien longtemps une pas bonne fille du tout, et je ne suis pas encore ce qu'il faudrait. Je n'ai presque pas connu ma pauvre maman, ajouta-t-elle avec un accent de tristesse qui m'émut. Mon papa, qui n'avait plus que moi, m'a tant aimée alors, qu'il n'a plus eu du tout la force de me bien élever; il m'a gâtée, et tant gâtée que si je ne m'en étais pas un jour aperçue, je serais devenue tout à fait mauvaise. Je ne reconnaissais déjà plus le bien du mal, je ne voulais pas entendre parler du devoir. J'avais un très-mauvais caractère, et mon cœur ne valait déjà presque plus rien. Je suis très-volontaire, très-capricieuse, très-hautaine, très-égoïste. Je n'écoutais ni les leçons, ni les conseils, ni les remontrances de mon pauvre papa, encore moins celles des autres. J'étais dure avec les domestiques, impertinente avec tout le monde, même avec lui. Si je faisais du bien, je le gâtais par la façon dont je le faisais. Un jour, qui décida de tout, une pauvre femme, qui avait deux petits enfants très-barbouillés sur les bras, s'approcha de la grille du parc; elle était mal vêtue, pieds nus, pas bien propre. Je demandai de l'argent à papa. Je pouvais le mettre dans la main de la femme, je le lui jetai et je dis : « Les « pauvres me dégoûtent. Je leur donne pour qu'ils s'en « aillent. »
« Mon père me regarda. Ah ! quel regard ! je le vois toujours : il devint pâle, puis il se retourna en cachant sa belle grande figure dans ses deux mains. Je tournai
»3a . LE RESPECT.
vite autour de lui , j'écartai ses deux mains de son visage, mon papa pleurait.
«t Ah ! mon papa! m'écriai-je, mon cher papa! »
« Il me dit : « Je suis sans force contre toi, je ne sais « pas t'élever; ah! Mary, je suis bien coupable d'être si « faible ! Ta pauvre mère là-haut ne peut pas être con- « tente de moi. w
« Cette vue des larmes de mon père prenant mes fautes à sa charge me bouleversa. J'essuyai ses yeux avec bien des baisers et je lui dis : « Laisse-moi penser. »
« Je m'en allai alors au bout du parc, dans une allée où l'on m'avait raconté que ma mère s'était promenée bien souvent, et là je réfléchis longtemps, longtemps à mon papa par moi désolé, à maman pour toujours absente, à moi si méchante, qui ne contentais ni papa sur la terre, ni maman dans le ciel, et le résultat de mes réflexions fut qu'il fallait prendre un terrible parti, celui d'employer tout mon pouvoir sur mon trop bon père pour qu'il eût le courage de se séparer de moi.
« J'avais une institutrice alsacienne, une personne très-bien, qui me parlait souvent du pensionnat du Petit- Château comme d'un endroit où il était impossible de ne pas devenir bonne et simple , parce que dans cette maison-là tout le monde, maîtres et élèves, s'aimait et se respectait.
« Ce dernier mot m'avait frappée par l'importance même qu'y attachait M"" Louise, et aussi par le peu de sens qu'il avait eu pour moi jusque-là. « Le respect — t< qu'est-ce que cela peut être? » m'étais-je dit.
« Ce qui venait de se passer entre mon père et moi me le révéla tout d'un coup. Je me dis : « 11 faut aller là, j*y
liï: respect.
JE LEUR DONNE POUR QU'iLS s'eN AILLENT.
« apprendrai ce que j'ignore, le respect! oui, c'est le <( RESPECT — qui me manque. Je n'aime que moi, je ne « vois que moi, je ne pense qu'à moi, rien des autres « ne m'importe ; c'est là mon défaut. Quand je serai avec « des étrangères qui ne me devront rien de plus qu'à la « première venue, il faudra bien que je les respecte pour « être respectée à mon tour, et que je les aime et que « je sois raisonnable pour être aimée, moi aussi. »
« Mon parti était pris. Je sentis qu'il n'y avait pas à différer; que si ma mère, dont l'esprit m'inspirait, était là, elle me dirait : « Tu as raison, Mary. » Je dis toutes mes réflexions à mon père. 11 les trouva sages, et, quoiqu'il lui en coûtât cruellement pour me dire oui, il céda cette fois comme toujours. Je suis donc ici pour apprendre — le RESPECT.
— Et l'apprenez-vous, en effet?
— Oui, me dit-elle, oui. Mes défauts diminuent; je fais moins de fautes tous les jours. Chez mon papa j'étais toute seule, je ne m'apercevais pas que je fusse pire qu'une autre. Ici, je m'en suis aperçue bientôt. Quand je suis arrivée, tout le monde m'a ouvert les bras. Lorsque j'ai vu cela, j'ai fait la dédaigneuse. Au bout de huit jours personne ne m'adressait plus la parole. J'ai bien vu alors que les autres ne vous donnent que ce que vous êtes prête à leur donner vous-même, et j'ai compris ce que voulait dire leur silence. Je demandai pardon à mes petites camarades, et elles redevinrent tout de suite bonnes pour moi. Il y a six mois que je suis au Petit- Château. J'ai eu des rechutes, j'ai encore des défauts, mais je n'ai plus le gros. Je respecte mes amies, je respecte^ nos maîtres et nos maîtresses, et je sens qu'en
même temps je me respecte aussi davantage moi-même. Je n'aurais jamais su que le respect fût si nécessaire si je n'avais jamais quitté papa. Je suis triste souvent, mais au fond tous les jours plus contente. J'ai de bons chagrins au lieu d'en avoir de mauvais. Je sens que quand je retournerai vers mon père, je lui ramènerai une bonne fille qui saural'aimerpour de bon, c'est-à-dire pour lui, à la place d'une petite sotte qui ne l'aimait que pour elle môme.
a Je devrai cela au Petit-Château, aux bonnes leçons, aux bons exemples de mes petites camarades, et dusséje devenir la plus grande dame de l'Angleterre, je ne l'oublierai jamais. Voyez-vous, monsieur, ici la plus petite vaut la plus grande, la plus pauvre la plus riche ; il n'y a pas moyen d'être orgueilleuse. Il n'y a que la meilleure que tout le monde préfère, et je ne quitterai jamais la maison que quand j'aurai senti que je pourrai l'être à mon tour, cette meilleure.
— Soyez tranquille, dis-je à la belle petite miss, je crois que vous êtes en chemin d'y arriver.
— En chemin, oui, dit-elle, par le désir, niais pas au bout du chemin par le fait. 11 y a encore autant de route devant moi que derrière; demandez-le à M. Macé et à M Verenet. Voilà des personnes vraies : elles ne savent dire que la vérité. »
Cette conversation si sérieuse et si enfantine à la fois ne m'est pas sortie de l'esprit. La bonne petite miss Mary, qui doit être à présent une belle et aimable jeune fille, me pardonnera, si ceci lui tombe sous les yeux, d'utiliser au profit de celles qui la suivent dans la vie sa contession et son exemple.
Le respect! jamais ce mot ne m'a paru si grand, si im-