‹ Morale familiereChapitre 6 sur 77 · HISTOIRE D'UN PETIT BERGER · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UN PETIT BERGER

i ET D'UNE VIEILLE CARPE.

Par un de ces beaux jours qui font des bords du Rhin une série d'enchantements pour les voyageurs de tous les pays, le petit Peters, qui aimait beaucoup à voir l'eau

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couler, était descendu tout doucement avec ses quatre chèvres des plateaux en arrière de Saint-Goar que domine le beau rocher de la fée Lorely, sur les rives de son fleuve bien-aimé. Pendant que son petit troupeau broutait l'herbe rare qui croît entre les fentes des rochers, Tenfant allait de ci de là sur la berge neuve à l'endroit môme où, dans les temps légendaires, la bonne fée Lorely, dont on a si injustement essayé de faire une méchante fée, veillait complaisamment du haut de son roc pour avertir, par la voix de ses sept échos, les voyageurs et les bateliers des dangers de la route.

Peters n'avait guère que sept ans ; il était aussi enfant que ses chèvres et avait comme elles le goût des endroits escarpés et des passages difficiles. Aussi ce qu'il aimait le plus au monde c'était le lieu d'aspect rude et sauvage où il se trouvait. Quand il était parvenu à y conduire ses chèvres, il y oubliait un peu ses peines. Déjà il en avait. Ses grands yeux bleus suivaient alors sans se lasser les flots jaunes du grand fleuve, cherchant leur chemin à travers les hautes barrières de rochers qui, à cet endroit du parcours, resserrent le vieux Rhin et lui font comme une prison de pierre de leurs abruptes parois.

Voir couler l'eau, pour les riverains d'un beau fleuve comme le Rhin, c'est une joie toujours nouvelle : on suit la vague et sa blanche écume, la pensée roule, ou glisse, ou s'endort avec elle ; une autre vient, on recommence. Cela a l'air d'être toujours la même chose, mais, comme ce n'est pas la même vague, il est clair que ce n'est pas oon plus la même idée. Il suffit d'un brin d'herbe égaré sur les flots, d'une fleurette imprudente qui a quitté la rive, d'un oiseau rapide traversant et rasant les eaux,

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d'un souffle du vent qui change les plis des flots et les agite, d'un regard du soleil qui apaise tout cela, d'un nuage qui assombrit le tableau mouvant, pour qu'à chaque instant l'aspect en soit renouvelé. Ah ! ceux qui savent regarder l'eau couler, ceux-là sont bienheureux. Ces fleuves qui s'en vont, ce clair et profond chemin qui marche, comme on l'a dit, c'est le miroir de nos jours, c'est l'image de la vie qui s'écoule, elle aussi, et l'on peut penser à bien des choses, de ce monde et de l'autre, en voyant comment une goutte d'eau, fille du ciel, s'en va avec ses compagnes rejoindre la mer immense.

Pendant que nous parlons, Peters s'est arrêté. Son regard, incertain jusque-là, s'était tout à coup animé et fixé, sa bonne petite figure avait perdu l'air triste qui semblait lui être habituel, et un sourire de malice et même de gaieté avait un instant entr'ouvert et même éclairé ses lèvres. Peters, avec ses yeux d'enfant, avait distingué un bon gros poisson aux écailles brunes et brillantes qui passait et repassait comme à dessein devant lui.

J'ai oublié de dire que le petit Peters tenait dans sa main un gros morceau de kougloff.

« Est-ce moi que tu regardes, ou n'est-ce pas plutôt mon bon kougloff? Tu es peut-être une grosse gourmande, madame la carpe, dit gaiement l'enfant au poisson.

— Gourmande, oui, mon petit Peters, dit le poisson, gourmande comme toi des bonnes choses et des belles choses, curieuse aussi par conséquent. Je me promène sur les bords de mon fleuve comme toi, mais mes pro-

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menades ne sont pas toujours gaies comme les tiennes. Mon beau rocher de Lorely a été bien abîmé par les ingénieurs ; et le terrible chemin de fer devant lequel toul cède, et cette route creusée dans les flancs de la montagne, toutes ces choses peuvent être utiles aux hommes qui les ont faites, mais cela gâte bien le pays, je t'assure, pour nous autres vieux enfants du vieux Rhin. Quand le grand roc coupait à moitié le fleuve et le fermait presque en le dominant comme une grande forteresse de pierre, c'était bien plus beau ! Les poissons pouvaient se promener, vivre en sûreté sous ses abris gigantesques; les pêcheurs et les bourgeois d'Oberv^esel ne pouvaient pas, de la côte, venir jeter leurs filets dans nos eaux, et il n'était ligne à pêcher si longue qui du haut du rocher de la Fée pût venir nous tendre son appât perfide. Les bateliers eux-mêmes, tenus à distance par les roches à fleur d'eau, nous laissaient tranquilles dans nos profondes retraites. On pouvait vieillir en ce temps-là, et grossir, et songer tout à son aise. Aujourd'hui ce n'est qu'avec de grandes précautions, et au péril de leurs jours, que les grands poissons comme moi, que les vieilles carpes et les saumons, peuvent quitter de temps en temps le fond sombre du fleuve. C'était pourtant bien bon d'avoir un espace où l'on pût venir prendre l'air et la lumière, où . on pût admirer le beau ciel et s'endormir en sécurité sur l'eau chauffée par le soleil, en rêvant aux temps anciens et aux choses d'autrefois. Les chemins de fer, les bateaux à vapeur de la compagnie de Cologne et de Dusseldorf, nous font une vie bien dure, mon petit Peters. Tout cela n'est pas au bénéfice des poissons.

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— C'est vrai, dit Peters attendri. Et cela fait bien peur aux chèvres. Tout tremble quand cela passe, et j'ai eu de la peine, moi aussi, à m'y habituer. Mais que veux-tu, madame la carpe, c'est la volonté de Dieu qu'il en soit ainsi, et il se peut que ce qui nous gêne, toi, moi et mes chèvres, soit utile pour tous les autres. La maîtresse de la ferme, qui n'avait pas vu ces changements de bon œil dans les commencements, en est contente aujourd'hui. Il paraît que cela répand la prospérité dans le pays; — et tiens ! madame la carpe, tous les dimanches, quoiqu'elle soit un peu chiche, elle me donne maintenant un gros morceau de kougloff à la place du schwartz-brod d'autrefois. Et c'est bon le kougloff; veux-tu y goûter ? vois ce morceau, il est doré comme tes écailles ; ou bien aimes-tu mieux la mie? Si tu n'as pas de bonnes dents, madame la carpe, la mie fera peutêtre mieux ton affaire.

— Cher petit Peters, répondit la carpe, ton kougloff est superbe, il m'a l'air cuit à point, il est rissolé et trèsappétissant, il doit être excellent, et par conséquent il me plaît. Mais toi, mon petit Peters, tu me plais encore plus que lui, bien 'que Dieu ne t'ait pas fait pour être mangé comme les kougloff, et aussi, hélas! comme les poissons. Tu me plais avec ta mine rose, tes bons grands regards innocents qui me disent que tu n'es pas méchant du tout; aussi je te considérais, cher petit Peters, aveô plus de plaisir encore que ton kougloff.

— Ah ! dit Peters, tu n'es pas un méchant poisson, toi non plus, quoique tu sois déjà bien grosse, et si tu veux rester là et faire un petit déjeuner, je vais te jeter miette à miette la moitié de mon kougloff. Pendant aue tu le

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