‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 1 sur 312 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

La place qu'ont tenue et que tiennent encore les théories de Kant dans lajihilosophie française et dans notre enseignement, l'inOuence qu'elles y ont exercée sont des faits très significatifs de notre complaisance aux idées germaniques. Le prestige dont ces théories ont été entourées n'est pas un des moindres succès dont puisse s'enorgueiUir la propagande allemande. L'Allemagne a prétendu qu'elle a été et qu'elle est toujours le grand peuple créateur, l'éducatrice, l'institutrice du genre humain. Celte insupportable et odieuse prétention a provoqué une série d'enquêtes où l'on n'a pas eu de peine à établir que, dans les sciences, dans les arts plastiques, dans les techniques, l'Allemagne, loin d'être une initiatrice, n'avait presque jamais été qu'une imitatrice, une ouvrière, une metteuse en œuvre des inventions d'autrui. 11 n'en est pas autrement en philosophie. On comprendra un jour clairement, lorsque l'union intime de la science positive et de la philosophie aura été plus complètement restaurée, combien l'autorité de la métaphysique allemande et spéciament celle de la philosophie de Kant a été artificielle, combien sa valeur a été surfaite, quel rôle beaucoup plus modeste la pensée allemande a joué dans l'histoire des idées générales. Aujourd'hui le kantisme jouit d'une admiration qui n'est pas encore près de s'évanouir. Il a subi des assauts répétés,

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mais ces assauts ont été trop souvent inspirés par des préoccupations confessionnelles et par une métaphysique qui, pour être plus claire et plus cohérente, n'est pas beaucoup plus solide ; il est resté inébranlable. Plusieurs de nos meilleurs esprits s'acharnent encore à l'heure actuelle à rassembler dans l'œuvre de Kant tous les passages où s'est exprimée la pensée généreuse de notre xvni' siècle et cherchent à nous démontrer par ces citations incomplètes que Kant fut un grand humaniste. 11 est visible que tous les efforts seront faits en vuedesauvercette épavedu germanisme et de maintenir le kantisme à la place qu'il occupait avant la guerre. Il eût été cependant plus sage et plus opportun pour ceux qui ont étudié la philosophie de Kant de s'employer à la remettre à son rang.

Je n'ai entrepris qu'une partie de cette tiiche. Je n'ai pas traité de la philosophie de Kant dans son ensemble, je ne me SUIS occupé de sa théorie de la connaissance que dans la mesure où elle est indispensable pour comprendre et juger sa morale. C'est à cette morale que je me suis attaqué. Quoi qu on puisse penser de la métaphysique de Kant, le succès que sa morale a obtenu en France est un des faits les plus singuliers de l'histoire des idées, car il nest pas de morale qui répugne davantage à notre esprit que cette systématisation confuse et équivoque, dénuée de toute générosité et toute esthétique, à laquelle manque le sens véritable de l'individuahté, de la liberté et de l'humanité. Elle a été acchmatée chez nous par des demi-croyants, qui, ayant perdu la foi et ne pouvant s'en passer, ont été reconnaissants à Kant de leur avoir fourni des formules d'apparence rationnelle pour étayer leurs incertitudes. Son prestige a été entretenu inconsciemment par la foule nombreuse de ceux qui ne la connaissent pas ou qm l'ont entrevue à travers les commentaires de ses apologistes, et qui vont proclamant, sans en avoir pénétré

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