‹ Morale familiereChapitre 59 sur 77 · LE BON BOURRU · texte numérisé non relu

LE BON BOURRU

ou LE BOURRU BIENFAISANT.

Vous êtes un bourru bienfaisant, soit; cela vaut mieux que si vous étiez un bourru sans être bienfaisant. Mais combien vous seriez plus ou mieux bienfaisant si vous l'étiez sans être bourru! Ne gâtez donc pas vos services par le peu de grâce que vous mettez à les rendre. On conçoit qu'on sucre une médecine amère pour en déguiser l'amertume ; mais que vous mêliez le vinaigre au miel que vous donnez, à quoi bon? Vous voulez éviter

3oo LE BON BOURRU.

les remerciements? Ce n'est pas là un aussi bon sentiment que vous vous plaisez à le croire; quand votre obligé n'a rien àvous rendre en échange du service qu'il accepte de vous, laissez-lui du moins la j-oie, le mérite de se montrer reconnaissant. Son cœur, en vous disant '( merci, » vous donne ce qu'il peut: pourquoi le priver ie cette sorte d'acquit, le seul qui soit en son pouvoir?

Votre modestie souffre de ces témoignages? Cette modestie n'est pas la bonne, car par un point elle touche

l'aigreur, et la modestie vraie, comme la violette, son emblème, n'a que de suaves odeurs.

Il semble que, donnant au matériel, votre cœur ne sache pas donner au moral, ne soit pour rien dans ce que votre main distribue. Or cela n'est bon ni pour vous, ni pour la charité. Il faut que celui qui reçoit sente que ' c'est un cœur fraternel qui lui donne, pour qu'il se sente en même temps relevé de l'infériorité de son rôle. C'est ce que saint François de Sales, qui fut un maître en l'art de donner, exprimait avec son cœur quand il disait: «La douceur est la grande amie et la compagne inséparable de la charité. » C'est ce qu'il donnait à entendre avec le charmant esprit qu'il avait quand il ajoutait, pour avoir raison des railleurs, « qu'aux bonnes salades il fallait plus d'huile que de vinaigre. »

Celui-là seul sait bien donner qui fait sentir à celui qu'il oblige que, s'il est doux d'obliger, il l'est aussi d'être obligé.

Page 1