‹ Morale familiereChapitre 51 sur 77 · IL FAUT ÊTRE AIMABLE · texte numérisé non relu

IL FAUT ÊTRE AIMABLE

le jour, il en est d'elles comme du trésor de l'avare, aui ne sert à rien.

La douceur est cette grâce du cœur qui centuple tous les mérites. Elle leur ajoute surtout, et l'on aurait tort de s'en étonner, une force invincible. Il n'y a rien de plus fort, en effel, que la douceur. C'est le roseau qui ne rompt pas parce qu'il plie, sans pour cela perdre un pouce de son terrain. La douceur dans la raison est donc la vraie fermeté.

Il est très-agréable d'être un chêne et de braver les orages aussi longtemps qu'on est plus fort que les vents. Mais le jour venu où ils vous brisent, est-ce que l'arbuste modeste qui leur a résisté doucement, sans cependant reculer devant eux, n'a pas été plus intelligemment fort que le chêne? Il ne faut point irriter ceux qu'on veut vaincre. La lutte ne doit jamais avoir pour but que la paix. C'est rendre la paix impassible que d'offenser irréparablement son rival, son adversaire. Il faut donc être aimable jusque dans le combat. Il faut que celui que vous affrontez sente qu'il ferait bien mieux d'être votre ami, et que si vous êtes un ennemi redoutable, vous ne demanderiez pas mieux que de lui montrer que vous seriez un allié précieux.

A plus forte raison, avec ceux qu'on aime et qui vous aiment, dans l'exercice quotidien de la vie, est-il indispensable d'être non-seulement bon, mais aimable. Si les gonds de la porte qu'on ouvre toute la journée grincent, est-ce que vous ne trouverez pas nécessaire d'y mettre de l'huile? La bonne grâce, l'amabilité, c'est l'huile qui adoucit tous les ressorts de la vie.

Faites cette petite dépense, croyez-moi, de ne pas

840 IL Faut" ÊTRE TRÈS-PROPRE.

laisser se rouiller et grincer les gonds de votre porte. L'entrée et la sortie de votre maison, aussi bien que l'entrée et la sortie de votre cœur, y gagneront de ne point ressembler à l'entrée et à la sortie de ces prisons où tout est barreau et verrou, où tout semble crier à ceux qui entrent : « Pourquoi entrez-vous? » à ceux qui sortent; « Ne revenez pas. »

Nous sommes tous d'accord qu'il convient, pour qu'on puisse dîner de bon appétit, que la nappe soit blanche, que les assiettes soient bien lavées, qu'il n'y ait pas de cheveux dans la soupe, que le couteau qui coupe le pain n'ait rien retenu de ce qu'il a coupé la veille et ne laisse pas de sa vilaine trace sur l'entaille qu'il fait.

Nous sommes d'accord que, pour boire avec plaisir dans un verre, il faut qu'il soit net et bien rincé, que l'eau qu'on y verse soit claire et limpide, qu'elle ait la bonne saveur de l'eau fraîche et non cette odeur indéfinissable et nauséabonde de l'eau qui a trop longtemps séjourné dans le fond des carafes.

Eh bieni pourquoi, vous qui, avec tant de raison, aimez que ce qui doit vous servir et que ce qui vous est servi soit propre et appétissant, pourquoi n'êtes-vous pas, — je ne puis pas reculer devant le mot, puisque

IL FAUT ÊTRE TRÈS-PROPRE. j.^;

VOUS ne reculez pas devant la chose, — pourquoi n'êtesvous pas toujours propre vous-même?

Ma question vous parait brutale? croyez que j'aimerais mieux vous en faire une autre. Je n'aborde pas sans répugnance ce rôle de nettoyeur, et je ne me dissimule pas que, malgré mon envie de traiter délicatement un sujet qui n'est pas délicat, je pourrai bien m'y salir les doigts — et me faire dire, en outre, par ceux et par celles, en grand nombre, je l'espère, qui sont désintéressés dansla question: « De quoi nous parlez-vous là? >»

Eh bien, supposons que je ne parle que pour vous, ma chère enfant, et pour un autre encore, peut-être, et souffrez que je vous répète, avec cruauté, avec férocité, si vous le voulez, ma question: « Pourquoi n'êtes-vous pas propre? »

Pourquoi, vous qui êtes si volontiers dégoûtée, ne craignez-vous pas de dégoûter un peu les autres, et peut-être beaucoup?

Pourquoi, ce matin, n'avez-vous lavé que le fin bout de votre charmant petit nez? Pourquoi avez-vous ét'é avare d'eau pour votre front? Vous êtes en pleine lumière, je vois comme des ombres sur votre cou : d'où viennentelles? est-ce la poussière d'hier? Ce n'est pas celle de ce malin : vous sortez de votre lit.

Et vos oreilles? — Ma foi, tant pis, quoique la corvée soit lugubre, je me permettrai d'inspecter jusqu'à vos oreilles. Ah ! pour le coup, vous n'y avez même pas pensé, à vos pauvres petites oreilles. Mais savez-vous que c'est tout bonnement hideux, une jolie oreille, le dedans de la plus jolie oreille du monde, quand ce n'est pas pur comme la nacre d'un coquillage au sortir même de l'onde? Sa-

vez-vous que c'est pire encore peut-être qu'un nez mal mouché? Vous me direz qu'elles sont presque derrière votre tête, vos oreilles, et comme perdues dans les broussailles de vos cheveux, et si petites, d'ailleurs, que vous ne savez comment les trouver.

A d'autres! Vous ne les voyez pas, vous, j'en con' viens, mais tout le monde les découvrira comme moi, gardez-vous d'en douter, précisément peut-être parce qu'elles sont fines et jolies. Eh bien, observez tout le monde. Si un mouvement de répulsion ne se manifeste pas dans tous les yeux après l'humiliante découverte, c'est que vous ne savez pas lire dans les yeux qui vous regardent.

Nous parlions tout à l'heure des conditions de propreté nécessaires à l'appétit : je vous le dis, en vérité, votre voisine et même votre voisin de table aimeraient mieux, quand va sonner, tout à l'heure, la cloche du déjeuner, un verre sale devant leur couvert, qu'à leur côté, à la hauteur de leur œil, ces délicieuses petites oreilles, qu'ils ne pourront pas renvoyer à la laveuse de vaisselle.

Vous voudriez m'arracher les yeux, car vous voyez que je ne suis pas au bout, que je n'ai pas fini et que je m'interroge sur un autre point encore obscur pour moi. Voyons, éclairez-moi. Qu'est-ce que vous avez bien pu manger hier soir : des œufs, des glaces, du chocolat ? Vos pauvres lèvres, qui pourraient se dessiner si bien sous le délicat duvet de pêche de vos seize ans, ressemblent à deux vieilles écailles, et vos mignonnes dents sont perdues dans cet écrin rugueux comme trente-deux perles dans une huître.

Quoi, VOUS êtes jeune, vous êtes jolie, et ceci, je vous le dis parce que je vous dois la vérité du bien comme du mal, vous êtes jolie comme le printemps, vous êtes une fleur éclose du matin, et cette fleur que vous êtes, vous la gâtez parce qu'il y a de plus abominable et de moins excusable au monde, par le peu de soin que vous avez d'elle ! Une fleur malpropre, est-ce assez monstrueux ? Voilà pourtant ce que vous êtes.

Vous cachez votre visage dans vos mains; prenez garde, cela ne remédiera à rien. Vos ongles sont en deuil.

Vous vous fâchez! Vous n'êtes pas coquette, ditesvous, comme telle ou telle de vos amies qui passent tout leur temps devant leur miroir... Vos amies ont tort d'exagérer une qualité, mais vous avez un plus grand tort d'exagérer un défaut.

Après tout, vous ne vous voyez pas, dites-vous ; que vous importe comment vous êtes ! Vous avez mieux à faire, et vous aimez mieux ne rien faire que de passer vos jours à vous tirer à quatre épingles.

Mais ce qui, à tort, ne vous importe pas, importe aux autres, importe à ceux qui vivent avec vous, à ceux qui vous aiment, car ils pâtissent de vos imperfections, et pour eux et pour vous.

Parce que vous ne souffrez pas de vos défauts , vous croyez pouvoir ies garder. Vous n'en avez pas le droit. Votre vie ne se passe pas dans une prison cellulaire. Vous n'êtes pas Robinson dans son île, et fussiez-vous Robinson , il vous faudrait penser encore un peu au pauvre Vendredi, qui d'un jour à l'autra peut survenir.

Est-ce que cela vous plaît, les défauts des autres? Non.

25o IL FAUT ÊTRE TRES-PROPRE.

Est-ce que vous engageriez volontiers vos amis et vos amies à ne jamais se corriger de ceux qui vous sont le plus particulièrement insupportables? Non encore.

Eh bien, pourquoi garderiez-vous les vôtres, qui font leur supplice?

Vous êtes une égoïste très-malavisée, vous vous apercevrez bientôt qu'on ne s'aime bien que quand on ne s'aime que pour les autres.

Oui, c'est être une égoïste que d'avoir peur de l'eau. Ne vous récriez pas, ne dites pas que j'exagère. Je ne rabattrai rien de ce jugement.

Admettez-vous que les gens qui vous aiment le mieux, votre mère, votre sœur, votre père, peuvent, à un moment donné, avoir besoin de vos soins, comme vous avez eu si souvent besoin des leurs? Admettez-vous qu'ils peuvent avoir besoin de vos mains, par conséquent?

Supposez-les malades , blessés. Croyez-vous que si vous avez à leur préparer, à leur sucrer leur tisane, à loucher pour eux à tout ce qui doit leur servir, à leur prêter le secours de vos mains pour leur remplacer les leurs, mises hors de service par la maladie, croyez-vous que la vue de vos mains, telles que je les vois, n'ajoutera pas au malaise, au dégoût de leur situation?

Vous mettrez des gants frais. Est-ce que les gants sont jamais frais sur des mains qui ne sont pas nettes? Ces gants-là, on devine bientôt ce qu'ils cachent. — Ce sont de pauvres petits sépulcres blanchis.

Il faut qu'une jeune fille, il faut qu'un jeune homme, il faut qu'un enfant, il faut que tout ce qui vit dans la société de son semblable puisse lui plaire, soit propre par conséquent.

IL FAUT ÊTRE TRÈS-PROPRE. a5i

La propreté, c'est la vertu, c'est la chasteté du corps.

C'est ce qu'il ne faut jamais différer ni oublier.

Vos yeux s'ouvrent; vous vous levez: que votre toilette de propreté soit fa.:e cinq minutes après, et avant tout ; rien n'est plus pressé, et vous vous apercevrez bientôt qu'on se rafraîchit le cerveau en se rafraîchissant les yeux.

Vous êtes presque une grande demoiselle. Vous voudriez peu à peu entrer dans le monde, où votre âge déjà vous appelle. Vous espérez aller au bal que donne, la semaine prochaine. M"" X... Vous voulez danser : rien de plus légitime, rien de plus innocent ; mais il faut qu'avant de penser à vous, M™' X... pense à ses autres invités, à qui elle ne doit offrir que des danseuses agréables.

Ce jour-là, dites-vous, vous vous ferez belle, très-belle. Détrompez-vous; quand on n'a pas l'habitude toute naturelle du soin, même aux grands jours il y a encore quelque chose d'oublié. Restez chez vous.

Vous me trouvez plus que fâcheux de vous dire tout cela; mais si ce n'est pas moi qui vous le dis aujourd'hui, dans l'intimité, ce sera tout le monde bientôt qui le dira de vous en public. Lequel préférez-vous?

Croyez-moi, aimez l'eau, adorez l'eau ; prodiguez l'eau à votre petite personne. Vous arrosez votre rosier, arrosez-vous vous-même ; les roses de vos joues ont besoin d'eau tout comme les siennes. Tout a besoin d'eau , tout se lave dans la nature. Les rivières sont les pots à l'eau de la toilette de l'univers; quand elles remontent au ciel en vapeurs, quand elles s'y condensent en nuages, ce n'est pas à d'autre fin que d'en redescendre pour débarbouiller la terre. Les nuées sont les éponges qui amas-

sent l'eau au profit des forêts, au profit des montagnes, au profit des vallées. Vous figurez-vous la terre tout à coup privée d'eau? — Mais l'œuvre de Dieu même y périrait!

Et vous, chère petite, vous qui n'êtes que vous, vous voudriez vous soustraire à cette loi de la purification par l'eau, qui est la loi universelle.

Croyez-moi, dès aujourd'hui, soyez propre. La propreté pare et relève tout.

La laideur propre vient à bout d'être avenante. Une femme bien tenue n'est jamais laide.

La beauté sale ne sera jamais qu'un monstre, et d'autant plus odieux qu'il gâte ce que Dieu avait fait de beau.

Connaissez-vous rien de plus touchant, rien qui attire mieux le service, la charité, la sympathie, meilleure encore que la charité, que la pauvreté propre? Par contre, il n'est rien de plus repoussant que la saleté dans la richesse.

Vous êtes riche et fripée, et désoraonnée, et sale, car il faut toujours en revenir à cet horrible mot. Eh bien , votre toilette, sortît-elle des ateliers des meilleures faiseuses, votre toilette, fût-elle une toilette d'impératrice, c'est du marché aux guenilles, c'est du Temple, c'est de chez la revendeuse qu'elle semble venir.

Sans compter que ce défaut de propreté à l'extérieur peut donner justemcntàpenserquel'esprit, le caractère, le cœur, que l'intérieur n'en est pas exempt.

Non, on n'imaginepasplusfacilement une âme propre, une âme sans tache dans un corps malpropre, qu'une eau pure dans un vase immonde. H semble impossible que

l'un ne gâte pas l'autre, que la coupe ne fasse pas de torl à la liqueur.

Des idées claires, justes, dans une tête toujours mal peignée, des sentiments sains dans une enveloppe d'une apparence volontairement malsaine, on n'y croit pas.

La propreté est la seule des apparences qu'il ne faille pas négliger, la seule des recherches qu'il faille rechercher.

On n'approche pas des maisons dont le seuil est fétide. La maison que votre âme habite, c'est votre corps. 11 ne faut pas que la maison donne mal à croire de l'habitant.

Et quand on pense que, pour se corriger de cet affreux, de ce honteux défaut, il ne faut rien qu'une carafe d'eau répandue à propos et qu'un peu de soin dépensé au jour le jour, on se demande comment une jolie tête, bien faite, comme la vôtre, peut s'obstiner à le garder.

Le soin, c'est plus qu'une qualité, c'est presque unr^ vertu. Avec lui rien ne se perd. Celui qui a du soin conserve tout, il n'est jamais tout à fait pauvre. Le soin fait des miracles, car de peu, car de presque rien il fait assez, tandis que le manque de soin, qui de beaucoup trouve le moyen de ne rien faire, opère tous les jours sous nos yeux le m. racle contraire.

C'est le soin qui multiplia les cinq pains; c'est le soin

et la surveillance spéciale de Dieu qui ont rendu possible, sans doute, que les habits des enfants d'Israël ne s'usassentpasdurant quarante années qu'ils vécurentau désert. Je ne veux pas vous dire que le soin, de nos jours, puisse arriver à de tels prodiges : bien que le bras de Dieu ne soit pas raccourci, le temps des grands miracles semble passé. Les robes et les pantalons de quarante ans pourraient bien d'ailleurs ne pas faire votre affaire; mais essayez toujours : si le soin ne fait pas les mômes miracles» il en fera d'autres qui vous étonneront tout autant. . Il n'est pas que les habits que le manque de soin puisse user beaucoup trop vite : votre petite cervelle, faute d'ordre, a déjà gaspillé bien des choses ; croyez bien qu'elle ne serait pas si vide si l'ordre y régnait, si vous aviez su conserver avec soin les richesses qu'on y a fait entrer depuis que vous êtes en état de penser, et que le désordre en a chassées par votre faute.

La confusion, le manque d'ordre, équivalent au vide absolu. Avoir son épingle à chercher dans une botte de foin, n'est-ce pas comme si l'on n'avait pas d'épingle?

Avec le soin on a tout sous la main; l'esprit retrouve tout de suite la chose précise dont il a besoin ; où manque Je soin, on ne trouve jamais que la chose dont on n'a que /aire.

Il ne faut pas mépriser les petits défauts. Il n'est si petit ennemi qui ne puisse nuire à la longue. Ce ne sont pas les éléphants qui détruisent les moissons et ruinent les laboureurs dans les plaines de la Beauce : ce sont les sauterelles et les petites chenilles, quand les blés soni en herbe ; les charançons et autres insectes imperceptibles, quand ils sont mûrs.

Si vous ne défendez votre treille que contre les gros voleurs, les petits, les mouches et les moineaux, auront beau jeu. Ce ne sont pas les murs qui les empêchent d'y entrer.

Les petits maux qui se répètent, qui ne vous lâchent pas, et dont on ne se méfie guère, sous prétexte qu'ils ne sont pas mortels, sont de plus insupportables ennemis que les grosses maladies, contre lesquelles dès le début on se met en défense. Ce n'est presque jamais que par les petits maux négligés que les grands arrivent. 11 faut se garantir des plus petits rhumes si l'on veut éviter les fluxions de poitrine. Les petits défauts sont là tous les jours. Les grands sont comme les aérolithes, qui ne tombent du moins sur la terre qu'à de longs intervalles.

Ce n'est pas une petite chose, d'ailleurs, qu'un petit dérc)ut, puisque le plus petit gâte un chef-d'œuvre en lui ôtant la perfection.

Ce n'est pas bien groS;, une verrue; mais, si vous l'avez

a^6 LES PETITS DÉFAUTS.

sur le bout du nez, à la portée de tous regards, vous serez pourtout le monde, fussiez-vous un Apollon, l'homme à la verrue.

On ne peut pas dire qu'un petit défaut qui s'invétcre et devient permanent soit de petite importance; ce qui jst durable n'est jamais petit.

Qui est-ce qui voudrait passer sa vie en compagnie d'un moucheron toujours bourdonnant? Un lion y deviendrait enragé. Votre petit défaut est ce moucheron; pourquoi imposez-vous sa compagnie à tout le monde et à vous-même?

D'ailleurs un petit défaut est toujours le commencement d'un grand; les vices eux-mêmes sont les enfants des petits défauts. Il n'est pas si rare de voir des fils plus méchants que leurs pères. Rien ne grandit et ne grossit plus vite qu'un petit défaut, rien ne multiplie plus promplement.

Un petit point noir sur'une dent, ce n'est rien ; si vous ne le montrez pas bien vite au dentiste, c'est bientôt toute la dent gâtée, et, une fois la dent gâtée, si vous ne la faites pas arracher, ses voisines se gâteront à leur tour, puis les voisines de ces voisines, et toute la bouche y passera.

Laissez une prune pourrie dans un panier de prunes fraîches, en une nuit elle pourrira tout le panier. J'aimerais mieux que les prunes saines pussent guérir les pourries. Malheureusement la vertu du bien ne s'étend pas jusque-là. Le voisinage d'un petit défaut n'est donc jamais indifférent.

La vanité passe pour être un petit défaut? Pas si petit! car elle ment toute la journée. Quand vous faites une

faute, qui est-ce qui, au lieu de l'avouer, la nie? C'est elle. Quand un autre fait mieux qu'elle, qui est-ce qui refuse de confesser son infériorité et de reconnaître la supériorité d'autrui? C'est elle encore.

Le mensonge est donc le fils de la vanité, et en ligne droite; malheureusement ce n'est pas le seul enfant qu'elle ait. Je lui vois en outre deux filles, toutes deux pir'es l'une que l'autre, la jalousie et l'envie, d'où naît fatalement la haine, mère à son tour de bien des crimes. Que dites-vous de votre petit défautet de sa jolie progéniture?

Un petit défaut n'est jamais seul, un petit défaut a toujours une famille ; il n'est jamais garçon ; il pullule comme les rats, il n'en faut qu'un pour remplir toute la maison. Si donc ce n'est pas pour lui, c'est tout au moins pour sa postérité qu'il faut le craindre.

Ce n'est rien qu'un grain de poussière ; mais laissez la poussière s'amasser, elle couvrira bientôt tout au logis. Ninive, Babylone et Carthage, et tout ce qui est mort en fait de cité et de nation, tout ce qui a disparu, ce son.t des grains de poussière accumulés, c'est la cendre du temps qui les cache à jamais.

Une seconde, c'est bien court; la vie pourtant n'est qu'une multiplication de secondes, et aussi tout ce que le temps peut mesurer.

Ce n'est rien qu'une goutte d'eau ; l'océan furieux n'est qu'un rassemblement de gouttes d'eau.

Un petit défaut qui n'est pas passager, n'en faites donc pas fi. La plus petite épine qui sera logée dauo son pied, si elle s'y fixe, empêchera le roi des animaux de marcher; et un grain de sable dans votre soulier, fussiez-voiis un

s58 LES PETITS DEFAUTS.

autre Alexandre, viendra à bout d'arrêter votre course. Le petit défaut, c'est l'épine plus forte, à la longue, que le lion; c'est le grain de sable faisant échec à Alexandre et retardant peut-être la conquête d'un monde.

Ne croyez pas que j'exagère, prenez plutôt exemple des architectes.

Voilà un monument qui a fait l'admiration de vingt générations, les siècles même n'ont pu le toucher ; une ;"^erre tombe de son fronton. « Ce n'est rien, dites-vous, l'édifice est fort, et c'est si haut d'ailleurs et le dégât est si petit, qu'il faut être averti pour le voir. » L'architecte n'est pas de votre avis. Tout de suite il prend l'alarme, car il sait, lui, que, si on ne remplace pas, et sans plus attendre, la pierre tombée, le monument est en péril. Ce petit trou, insignifiant à vos yeux, est pour les siens la voie ouverte à tous les ennemis de l'édifice : la pluie et le vent, le froid et le chaud. La brèche estfaite, et, si on ne la bouche pas au plus vite, tous les agents de destruction vont se mettre à l'œuvre. 11 convoque les charpentiers, et voilà que pour faire cette réparation, qui vous paraissait inutile, il faut commencer par élever à côté du monument de pierre tout un monument de bois, un immense échafaudage de poutres énormes, comme s'il s'agissait de reconstruire le tout à nouveau.

Nous ne sommes pas au bout, et nous allons, s'il vous plaît, grimper à la suite du maçon. Il faut que vous voyiez de près ce qu'à son tour cet ouvrier habile va être obligé de faire pour en arriver à remplacer une pierre tombée. « C'est bien simple, dites-vous, il va le plus vite possible boucher son petit trou avec des matériaux quelconques.» Ce n'est pas si simple que cela. Pour guérir une plaie, il

LES PETITS DÉFAUTS. sSg

faut, bêlas! commencer par l'agrandir; il ne s*agit pas d'enfermer le mal sous l'apparence d'une guérison. De même pour boucher un trou , car il faut que puissent y entrer non-seulement la pierre solide qui doit remplacer la pierre tombée, mais encore les pierres ses voisines qui en dépendaient et que sa chute avait compromises et ébranlées; ajoutez-y le mortier qui est destiné à les relier toutes entre elles.

Si vous voulez éviter d'avoir jamais à procéder à une opération si compliquée, si vous redoutez l'intervention bientôt nécessaire du maçon ou du chirurgien, ne laissez jamais tomber une pierre de votre maison morale; surveillez votre caractère, soyez attentif à ce que, sous la forme d'un petit défaut, un petit trou ne vienne pas s'y déclarer. Tout se tient, tout s'enchaîne, tout est solidaire, dans l'âme humaine ; la plus petite fissure peut y laisser pénétrer un germe de mort. Les voies d'eau n'ont pas besoin d'être bien grandes qui font sombrer les plus fiers navires.

Ce qui fait l'extrême danger des petits défauts, c'est leur ténuité même, c'est leur air d'innocence : les gens qui ne les voient qu'en passant les classent volontiers au nombre des défauts qui ont leur grâce, au nombre des défauts aimables. S'ils avaient à faire ménage avec eux, ils changeraient bientôt d'opinion et les redouteraient à l'égal de la peste.

Soyez indulgents aux petits défauts Ae vos amis, si vous ne pouvez les réformer; mais aux vôtres, qui sont toujours sous votre main, croyez-moi, soyez impla cables. La rouille vient à bout de l'acier le mieux trempé. Le taret, qui est un bien petit insecte, a mis vingt fois

26o LES PETITES VERTUS.

la Hollandeen danger en perçant ses digues, — les plus fortes du monde.

J'ai dit des petits défauts qu'il ne fallait pas en faire fi. Je dirai des petites vertus qu'il faut en faire trèsgrand cas. Outre qu'elles sont d'un plus fréquent usage que les grandes, elles sont aussi d'une plus grande aide qu'on ne croit dans la vie

Faire des actions d*éclat, c'est très-beau, mais l'occasion en est rare; si l'on attendait pour bien agir le moment d'être héroïque, on risquerait d'attendre toujours, et la paresse, qui n'est pas une vertu, pourrait trouver son compte à cette attente. Quand il s'agit de faire le bien, il faut donc se contenter du petit à défaut du grand, et ne se jamais croiser les bras ; l'exercice des petites vertus, d'ailleurs, peut seul mener à la pratique des grandes.

Il faut savoir être soldat dans l'aiTiiée du bien avant que d'y être capitaine, et il n'est pardonnable qu'aux plus petits enfants de ne prétendre s'engager pour la bataille de la vie qu'en qualité de général. Cette bataillelà , comme toutes les autres, se gagne par les soldats aussi bien que par les chefs ; Alexandre , Césai et Napoléon n'ont jamais rien vaincu à eux tout seuls. On ne peut pas être un conquérant sans l'assistance

d'une armée ; on peut être un vaillant, un intrépide, un héros, un dévoué, sans l'assistance d'un conquérant. Les bonnes actions, pour le mérite de qui les fait, valent les grandes; souvent elles coûtent moins cher et sont d'un meilleur produit. Comme la menue monnaie, qui a son emploi tous les jours, les petites vertus ont le grand avantage d'être à toutes les portées, même à celle des petits enfants. Elles n'ont pas besoin de théâtre, un coin leur suffit; elles n'ont pas besoin de paraître, — être — est tout ce qu'il leur faut; elles n'ont pas besoin du plein soleil, elles croissent partout, et de préférence à l'ombre ; si elles ne sont pas ce qu'on appelle la gloire dans la vie, elles en sont pourtant ce que les anciens appelaient decusy c'est-à-dire tout à la fois l'honneur et le soutien. Les petites vertus n'éblouissent pas, j'y consens, mais elles embaument: ce sont les violettes de l'âme; elles n'éclatent ni ne brillent, mais elles apaisent et consolent ; elles ne sont pas l'astre, mais elles sont l'atmosphère ; elles font l'air meilleur, plus respirable pour tout ce qu'elles entourent; elles n'élèvent pas de monuments, mais j'ose dire qu'elles seules les conservent; elles ne demandent pas d'arc de triomphe, elles n'ont peut-être pas fait la guerre, mais elles font la paix; elles ne bâtissent pas la maison, mais elles la meublent; elles sont les ménagères de la vie.

Quand l'émoi est au camp des grandes vertus, quand l'ordre a été troublé par les grandes solennités ou par les grandes calamités, on les voit sortir des replis du cœur, où elles se confinent d'ordinaire ; et sans bruit, sans tapage, grâce à elles tout se répare, tout reprend sa place. La nation a dépensé toutes ses forces dans une

a62 LES PETITES VERTUS.

action d'éclat, c'est sur le doux oreiller des petites vertus qu'elle va se reposer et se refaire.

Les petites vertus excellent à défendre le foyer; ce n'est pas l'armée de campagne, c'estlagarnison, c'est la cité armée à son tour, armée modeste mais solide, parce qu'elle connaît le lieu qui est confié à sa garde et qu'elle le chérit. Les petites vertus ont la veille discrète et le sommeil léger. Mieux que lesgrandes,elles connaissent les faiblesses de la place et sauront la protéger. L'ennemi ne les surprend jamais ; elles ne font point d'imprudentes sorties, et il n'est point à craindre que par témérité elles se mettent en défaut; elles sont la réserve du pays comme de l'individu. Dans la défaite, c'est l'arrière-garde et souvent le salut. Elles relèvent les blessés, elles rassemblent les débris; elles ont les mains adroites, douces et sûres, les doigts flexibles et comme ouatés; on a reçu leurs soins, c'est tout au plus si l'on a deviné leur présence. C'est la patience qui rebouche tous les trous, répare toutes les brèches et efface les violences du canon ; c'est l'aiguille silencieuse etactive qui reprise toutes Jes déchirures; c'est la charpie qui va cicatriser toutes les blessures; c'est l'eau pure qui les rafraîchit; c'est le bain réparateur qui, après les labeurs excessifs, rend au corps son jeu et sa souplesse et ranime l'âme endormie.

Les petites vertus vivent de peu, elles ne demandent point de salaire; leurrécompense est dans le bien qu'elles font. Si vous êtes sauvés, si vous êtes heureux par elles, dussiez-vous ne le soupçonner jamais, vous ne serez ingrats qu'aux yeux des autres; elles n'exigent aucun retour, elles ne réclament rien; elles se désirent inaperçues, leur bonheur serait d'être invisibles.

LES PETITES VERTUS. a63

Les grandes vertus ne peuvent guère travailler qu'aux fêtes carillonnées; les petites travaillent tous les jours, elles n'ont point de dimanche.

Un beau petit paquet, une simple gerbe de petites vertus vautun bloc d'héroïsme; unbouquetde cespetites fleurs-là, pour les gourmets du cœur, cela vaut tous les jardins, tous les parcs royaux.

Ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières, mais alors seulement que déjà la besogne de chacun d'eux est faite. Le fleuve songera aux vastes espaces; le petit ruisseau s'est préoccupé des plus petites vallées ; soyez tranquille, il a tout visité, il n'a rien oublié ; où il a passé tout est bien.

La petite vertu, dans son unité, c'est la goutte de rosée qui sort de terre pour penser aux brins d'herbe; il faut que ( hacun d'eux ait sa fraîcheur, il l'aura. Ce n'est qu'après son humble petite tâche accomplie qu'elle consent à remonter au ciel. Cependant demandez aux nuages ce qu'ils les estiment, les gouttes de rosée. Les plus gros, ceux qui font ombre au soleil, savent bien qu'ils en sont faits.

Ne méprisez pas ce qui est menu, ce qui est petit, ce qui est humble. C'est le petit multiplié qui fait le grand. L'univers tout entier est composé d'atomes. La force est dans le faisceau. C'est bien peu de chose un fil de chanvre : les plus robustes câbles en sont faits, ceux qui doivent résister aux tempêtes !

Ayez donc beaucoup de petites vertus, semez-en partout, dans vos palais aussi bien que dans vos chaumières , dans vos parcs et dans vos potagers. Rappelez-vous, qui que vous soyez, pauvre ou riche, noble ou peuple, que les

vrais grands hommes ne les ont jamais dédaignées. Pliilopœmen a fendu le bois d'un aubergiste. Cincinnatus conduisait lui-même sa charrue. Turenne entendait fort bien la plaisanterie, alors même qu'elle le frappait un peu rudement par la main de son domestique. Fénelon a aidé une bonne femme à retrouver sa vache, et c'est en la cherchant, sinon en la rencontrant, comme l'a si bien dit M, de Saint-Marc Girardin, qu'il a presque mérité ce doux nom de saint que la bonne femme, dans sa naïve reconnaissance, lui avait décerné.

Ayez beaucoup de petites vertus, et vous ne serez jamais pris au dépourvu; avec elles vous saurez monter ou descendre, et toujours simplement, c'est-à-dire noblement. Sous leur garde point de désastre complet, point de calamité irréparable, point de chute sans remède, point de disette absolue, point d'ascension vertigineuse non plus.

L'armée des petites vertus ne connaît ni les triomphes qui rendent fou , ni les déroutes sans merci. Quoi que fasse l'ennemi, autour de lui, devant lui, elles se reforment, et pied à pied reprennent tôt ou tard leur terrain. Elles sont ce qui demeure.

Celui qui ne court pas après les victoires lointaines échappe sûrement aux pires défaites; celui qui, ayant rencontré les triomphes, en use avec modération, avec équité, en recueille tous les fruits.

Je ne vous nommerai pas les petites vertus, elles ne veulent pas être proclamées. Elles sont tout unies et toutes simples, et si pareilles d'ailleurs entre elles, qu'en eût-on mille autour de soi, on croirait toujours n'en avoir connu qu'i^^e, toujours la même, celle dont on aie

plus besoin ; les petites verlus sont les sœurs de charité de la vie, entre lesquelles choisir serait impossible.

C'est la poussière de diamant des cœurs, indispensable pour polir et mettre en valeur le diamant tout entier. De ces milliers de grains de précieuse poussière lequel préférer, je vous prie?

J'achèverai l'éloge des petites vertus en disant aux grandes vertus qu'il ne leur manquerait rien, si elles pouvaient toujours avoir l'humble et aimable aspect des petites.

Page 1