‹ Morale familiereChapitre 7 sur 77 · HISTOIRE D'UN PETIT BERGER · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UN PETIT BERGER

mangeras, je regarderai tes belles couleurs et tes jolis mouvements sous l'eau. »

Peters jeta alors un beau petit morceau de son kougloff au poisson.

« Ne crains rien, dit-il à la carpe, il n'y a point d'hameçon dans mon kougloff, tu peux le manger avec tranquillité. » Et s'asseyant sur la rive en face de la carpe, le déjeuner des deux amis commença.

« Quel âge as-tu, madame la carpe ? dit Peters entre deux bouchées.

— J'ai cent ans, dit la carpe.

— Cent ans ! dit Peters, est-ce bien vrai?

— Cent ans, répondit la carpe. Les carpes ne mentent jamais.

— Cent ans, reprit l'enfant tout attristé, cent ans comme grand'raère, quand elle est morte. Ah ! pauvre carpe, est-ce que tu vas donc mourir aussi? Quand grand'mère m'a quitté pour retourner au bon Dieu, on m'a dit, pour me consoler, que personne ne pouvait vivre plus de cent ans.

— Et cela t'a consolé? dit la carpe.

— Oh! non, dit l'enfant. Je pense à grand'mère tous les jours, et je ne l'oublierai jamais! »

Le cœur de Peters s'était gonflé à ce souvenir, ses yeux s'étaient remplis de larmes, et il fut obligé de tirer son mouchoir de sa poche pour s'essuyer les yeux et se moucher.

« Chère grand'mère, reprit-il, ce n'est pas sa fa^ate si elle n'est plus auprès de moi, elle ne voulait pas mourir. «■ Tu es trop petit encore, me disait-elle. Pauvre Peters, « qui aura soin de toi? tu n'as plus ni père ni mère, tu

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H n'avais plus que moi, mon pauvre enfant, et je sens u que Dieu va me rappeler. » C'est alors que la fermière a dit à grand'mère : « Je prendrai Peters pour berger de « mes chèvres, tranquillisez-vous, je lui ferai gagner « son pain. » Alors grand'mère a fait de la tête un geste de merci à la fermière, ses yeux m'ont regardé d'un air encore content, et puis elle n'a plus bougé, plus parlé; je l'ai appelée, elle n'a plus répondu. Ah! grand'mère était morte, et elle est morte encore aujourd'hui! Ah! madame la carpe, pourquoi la mort de ceux qu'on aime tant dure-t-elle toujours, et pas leur vie? »

Peters s'était remis à pleurer. La bonne carpe aurait voulu avoir des bras pour l'attirer à elle et le consoler, ou des jambes pour monter la berge et aller l'embrasser.

« Mon Peters, lui disait-elle, mon Peters, tu as de la peine, notre conversation t'a affligé, bon petit Peters. Comme ta grand'mère devait t'aimer !

— Ah! oui,dit Peters, elle m'aimait bien, grand'mère. Mais aujourd'hui personne ne pense plus à m'aimer. Madame la fermière n'est pas mauvaise, mais elle n'est pas bien bonne non plus. Il est triste de n'être l'enfant de personne, madame la carpe, et de ne pas pouvoir dire « maman » à quelqu'un. »

La bonne grosse carpe fit un si gros soupir que l'eau jaillit tout autour d'elle. Ah! pensait-elle, pourquoi, au lieu d'être l'aïeule et la trisaïeule de tant de carpillons qui courent d'un bout à l'autre du Rhin sans se soucier de moi, pourquoi ne suis-je pas la mère de ce petit Peters qui a un si bon cœur!

Les deux amis étaient si absorbés dans leur chagrin, iju'ils n'avaient pas seulement remarqué que depuis déjà

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longtemps il y avait, non loin de là, à quelques pas à peine, quelqu'un qui les écoutait.

Ce quelqu'un, c'était une belle jeune dame à l'air doux et compatissant, qui s'était approchée pendant qu'ils parlaient. Son beau visage était pâle d'une pâleur qu'expliquaient ses vêtements de deuil. Elle était venue par le revers du rocher, et, entendant parler, elle s'était arrêtée au tournant pour ne pas troubler les confidences du petit berger et de la bonne carpe.

Pourtant, quand elle vit que Peters, suffoqué par ses sanglots, s'était laissé glisser tout de son long sur la terre pour pleurer plus à son aise, elle ne put se retenir de courir à lui.

Peters fut d'abord bien effrayé, mais la dame avait l'air si bon, et ses yeux le regardaient d'un air de si tendre pitié, qu'il fut bientôt rassuré.

« Pauvre orphelin, dit la dame à Peters, j'ai entendu ce que tu viens de dire aux poissons du Rhin, comment tes plaintes n'auraient-elles pas été jusqu'à mon cœur? Qui mieux que moi peut comprendre ta peine? J'ai perdu, il y a un an, un beau petit garçon de ton âge, veux-tu essayer de me le remplacer, petit Peters? Quant à moi, je tâcherai d'être pour toi une bonne maman. »

Peters, timide encore, n'osait pas répondre.

« Ose, lui dit une voix, ose et dis oui, cher Peters, c'est le ciel qui t'envoie ce cœur vide d'affection comme le tien ; en unissant vos deux chagrins, vous parviendrez à les adoucir. »

Peters crut reconnaître la voix de la carpe son amie. Il tendit sa petite main à la jolie dame et lui dit :

« Je veux bien être votre petit garçon, mais pour

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