‹ Morale familiereChapitre 76 sur 77 · VOYAGE A BORD DU NAVIRE L'ILLUSION · texte numérisé non relu

VOYAGE A BORD DU NAVIRE L'ILLUSION

« Si VOUS avez une femme, si vous avez un enfant, nous dit-elle en nous montrant ses vêtements noirs; si vous n'êtes pas seuls en ce monde, si vous aimez, c'està-dire si vous vivez ailleurs qu'en vous-mêmes, s'il est un lieu de la terre où vous soyez attendus, n'affrontez pas la mer sur cette barque perfide! »

En ce moment des chants harmonieux venus du navire traversèrent l'espace, et, comme une musique céleste, arrivèrent jusqu'à nos oreilles en sons doux et caressants. L'Aurore sortit du sein des eaux ; devant son front radieux les vapeurs du matin disparurent, le ciel sans .Uimites s'ouvrit devant nous, la barque était à nos pieds, apportée par la vague paisible. J'hésitai un instant; mais celui qui contemple l'abîme lui appartient. Déjà nous avions quitté la terre, et la brise empressée, soulevant doucement notre esquif, nous avait poussés vers le brillant navire.

Sur sa poupe on voyait représentés en relief, et avec un art exquis, l'histoire de tous les navigateurs célèbres qu'il avait conduits aux découvertes dont s'est agrandi le monde, et les faits principaux qui avaient signalé ces découvertes. Les voiles étaient d'un tissu si fin et si solide, si transparent et si impénétrable, qu'elles se confondaient avec le vent, dont elles avaient la couleur, sans en perdre le plus léger souffle. Des banderoles vert et or, que la main d'une fée pouvait seule avoir brodées, floLlaient au-dessus de chacun de ses mâts, qui semblaient être sortis des ateliers d'un bijoutier, tant les ciselures et les incrustations de toutes sortes, dont ils étaient ornés jusqu'à la cime, étaient d'un travail précieux. Pour couronner cette œuvre merveilleuse, on

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voyait des groupes de petits anges, avec leurs ailes déployées, voltiger entre les cordages, qui étaient tous, îiême les plus gros, tressés de fils d'or, d'argent et de soie, et faire l'office de mousses avec une grâce extraordinaire Cv un ordre parfait.

Les passagers avaient ces mines hautes et fières qui appartiennent à ceux qu'attendent de nobles destinées ; et quant aux matelots, ils avaient tous l'air d*étre, pour le moins, des princes déguisés.

Debout sur le pont, et parée d'une robe aux mille couleurs, les cheveux flottantç, un bras tendu vers nous comme vers des hôtes attendus, se tenait, entourée de ses compagnes, gracieuses comme elle, une femme, que dis-je? une déesse au radieux sourire. Des fleurs naissantes couronnaient sa tête; sur son front brillait une étoile et sur son sein dormait un enfant beau comme l'Amour, si ce n'était pas l'Amour lui-môme.

« Je suis reine ici, dit-elle, soyez les bienvenus. » "~A peine avions-nous mis les pieds sur le navire enchanté, qu'un vent propice enflant ses voiles diaphanes, nous fûmes emportés vers les régions inconnues.

Et les gais matelots chantaient ainsi :

« Celle qui embellit le présent, toujours triste, des rêves brillants de l'avenir, c'est l'Illusion.

« Le moment n'est rien;

« Hier était quelque chose, aujourd'hui est la veille de demain; mais demain est si beau!

« Entre le passé enchanté et l'avenir enchanteur, que peut faire le présent, lui qui n'est qu'un simple mortel'^ si ce n'est de nous conduire de l'un à l'autre, guidé luimême par l'Illusion? »

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Et une d«s jeunes filles, prenant une harpe, chanta à à son tour :

« Celui qui a tout perdu n'a rien perdu, si je lui reste; on m'a nommée l'indomptable Illusion, celle que rien ii'abat, celle qui survit à tout.

« C'est grâce à moi qu'on supporte la vie.

« C'est grâce à moi qu'on cherche la mort; car le temps lui-même m'appartient, et je suis ce qui manque ù chacun.

« J'ai pour sœur l'Espérance, qui a des chants divins / pour les douleurs humaines, qui endort tous les maux; j'ai pour ennemi le Vrai, qui de sa voix grossière les réveille.

« Le Vrai est l'ennemi de l'homme.

« Quand, las de déchirer en vain le sein d'une terre * ingrate, le laboureur épuisé abandonne sa charrue, c'est moi qui lui montre ses moissons déjà mûres, et le sillon interrompu s'achève.

« Vient l'orage qui détruit tout, — mais il a espéré.

« Quand une tombe vient de se fermer, et que sous sa lourde pierre semblent ensevelies à jamais, avec ce que tu as aimé, toutes les joies de ta vie, c'est moi qui soulève cette pierre et qui en fais sortir celui d'où te viendra, qui que tu sois, la consolation, — mon frère, l'aimable Oubli.

.( L'Oubli, par qui tu seras ingrat sans remords. »

Le navire fendait toujours les flots dociles; mais la jeune fille avait cessé de chanter et les matelots avaient \ cessé d'écouter. ^

Le soleil s'était emparé de l'univers. C'est à peine si un nuage, mais léger et qui semblait un point sur la

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