LES DÉFAUTS CHARMANTS ET LES DÉFAUTS DESAGREABLES
Oui , parlons des défauts des autres. Outre que cela nous permettra de laisser dormir les nôtres dans du coton, il est à croire que c'est un sujet sur lequel il nous sera plus facile de tomber d'accord que si nous étions -en jeu, de nos personnes, dans la question.
Sur nos défauts, d'ailleurs, qu'aurions-nous à dire? Nous en avons si peu que nous n'en avons peut-être pas. Et il serait dès lors blessant pour notre modestie d'avoir trop tôt fait d'en dresser le trop court inventaire.
Nos pauvres défauts, nous ne les cachons pas; tout le
monde les connaît ; à quoi bon en parler? « Nous sommes
trop bons, trop francs, trop vifs; nous avons le cœur trop
a66 LES DÉFAUTS DES AUTRES.
sur la main, nous sommes trop sensibles, et nous sommes si scrupuleux en toute chose que nous en sommes bêtes ! » Joignez deux ou trois et cœtera à cette nomenclature, hélas ! et tout serait dit.
Mais les défauts des autres, il faut bien en convenir, nous en pourrions parler jusqu'à demain.
Que les défauts des autres se rassurent cependant, nous ne les prendrons que dans leurs circonstances générales, nous ne descendrons pas jusqu'au détail, et, décidés que nous sommes à ne point nous occuper des défauts capitaux, nous aurons vite fait, je l'espère.
Qui sait ce que va amener pour nous-mêmes , d'ailleurs, cette petite incursion sur les terres du prochain?
11 me paraît équitable de diviser en deux catégories principales les défauts des autres.
Dans le nombre, il en est que certaines gens , qui ont peut-être l'esprit trop bien fait, et dont la morale n'esi pas cruelle, ne peuvent pas se décider à appeler tout haut de leur vrai nom ; des défauts. Ce sont ceux qui ne nuisent qu'à celui, qui les a et dont tout ce qui les entoure tire en quelque sorte profit et plaisir. Ces défautslà sont ceux qu'on a classés sous le nom de défauts charmants. La prodigalité, la facilité, etc., sont du nombre. Si vous n'aimez pas ceux qui ont ces défauts-là , si vous ne tenez à eux par aucun lien sérieux et si vous êtes tant soit peu égoïste, je crois que vous ne tiendrez pas volontiers rigueur de les avoir et que vous n'exigerez pas d'eux qu'ils se renferment dans un cloître pour s'en corriger.
Ces défauts-là ont une cour aussi longtemps qu'ils peuvent durer. Vous y serez peut-être invité, c'est à vous
de voir si ce métier de courtisan de ce qui en soi est mauvais a ou n'a pas d'attrait pour vous.
Parmi les défauts des autres il s'en trouve une autre sorte, toute contraire, qui, au lieu d'avoir pour un certain public leur bon côté, qui, au lieu de servir à ce public, le desservent : la lésinerie, la personnalité, l'égoïsme, par exemple, et beaucoup d'autres. Comme ces défauts-là sont exclusivement désagréables, contre eux tout le monde est d'accord.
Les courtisans des défauts charmantsn'ontpasdemols assez durs pour qualifier les autres, et les indifférents, loin de les tolérer, s'en font les juges sévères et les condamnent sans rémission. Quant aux adversaires de celui qui les a, ils sont pour eux une bonne fortune : c'est une vraie aubaine que de pouvoir envelopper l'homme et le défaut dans une même réprobation.
Je n'ai pas besoin de dire qu'au rebours de ce qui arvive pour des défauts charmants, au lieu de les accueillir, c'est à qui les éconduira, les isolera, et qu'il se forme bientôt entre le monde et eux comme un cordon sanitaire.
J'ai prononcé le mot de défauts charmants. Je tiens à m'expliquer dès à présent sur ce point, car vous pourriez conclure de ce que j'ai dit que, puisqu'il y a des défauts charmants, il faut tâcher d'avoir de ceux-là, sinon des autres. Or, c'est une conquête dans laquelle je ne me pardonnerais pas de vous engager.
Les défauts charmants, qu'on se le dise, sont peut-être pires que les autres, et plus à redouter. Ce sont ceux qui mènent le plus sûrement un homme à sa perte.
Quand un défaut n'est pas charmant, en effet, quand il n'a rien pour lui, quand il ne peut rien rapporter aux
complaisants, il déplaît à tous, aux mauvais comme aux bons. Il est reçu partout comme on dit que sont reçus les chiens dans les jeux de quilles, et ce qu'a de mieux à faire l'homme qui en est atteint, c'est de s'en guérir, et le plus tôt possible.
Mais le défaut charmant, ce défaut qui, loin d'être rebuté, est accepté, ou du moins toléré par les indifférents, encouragé et entretenu par les intéressés, celui-là ne lâche son homme que quand il n'est plus temps pour lui de s'en défaire, c'est-à-dire quand il est ruiné, s'il est prodigue; quand il est trahi, si, trop accessible, il a été trop peu soucieux du choix de ses amis.
Mieux vaudrait donc, à ce compte, me direz-vous, s'il était possible, s'il était sensé de faire un choix entre deux choses qui ne valent rien, donner la préférence au défaut désagréable sur le défaut charmant.
Non, car si un défaut agréable vous conduit fatalement à mal par un chemin semé d'illusions, un défaut désagréable ne vous laisse même pas cette éphémère satisfaction. Il vous nuit, lui, et dès le premier jour, et fait, dès qu'il est découvert, des non-valeurs de vos meilleures qualités.
La vraie morale de tout ceci, c'est qu'il n'est pas de bons défauts et qu'il serait bon d'être sans défauts. « Sans défauts ! vous écriez-vous, mais ce n'est pas possible. ))
Je vous demande pardon, c'est possible.
Je ne vous dis pas d'être parfait tout d'un coup. Il se peut que l'effort soit au-dessus de votre meilleure envie, mais je vous dis d'être, et de jour en jour, le moins imparfait que vous pourrez.
Un défaut moral n'est pas comme une imperfection physique dont on n'est pas coupable, qu'on ne peut pas corriger. Un défaut moral c'est quelque chose dont, avec de la bonne volonté, un galant homme parvient toujours à se défaire.
Et d'abord l'effort seul vous est déjà compté par ceux qui vous aiment, par ceux qui sont en communauté de vie avec vous ; et ensuite, comme il n'est pas d'effort sincère qui ne soit suivi d'un bon résultat, ceux mêmes qui ne vous aiment que tout juste, peut-être à cause de votre défaut, finissent par être moins frappés de votre défaut quand il leur apparaît moins souvent, et ils se trouvent peu à peu contraints de désarmer.
Contre les défauts charmants je n'irai pas chercher bien loin ni bien haut des exemples. Voici un petit enfant gâté, pas méchant; il est haut comme ma botte, et n'arriverait pas d'ailleurs, quand bien même il y penserait, à bouleverser l'univers. Mais il est mal élevé, il bouleverse la maison. Je suis en visite chez ses parents. Il se peut que pendant dix minutes je m'amuse de son tapage et de ses turbulences, et que pendant ces dix minutes je me laisse aller à le trouver charmant. Mais si ces dix minutes doivent durer toute la journée, toute la vie, soyez assuré que je ne désirerai rien tant que de pouvoir l'envoyer au bout du monde.
Contre les défauts désagréables, ma tâche n'est pas plus difficile. Voilà une petite demoiselle qui est ou curieuse, ou impertinente, ou grossière. Elle ne cache pas ses défauts sous l'apparence de quelques qualités; elle en est tellement possédée qu'elle les fait voir tout de suite. Je l'ai laissée entrer une fois dans ma maison. Dussé-je
me brouiller avec son père, elle n'y rentrera pas une seconde fois.
Il n'est donc pas un défaut qui profite à celui qui en est atteint.
Quant à ce sot calcul qui consiste à garder des défauts qui peuvent plaire un instant au prochain, à l'indifférent, à celui qui n'a pas pour vous une affection certaine, il serait, n'en doutez pas, remplacé avec avantage par cet autre calcul de ne plaire aux autres que par ses qualités.
Une qualité a toujours sur un défaut cette supériorité que personne ne s'en lasse, ni le prochain qui en a l'usage, ni celui qui en a la propriété. Et par contre, un défaut a toujours sur une qualité cette infériorité que celui qui l'a, comme celui qui le subit, finit toujours par en découvrir, après la médaille, le revers.
Il faut donc absolument se corriger de ses défauts, et pour cela il n'est qu'un moyen : c'est de substituer à chaque défaut la qualité qui lui est contraire. Tant que cette substitution n'a pas eu lieu, la place où il a été reste vide; elle témoigne, comme un trou remplaçant une tache, qu'il a été là, et donne à penser qu'il pourrait bien y revenir.
Vous me dites, tout bas il est vrai, qu'il est des défauts qu'on sait bien qu'on a. Mais comment s'en défaire? Ils vous font plaisir à avoir, ils sont si commodes, qu'on les aime!
A quoi je vous répondrai : Si vous voulez jamais savoir combien une qualité est précieuse, voyez de quel secours elle est pour celui qui la possède et combien il vous plaît de la trouver dans les autres.
Si vous voulez savoir, au contraire, combien un défaut est fâcheux et nuisible, examinez combien ce défauC vous déplaît dans le voisin et quel tort il lui fait, et dans votre esprit et dans celui de tous.
De ces deux observations, tirez les conséquences.
Et pour finir, complétez-les par une troisième. On déteste souvent dans autrui des défauts qu'on a soi-même sans s'en douter. C'est la vieille histoire trop éternellement vraie de la paille et de la poutre. Tâchez de la faire mentir, au moins en ce qui vous concerne, cette vieille histoire-là.
Nous ne devions rien dire de nos défauts. Est-ce ma faute si nous les avons rencontrés dans les défauts des autres?
Rien n'est plus important que le choix des premières lectures. Tout le caractère de l'enfant, et, par suite, de l'homme, en dépend. Nous sommes tous plus ou moins de l'école des premiers livres dont la lecture nous a frappés.
Ces maîtres commodes qu'on prend, qu'on laisse e. qu'on retrouve à son gré, qu'on interroge et qui vous ré- Dondent à l'heure mcrae qui vous convient, qu'on ouvre
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DU CHOIX DES LECTURES. ayî
se fausse aussi vite que se gâte l'estomac. Dans les premières années, le goût ne résiste à aucun excès. C'est le plus délicat de nos sens.
Si tu n'as jamais lu que de bons livres, que des livres bien portants, je réponds de la santé de ton esprit; si, au contraire, tu t'es nourri de livres mal choisis, de livres malsains ou malades, c*en est fait de toi. Tu as eu une nourrice équivoque, tu as bu de mauvais ].ait, ton sang est gâté.
L'axiome « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es » pourrait se compléter par celui-ci : « Dis-moi ce que tu as lu, je te dirai ce que tu seras. »
Il y a sur cette question « des lectures qui conviennent à l'enfance et à la jeunesse » deux systèmes en présence.
L'un ne craint rien. Il faut tout laisser lire à l'enfant, comme il faut tout lui laisser faire si l'on veut que l'enfant soit robuste.
L'autre craint tout. Il conduit l'enfant par la main, les yeux baissés et presque bandés, jusqu'au seuil de la virilité. Sous prétexte de le garder innocent, il le livre ignorant à tous les hasards de la vie.
Malheureusement pour le premier de ces systèmes, on en arrive, par lui, à tuer même des Hercules. Pour une barque qui traverse sans pilote ce bras de mer aux vagues courtes, mais terribles, qu'on appelle l'enfance et la jeunesse, il en est mille qui sombrent avant que d'être au port.
J'aimerais autant, pour ma part, voir abandonner à
OU qu'on referme à volonté; ces instituteurs discrets, confidents muets et éloquents de nos rêves, qui nous entraînent, sans nous faire changer de place, dans des pays inconnus, ont sur nous une influence d'autant plus grande qu'elle ne fait rien pour s'imposer.
Le livre, c'est quelqu'un qui n'est pas là, qui ne vous parle pas et que pourtant on entend; c'est un ami mystérieux dont l'esprit seulement est avec vous, dont la personne ne peut vous inquiéter, dont rien de lui-même ne vient gâter le prestige, dont le désintéressement est certain, car il ne demande rien, car il n'interroge pas; c'est un témoin qui ne témoignera jamais contre moi, car s'il me connaît, il ignore pourtant qui je suis; c'est un têteà-tête où je suis seul, c'est par conséquent, après la pensée, la chose la plus intime de la vie, c'est-à-dire ce qu'il y a de pire s'il ne vaut rien, ce qu'il y a de meilleur s'il est bon.
Combien donc il importe que l'enfant, que le jeune homme ou la jeune fille, au moment d'entr'ouvrir la vie, n'aient que de bons livres sous les yeux! Le choix d'un ami ou d'une amie n'importerait à coup sûr pas davantage.
L'esprit est un enfant avant que d'être un homme. L'esprit a ses âges comme le corps, qu'il faut entourer des mêmes sollicitudes.
Bien lire est aussi iaiportant pour l'hygiène morale que bien boire et bien manger, c'est-à-dire que boire ou ûiauger avec mesure, pour l'hygiène physique. L'esprit
se fausse aussi vite que se gâte l'estomac. Dans les premières années, le goût ne résiste à aucun excès. C'est le plus délicat de nos sens.
Si tu n'as jamais lu que de bons livres, que des livres bien portants, je réponds de la santé de ton esprit; si, au contraire, tu t'es nourri de livres mal choisis, de livres malsains ou malades, c*en est fait de toi. Tu as eu une nourrice équivoque, tu as bu de mauvais ?.ait, ton sang est gâté.
L'axiome « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es » pourrait se compléter par celui-ci : « Dis-moi ce que tu as lu, je te dirai ce que tu seras. »
Il y a sur cette question « des lectures qui conviennent à l'enfance et à la jeunesse » deux systèmes en présence.
L'un ne craint rien. Il faut tout laisser lire à l'enfant, comme il faut tout lui laisser faire si l'on veut que l'enfant soit robuste.
L'autre craint tout. Il conduit l'enfant par la main, les yeux baissés et presque bandés, jusqu'au seuil de la virilité. Sous prétexte de le garder innocent, il le livre ignorant à tous les hasards de la vie.
Malheureusement pour le premier de ces systèmes, on en arrive, par lui, à tuer même des Hercules. Pour une barque qui traverse sans pilote ce bras de mer aux vagues courtes, mais terribles, qu'on appelle l'enfance et la jeunesse, il en est mille qui sombrent avant que d'être au port.
J'aimerais autant, pour ma part, voir abandonner à
l'enfant la clef de la cave et du garde-manger, que ceLe de la bibliothèque.
C'est ce système de liberté prématurée qui explique une des pires maladies de notre temps : ces gastrites du cerveau dont souffrent nos jeunes générations. On a goûté à tout, on n'a rien digéré. D'indigestions en indigestions l'esprit en est arrivé à ne rien supporter. On a vingt ans et l'on est vieux.
Il n'est que temps de réagir contre ce dangereux système. Il faut que la jeunesse comprenne que, dans l'intérêt non pas seulement de sa santé, mais de ses plus vrais plaisirs, il n'est pas bon de prématurer, de précipiter, d'exagérer sa vie; que chaque chose doit arriver à son heure et en son temps; qu'il ne faut surmener ni son esprit ni son corps, et qu'imposer à ce qui est jeune le régime échauffant qui fatiguerait l'âge viril lui-même, c'est tuer dans son germe ce que la jeunesse a de meilleur, c'est jeter la maison par les fenêtres.
Je n'aime donc pas, en fait de lectures surtout, ce système, par trop commode pour les maîtres qui le professent, de liberté hâtive. Mais je ne lui préfère pas pour cela le système de compression absolue que soutiennent ses adversaires, car tout ce qui est extrême aboutit à l'absurde, et je crois que s'il fallait entre deux maux choisir le moindre, je dirais qu'il vaut mieux encore laisser les enfants manger à tort et à travers que de les faire mourir de faim.
Or, les élever dans le système de l'abstinence, de la
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dièle prolongée, des tisanes sans vertu, de l'eau tiède el de l'ignorance de toutes choses, c'est leur donner l'envie de se jeter dans les excès dont on a voulu les garantir, dès que sonnera l'heure de la liberté.
Ces extrêmes sont heureusement plus faciles à éviter qu'on ne pense. La vérité est au milieu.
N'en déplaise aux anarchistes de l'éducation, il faut du lait pur, non des alcools, à l'enfant, et il lui faudra encore, quand il aura quitté sa nourrice, des aliments transitoires proportionnés à l'inexpérience de son estomac.
Mais, n'en déplaise aux partisans des jeûnes trop rigoureux, il faut au jeune homme et à la jeune fille une nourriture substantielle.
Si l'on n'est pas encore un homme ni une femme à quinze ans, on est certes sorti de sevrage à cet âge, et le moment est très-évidemment venu, au moral comme au physique, des biftecks et des côtelettes, des viandes et des livres sérieux; mais il est pourtant à ce second âge de la vie deux sortes de livres dont il faut garantir le jeune homme et la jeune fille :
1" Les livres excessifs, les mets pimentés, qui mettent le feu au cerveau sans l'éclairer;
2° Les livres plats et mous, les aliments sans saveur, qui chargent l'estomac sans le nourrir.
Un livre bête, malgré les naïfs préjugés qui régnent en sa faveur, n'est jamais innocent. La bêtise a sa contagion, et le maître qui vous apprendrait à devenir un sot n'est à
coup sûr pas celui qu'il faudrait préférer. Il serait superflu, je suppose, de développer en France les inconvénients de la bêtise.
Quant aux livres excessifs, leurs dangers sont dans le sens contraire. L'enfant prend volontiers la violence pour la force. Le livre excessif le jettera hors du ton; il lui plaira tout d'abord par ses défauts plus que par ses qualités, et comme il est infiniment plus facile d'imiter un défaut que de s'approprier une qualité, ce sont les défauts qu'il prendra.
Il n'est rien de plus antipathique au vrai tempérament français que l'emphase, si ce n'est la platitude.
Cependant, plus d'une fois on a vu le génie littéraire en France s'égarer, par réaction, de l'une à l'autre, dans son dégoût alternatif pour toutes les deux. Les extrêmes engendrent toujours leurs contraires. Après l'atonie, l'exaltation. Comme l'âme humaine n'est pas plus faite pour la passion continue que pour la fièvre continue, dès que la France a exagéré pendant un certain temps la passion, elle tombe pour un temps aussi dans la platitude.
On m'accordera que la meilleure musique devient odieuse quand elle est chantée au-dessus du ton ; eh bien, les livres où l'emphase et la déclamation tiennent la place du naturel donnent à la vérité elle-même la fausse note et la couleur du mensonge. La vérité n'a pas besoin d'être enflée; elle ne se déclame pas, elle se dit. Quant aux livres plats et mous, ils ont l'abominable défaut de laisser à croire que l'ennui est inséparable de l'idée du
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bien, ils font de la figure ferme et sérieuse de la vertu je ne sais quel portrait maussade qui éloigne d'elle ceux qui voudraient s'en approcher. Si l'absinthe littéraire affole et abrutit les esprits , la bouillie littéraire des livres plats les affadit et les écœure.
C'est donc, je le répète, contre ces deux sortes délivres qu'il faut prémunir le second âge, qui est l'âge d'incubation et de préparation de l'esprit.
Le véritable diapason de l'esprit français, c'est la franchise et la sincérité dans le ton. C'est, pour le fond, la raison dans l'esprit, le cœur dans le bon sens. Hors de là le génie français sort de son emploi. Il peut briller dans tous les autres : dans celui-là seul il est maître.
Les livres qui répondent à ce programme sont les seuls qu'il faille servir à la jeunesse française. C'est les yeux sur ces livres-là qu'elle doit entrer dans la carrière. Ce sont eux qui la conduiront au but.
Mais, medira-t-on, les livres sont rares qui réunissent ces qualités et qui évitent ces défauts.
Ils sont rares, c'est vrai, mais moins que vous ne l'imaginez. Le trésor littéraire de notre pays s'est accru de nos jours, et si les instituteurs de la jeunesse voulaient faire, sans préoccupation du système, un choix attentif dans les œuvres des maîtres contemporains, ils s'apercevraient bientôt que tous les classiques ne sont pas morts, qu'on peut être classique de son vivant, et que la France moderne a dans la main de quoi suppléer à la plupart des lacunes du passé.
ayS DU CHOIX DES LECTURES.
Quoi qu'il en soit, le nombre des bons livres est el restera toujours petit. Mais on aurait tort de s'en inquiéter. La bibliothèque de l'humanité n'a pas besoin d'être si grosse qu'on soit obligé d'y ajouter d'une main trop complaisante.
Ne se composât-elle que de deux cents, que de cent volumes, je vous dirais : « Tranquillisez-vous, c'est assez; car ces cent-là, si vous savez les lire et les relire, en valent cent mille, car ils contiennent tous les autres, car ils suffiront longtemps encore à défrayer le monde intellectuel. »
C'est le propre d'un bon livre qu'il est inépuisable, qu'il est toujours nouveau. Gomme ceux de l'horizon, ses aspects varient à l'infini, suivant l'heure de la vie à laquelle le regard l'interroge.
Que si chaque siècle augmente d'une dizaine de volumes seulement le petit mais inappréciable trésor des bons livres, n'en demandons pas davantage, car chaque siècle ainsi aura suffi à son œuvre.
On n'a pas besoin, je suppose, de compter par milliers ses amis intimes. Quand dans la foule humaine on peut rencontrer quelques hommes dignes d'être considérés comme des frères, comme des amis pour toute la vie, il faut en remercier et Dieu et les hommes. Un bon livre «st un ami intime. Chacun de nous en a cent : ne nous plaignons pas.