PRÉFACE
le sens exact, la pérennité de l'Impératif catégorique et du principe d'Universalisation.
Il m'a semblé que le moment était propice pour dénoncer d'un point de vue purement rationnel cette déviation de l'esprit humain, et j'ai pensé que la meilleure façon de le faire était d'exposer le système tout entier, en multipliant les citations, puis de mettre en regard les principes des morales traditionnelles qui sont nées et qui se sont développées dans notre civilisation gréco-latine. Les lecteurs jugeront.
Je serais récompensé de mon effort si les idées que je développe et qui sont le fruit de longues années de réflexion réussissaient à franchir le cercle des spécialistes de la philosophie et à se répandre dans le public si vaste, en France, des esprits éclairés, qui, sans avoir fait une étude méthodique et particulière de la philosophie, sont ouverts aux idées générales et sont soucieux de bon sens et de clarté.
Que ceux de mes amis qui m'ont encouragé dans ce travail trouvent ici tous mes remerciements. Je tiens à les exprimer tout partici;|lièrement à mon ami M. Georges Dubreuque qui a bien voulu revoir mon texte et me faire profiler de son expérience et de son érudition, à ma sœur qui s'est chargée de le dactylographier, à mes amis Joseph Girard et Paul Chaperon qui ont assumé la tâche d'en relire
les épreuves.
Félix Sartiaux.
17 avril 1916.
INTRODUCTION
Les quatre-vingt-treize représentants intellectuels de la culture allemande ont placé leur monument de servile complaisance et de mensonge, T « Appel au monde civilisé», sous l'invocation de Kant, dont ils ont déclaré l'héritage aussi sacré que leur sol et leur foyer. Cette invocation a été diversement accueillie.
Les uns se sont indignés et ont crié au blasphème. La morale universelle de Kant n'est-elle pas en contradiction absolue avec l'esprit qui anime cet écrit et avec les idées qu'il exprime? N'a-t-elle pas condamné les théories et les pratiques de la guerre, la mauvaise foi et les ambitions qu'il cherche à justifier ? D'autres, au contraire, ont pris occasion de cette publication pour protester de nouveau avec vivacité contre la doctrine kantienne, pour dénoncer sa solidarité avec cette déviation de la morale collective dont les savants et les artistes d'Allemagne, le gouvernement, l'armée, le peuple tout entier nous fournissent chaque jour d'éclatants témoignages. Ils ont fait remonter jusqu'au a funeste » génie du soUtaire de Kœnigsberg la responsabilité des débordements et de la barbarie que l'Allemagne a déchaînés dans le monde.
Ces appréciations opposées me paraissent contenir, Tune et l'autre, une part de vérité et aussi d'exagération. L'incertitude de l'opmion française sur les idées du plus célèbre philosophe allemand est, en même |temps, à mes yeux une preuve du trouble et de la
SARTIAUX. MORALE KANTIENNE. I
s MORALE KANTIENNE ET MORALE HUMAINE
confusion qu'une complaisance excessive aux influences germa niques a introduits dans notre philosophie morale.
Kant a formellement condamné la violation des traités, le mensonge, les cruautés inutiles, l'emploi dans la guerre de moyens déloyaux et perfides, l'esprit de conquête et de domination. Il n'y a pas à cela un mérite exceptionnel. Il s'est fait en outre l'écho des idées libérales qu'avaient affirmées nos jurisconsultes, nos écrivains et nos grands politiques du xvni* siècle. Il a blâmé ainsi par avance les erreurs et les prétentions oii l'excès de confiance en soi, un orgueil démesuré et le manque d'une véritable civilisation ont entraîné l'Allemagne prussienne. C'est incontestable. La rectitude de ces jugements ne doit cependant pas faire illusion, car ils ne procèdent pas du principe même de l'œuvre morale de Kant ; ils en sont bien plutôt des pièces assez artificielles empruntées au dehors. La morale de Kant est confuse et obscure, elle abonde en contradictions. La théorie et la pratique y sont étroitement unies par une chaîne de déductions qui semble former un ensemble rigide, et cependant il n'y existe à proprement parler aucun lien nécessaire entre les principes et les applications. Les principes se présentent comme purement rationnels et constituent pourtant les affirmations d'un mysticisme qui s'est soustrait au contrôle de la raison; les applications sont, pour une part, une apologie des idées libérales françaises et, en même temps, un plaidoyer en faveur de l'absolutisme prussien. Cette confusion des idées a été pour beaucoup dans l'expansion de la doctrine morale de Kant ; car elle a fourni aux rationalistes et aux croyants, aux libéraux et aux traditionalistes, des arguments en faveur des thèses les plus opposées. C'est pourquoi aussi les apologistes et les détracteurs de Kant ont souvent également raison : leurs attaques et leurs louanges s'appliquent à des conceptions différentes, qu'on peut mettre en évidence dans son œuvre selon les ouvrages qu'on consulte ou le point de vue qu'on envisage ; elles ne sont contradictoires que parce que le kantisme est constamment en contradiction avec lui-même.
Les récents apologistes de Kant, ceux qui ont tenu à le justifier de toute responsabilité dans la mentalité germanique actuelle, ont surtout insisté sur certains passages de son œuvre juridique et politique : la Métaphysique du droit et le Traité de paix perpétuelle, 011 Kant a largement mis à contribution les idées françaises.
INTRODUCTION 3 -
Mais ils ont soigneusement laissé de côté tous les autres passages qui sont en opposition radicale avec ces mêmes idées. Les détracteurs se sont attaqués plus directement aux principes de la doctrine kantienne développés dans les Fondements de la métaphysique des mœurs et dans la Critique de la raison pratique, qu'ils ont dénoncés comme un danger et comme une déviation de la pensée.
Ces principes ont été, bien avant la guerre, la matière de discussions approfondies, mais qui n'ont réussi à produire aucun accord, aucun rapprochement entre les adversaires. Apologistes et détracteurs se sont toujours maintenus sur leurs positions. 11 y a dans la pensée philosophique française à l'égard de la morale kantienne une division que le temps n'est pas parvenu à atténuer. Le ^rand pubhc, à qui les difficultés de cette œuvre obscure, exposée dans la langue la plus embarrassée, n ont pas permis de se faire une idée personnelle, est resté partagé entre ces affirmations. Il s'est même formé deux conceptions tout à fait antagonistes du kantisme, dont les divergences n'ont fait que s'accentuer et qui sont arrivées à revêtir un caractère religieux et politique. Les défenseurs de Kant sont enclins à attribuer la résistance de leurs opposants à leurs croyances religieuses et à leur répugnance à l'égard de certaines idées qui ont animé la Révolution française. Les détracteurs accusent les apologistes de dispositions antireligieuses et d'une complaisance excessive pour les idées Ubérales. Prokantiens et anti-"^ kantiens sont devenus ainsi des termes synonymes de libre penseur et de catholique, de libéral et de réactionnaire. j
Mais un fait très curieux est que le rapport pourrait être tout aussi bien inversé. Le moralisme kantien est une véritable foi religieuse; il est, en même temps, une expression authentique des idées les moins libérales. Je suis même convaincu qu'historiquement et philosophiquement ce point de vue serait plus correct que le précédent. Ce sont les croyants qui auraient dû arborer le drapeau du kantisme contre la libre pensée et contre l'individualisme révolutionnaire. L'œuvre de Kant est bien plutôt un appui pour le trône et l'autel et une arme contre les principes de liberté intellectuelle et politique.
Ces attitudes sont d'ailleurs également artificielles et fausses. Les passions ou les tendances politiques et religieuses se sont introduites dans un débat qui aurait dû se maintenir dans le domaine
exclusivement scientifique et philosophique ; elles ont même réussi à contaminer certaines interprétations du kantisme présentées par des philosophes. Aussi est-il très difficile pour ceux qui ne peuvent se consacrer à une étude directe et approfondie du système de s'en faire une idée juste et sûre. Les divers exposés qui en ont été donnés dans les manuels ont été pour la plupart inspirés par une grande sympathie pour le philosophe prussien et par le prestige dont a été entouré son rationalisme ; ils sont visiblement animés du désir de présenter ses idées sous l'aspect le plus favorable. Il en est de même d'exposés plus importants, dont les auteurs paraissent avoir été très fortement impressionnés par l'appareil logique du Maître. Les critiques émanent surtout d'auteurs catholiques qui envisagent le kantisme d'un point de vue particulier. Les ouvrages de critique tout à fait indépendante sont incomplets ou ont un caractère un peu abstrait qui ne leur a pas permis d'acquérir en dehors du cercle restreint des spécialistes de la philosophie un grand retentissement.
C'est le caractère abstrait de tous ces travaux qui est le plus frappant. On ne s'est guère attaché jusqu'ici à rechercher les origines psychologiques et historiques du kantisme, à distinguer dans l'œuvre morale de Kant les apports personnels et les emprunts aux moralistes et aux juristes antérieurs. On nous la présente trop souvent comme un ensemble d'idées qui se justifient par ellesmêmes et se suffisent à elles-mêmes, qui émanent d'une raison absolue et planent au-dessus du temps et en dehors de Tespace. La méthode historique et génétique n'a pas pénétré suffisamment dans l'étude du kantisme, qu'on traite comme une réalité en soi, alors qu'il n'y a pas d'oeuvre qui soit plus étroitement dans la dépendance du milieu et de l'époque où elle est née*.
I. Voici les travaux français les plus importants sur la morale de Kant. — Il Lacholier, Introduction à sa traduction des Fondements de la métaphysique des mœurs, Paris. Hachette; V. Delbos, idem., Paris, Delagrave ; F. Picavet, notes de sa traduction de la Critique de la raison pratique. Pans, Alcan ; ne traitent que de la morale théorique ; renseignements historiques intéressants dans Picavet ; E. Boutroux, cours sur La morale de Kant, dans Fievue des cours et conférences, iSûQ-iQOO, essentiel, mais ne traite aussi que de la morale théorique ; V. Delbos, La philosophie pratique de Kant, Paris, Alcan, igoD, ouvrage considérable, mais d'une lecture difticile, et plus difficile encore à consulter, parce qu'il ne contient ni table analytique, ni table alphabétique ; du môme auteur : Les idées de Kant sur la paix perpétuelle, dans La nouvelle revue, juillet-aoi\t 1899, p. 410-^29, fait la part beaucoup trop belle au droit des gens de Kant ; Rousseau et Kant, dans
INTRODUCTION
Lorsqu'on étudie comment la morale de Kant s'est formée dans son esprit, lorsqu'on en cherche les origines dans le tempérament qui Ta produite et dans le milieu dont elle a subi l'influence, et qu'on la compare avec les morales religieuses et rationnelles antérieures, cette œuvre si obscure s'éclaircit ; ses caractères et sa signification apparaissent en pleine lumière.
La vie de Kant a été occupée tout entière à résoudre deux problèmes qu'il s'est posés dès ses premières réflexions : comment la science est-elle possible? comment est-il possible de fonder la moralité ? Il semble que la meilleure façon de répondre à ces questions eiit été de se demander en quoi consiste la science et ce qu'est la moralité. Mais le tempérament de Kant et son éducation ne lui permettaient pas de se placer à ce point de vue.
Son éducation a été exclusivement métaphysique et religieuse ; ses maîtres, Schultz et Knutzen, étaient des piétistes, ils lui enseignaient, avec le respect absolu de la religion et de la morale qu'ils pratiquaient, la philosophie de Wolff, philosophie toute métaphysique, qui s'était imposé la tâche de traduire dans le formalisme logique d'un enchaînement abstrait de concepts les théories de Leibniz et les tendances essentielles du protestantisme luthérien. Kant, contrairement aux grands philosophes de tous les temps qui
J.-J. Rousseau, Leçons faites à l'école des hautes études sociales, Paris, Alcan, 3*- édition, igiô ; A. Fouillée, Le moralisme de Kant et V amoralisme contemporain^ Paris, Alcan, 2^ édition, 1906 ; voir aussi du même auteur : Critique des systèmes de morale contemporains, Paris, Alcan, 6^ édition, 1912, L. IV; critiques approfondies mais sur la théorie seulement et un peu abstraites ; A. Cresson, La morale de Kant, Paris, Alcan, 3« édition, 190/», excellent exposé critique, quoique un peu trop théorique. — Parmi les ouvrages d'ensemble sur la philosophie de Kant: Th. Desdouits, La philosophie de Kant, Paris, Thorin, 1876, sur la morale théorique, p. i57ct suiv. ; Th. Ruyssen, Kant, Paris, Alcan, 3« édition, igiô, ch. V et ch. VI, exposé très favorable sans discussion ; G. Gantecor, Kant, Pans, Delaplane, 1909, résumé clair mais très sommaire de la morale théorique; E. Boutroux, article Kant de la Grande encyclopédie, réimprimé dans Etudes d'histoire de la philosophie, Paris, Alcan, 1897, de tout premier ordre, mais très sommaire et sans discussion ; du même auteur : La morale de Kant et le^ temps présent dans Revue de métaphysique et de morale, Paris, Colin, 190A ; l'un et l'autre sur la morale théorique. Excellentes remarques de V. Brochard, les plus profondes qui aient été faites à mon avis, dans La morale ancienne et la morale moderne, Revue philosophique, 1901, I, réimprimé dans Etudes de philosophie ancienne et moderne, Paris, Alcan, 1912, p. 489-5o3. — Les autres ouvrages, auxquels j'ai eu recours, sont cités dans les notes. On trouvera une bibhographie plus complète, avec l'indication des principaux auteurs étrangers dans les ouvrages de Picavet et de Ruyssen et dan» les copieuses notes du grand ouvrage de Delbos, cités plus haut.
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Tont précédé et aux philosophes de second plan qui de son temps alliaient en France et en Angleterre Tétude de la philosophie à celle d'une science particulière, n'était pas un savant. Son éducation scientifique était des plus superficielles et tout extérieure. Il était un grand lecteur, mais lisait toujours à travers le système de ses idées. Il ne fit d'aucune science positive un instrument de travail et une discipline pour sa pensée; il ne se plia jamais aux méthodes exactes ei patientes de l'observation et de l'expérimentation, ni à celles des mathématiques, dont il n'avait qu'une teinture et qu'il ne s'était pas assimilées. Ses écrits sur la force vive, sur le feu, sur la terre, sur la cosmogonie ne sont ni d'un géomètre, ni d'un physicien, ni d'un géologue ; il n'est pas davantage un naturaliste, un économiste, un juriste, ni un historien. Il n'a pas l'esprit scientifique. L'aptitude psychologique lui fait surtout complètement défaut ; la psychologie est pour lui lettre close, il n'en a pas le moindre sens, ni le goût, ni la curiosité. C'est la métaphysique — et bientôt exclusivement sa propre métaphysique — qui est son centre de perspective.
On s'explique ainsi dans quels termes il a été conduit à se poser les problèmes autour desquels sa pensée n'a cessé de graviter : le problème de la connaissance et celui de la moralité. Il ne s'agit pas pour lui de pénétrer dans l'étude positive de ces problèmes. 11 connaît mal les faits, il n'a aucun goût à les rechercher, aucune aptitude à les saisir. Il s'en forme des notions a priori, sur lesquelles il s'évertue de raisonner suivant la méthode que Wolff lui a inculquée. La science est à ses yeux un ensemble de concepts universels et nécessaires, indépendants de l'expérience, qui se déroulent dans un enchaînement rigoureux à partir de certains principes; la morale est un système de règles, une chaîne de maximes qui découlent de certaines affirmations qu'il est interdit de scruter. Les données premières de la science se réduisent pour lui aux principes de Newton et celles de la morale au commandement impératif et aux idées de mérite et de démérite qui sont à la base de la religion. Il n'est jamais sorti de là ; il ne s'est jamais demandé si d'autres notions pourraient répondre à l'idée de science €t à celle de moralité et s'il ne conviendrait pas d'en rechercher ^ l'origine et la genèse. Toute sa pensée n'a été qu'un effort obstiné pour construire sous une forme théologique une interprétation e^ une justification de ces notions premières.
INTRODUCTION
Il s'est évertué d'abord pendant un quart"' de siècle à concilier ainsi les idées de Leibniz, celles des philosophes et moralistes anglais, d'écrivains politiques tels que Hobbeset Rousseau. Aucune des tentatives qu'il a faites ne l'a satisfait. Puis, par un effort plus vigoureux, le seul véritable effort de sa vie, il s'est dégagé de ces influences diverses pour trouver en dix ans, de 1771 à 1781, son repos dans un système métaphysique qui lui est propre et dont les tendances lui ont été imposées par les données fondamentales de son éducation et de son tempérament : d'une part l'habitude contractée avec Wolff de spéculer sur des notions abstraites dont le sens n'est pas positivement déterminé et de dérouler dans une forme logique les rapports qu'elles paraissent présenter entre elles; d'autre part la disposition propre à l'esprit religieux et spécialement au piétisme luthérien de procéder par affirmations incontrôlables et d'opposer d une façon absolue ces affirmations les unes aux autres. C'est le rationalisme wolffien et le dualisme religieux'. Le principe du système consiste, en effet, en ce que la connaissance est un ensemble de formes a priori et universelles, liées par des jugements nécessaires, que l'esprit, enfermé en luimême comme Kant dans sa vie, se pose dans son apparente autonomie, qui ne doivent rien à l'expérience et qui s'appliquent aux données extérieures sans pouvoir y pénétrer. Il y a ainsi deux réalités radicalement étrangères l'une à l'autre : le sujet et l'objet; la connaissance s'épuise dans le sujet et la certitude dans la Raison logique et l'isolement des concepts.
Ces principes lui ont paru résoudre le problème de la connaissance. Ils lui procurent après tant d'incertitudes un grand soulagement, et aussitôt il les applique à la morale, où il fait jouer à l'impératif catégorique par rapport aux idées morales et aux sentiments le même rôle qu'aux formes de l'esprit par rapport aux données extérieures et où il introduit ensuite, sous les apparences
I . Ces deux grandes influences ont été signalées par M. Boutroux et par M. Delbos, qui ne me paraissent pas toutefois en avoir tiré tout ce qu elles contiennent pour expliquer le mode de formation de la morale kantienne et avoir bien vu que le piétisme de Kant est un profond dualisme et que ce dualisme joue un rôle considérable dans la formation de ses idées morales. La thèse récente de M. Stefancscu, Essai sur le rapport entre le dualisme et le théisme de Kant, Paris, Alcan, igiS, est tout à fait étrangère à mon point de vue. Voir plu» bas, p. 26, note 1.
INTRODUCTION
d'une logique subtile, les idées fondamentales du protestantisme luthérien.
Une fois en possession de ce double système : la Critique de la raison pure et la Critique de la raison pratique, il ne songe plus, dans les trente années qui suivent, qu'à le mettre en œuvre, à construire avec de pures entités de l'esprit, dans la forme de raisonnements logiques, le monde tout entier, le monde de la physique et celui de la morale, ce qu'il appelle la Métaphysique de la nature et la Métaphysique des mœurs : « un inventaire systématiquement ordonné de tout ce que nous possédons par la raison pure », « un système de connaissances entièrement a priori fondées sur de purs concepts ».
Il est bien évident que l'entreprise était chimérique et que Kant ne pouvait pas tirer toute la réalité physique et morale de quelques principes abstraits : il était nécessairement amené à puiser dans l'expérience qu'il avait éliminée. Il ne se contente pas d'y puiser, il y prend tous ses matériaux.
La physique de Newton jouissait à l'époque d'un prestige comparable à celui de la biologie de Darwin au xix« siècle. Toute la Métaphysique de la nature de Kant n'est que la transcription de la physique de Newton dans la langue de la Critique de la raison pure; Kant n y a rien ajouté. La société allemande de la deuxième moitié du xvin« siècle était partagée entre les idées morales du christianisme luthérien, les idées politiques du « despotisme éclairé », les idées morales et politiques de la philosophie libérale française. La Métaphysique de la vertu et la Métaphysique du droit de Kant ne sont qu'un amalgame de ces conceptions diverses et opposées; elles ne sont même pas un essai de conciliation, elles sont une simple juxtaposition de ces éléments hétéroclites, auxquels Kant s'est contenté d'imposer les formes de la raison pratique.
Ainsi éclairées par l'étude de leur genèse, les grandes lignes du système moral de Kant se dégagent. La comparaison de ce système avec les idées morales de l'humanité et avec les grandes théories rationnelles et rehgieuses qui l'ont précédé n'est pas moins instructive.
Si les éléments qui constituent la matière du moralisme kantien ont été empruntés, il n'en est pas de même de ses idées fondamentales : elles sont en opposition a>ec toute la morale antérieure. Kant
a voulu être le Copernic de la morale. C'est délibérément qull a cherché à la fonder sur des bases nouvelles, prétendant que les grands esprits qui, depuis l'antiquité jusqu'au xviii* siècle, avaient médité sur le problème moral, en avaient méconnu les principes et la véritable signification. Il est essentiel, pour comprendre cette révolutio;! et sa portée, de bien voir en quoi elle a rompu avec la tradition; c'est toute une étude historique et comparative qu'il faut entreprendre.
On voit alors beaucoup plus clairement en quoi a consisté la révolution kantienne de la morale et quelle en est la signification. Elle a renversé l'ordre dans lequel toute l'humanité religieuse et philosophique s'était représenté les rapports du bien et du devoir, de l'homme et de l'univers, de l'univers et de Dieu. Elle a soustrait le bien et le devoir à toute investigation et érigé la « bonne volonté » en absolu. Elle a rompu l'association étroite qui a toujours été établie par les morales religieuses comme par les morales rationnelles entre la vertu et le bonheur. En sens inverse, elle a opéré une fusion entre les idées rationnelles et les conceptions religieuses, que la philosophie et la religion s'étaient efforcées de bien distinguer. Elle a remonté enfin le grand courant de l'évolution morale qui, dans la conception religieuse comme dans la conception philosophique, a été un long effort pour remplacer le commandement par la raison et la contrainte par la persuasion.
Ce point de vue historique doit être poussé plus loin. Personne n'accepte plus aujourd'hui le système moral de Kant ; mais des philosophes ont pensé qu'il avait mieux mis en relief qu'aucun autre certains éléments de la moralité et ils ont cherché à opérer une conciliation entre le kantisme et la tradition. L'étude positive de ces tentatives de conciliation et des dernières survivances de la morale kantienne dans la philosophie morale contemporaine me paraît décisive pour montrer que cette' conciliation est une chimère et que, loin de perfectionner la tradition, l'infusion de l'esprit kantien dans la morale traditionnelle ne fait que l'obscurcir.
Ainsi l'étude génétique et historique de la morale kantienne la fait apparaître sous un double caractère : cette morale est faite d'emprunts et cependant elle reste à part dans le grand courant des morales religieuses et rationnelles. On reconnaît aisément tous les matériaux qu'elle a utilisés, mais l'assemblage ne ressemble à
aucune construction antérieure. On peut suivre dans le détail les associations d'idées qui ont présidé à cette élaboration, mettre en évidence le rôle qu'y ont joué le dualisme piétiste et les abstractions logiques, mais dans son ensemble et dans ses rapports avec les autres systèmes moraux l'assemblage étonne et reste disparate. Quoique formé tout entier de notions communes, le moralisme kantien est isolé dans la tradition de l'humanité ; kantisme et humanisme s'opposent et sont inconciliables.
La raison profonde de cette opposition n'est pas fournie complètement par l'explication intellectuelle du système. L'explication intellectuelle d'un fait psychologique ne suffit pas à en rendre compte entièrement. Au delà des représentations il y a les tendances actives et affectives qui en sont les conditions fondamentales. Pour comprendre complètement la morale kantienne, il faut pénétrer plus avant dans l'étude psychologique et sociale de Kant, dans son caractère et dans sa vie. Nous avons pour cette recherche des documents de premier ordre, très précis et très précieux : ce sont les biographies que nous ont laissées trois de ses intimes, Borowski, Jachmann et Wasianski, qui ont été étroitement mclés à son existence quotidienne précisément pendant la période où il a composé son œuvre morale, de 1783 à 1797; nous avons aussi sa correspondance, avec les lettres auxquelles il répondait et celles qui répondaient aux siennes. Ces documents n'ont pas été suffisamment utilisés, ils ne l'ont été que pour donner une notion générale de l'existence et du caractère de Kant ; il faut les approfondir, afin d'y trouver les relations psychologiques qu'il y a entre l'œuvre morale de Kant et sa vie, entre son système, les affirmations et le développement de sa pensée et de son tem- . pérament.
On s'aperçoit alors que ce qui caractérise notre philosophe, c'est d'avoir été exclusivement, sous Frédéric II et sous Frédéric- Guillaume II, un Prussien de Kœnigsberg, capitale de la Prusse orientale, berceau de la royauté prussienne, la ville du sacre des Hohenzollern.
Kant est né à Kœnigsberg en 1724 de parents et de grandsparents prussiens, dont la situation sociale était des plus modestes ; son père était sellier et son grand-père tanneur. L'un de ses arrière-grand-pères paraît avoir été d'humble origine écossaise.
INTRODUCTION
mais il avait passé la plus grande partie d'une vie fort longue dans une petite ville de la Prusse orientale. Kant n'est jamais sorti de la Prusse ni même de Kœnigsberg et de ses environs immédiats. Il y a reçu toute son éducation et y a passé toute sa vie. Sa mère l'y avait élevé, jusqu'à l'âge de treize ans, dans les sentiments étroits du piétisme puritain. Il a fait ses premières études, de 1732 à 1740, au gymnase de Kœnigsberg sous la direction d'un prédicateur piétiste, Franz Albert Schultz; à l'université de sa ville natale, sans aucune préparation scientifique, sans étude sérieuse d'aucune connaissance positive, il s'est adonné, dès l'âge de seize ans, de 17^0 à 17/16, à la philosophie, telle qu'elle était enseignée dans cette petite ville religieuse et provinciale. Il n'est entré en contact direct avec aucun des grands esprits de son temps ; c'est un philosophe théologien, Martin Knutzen, disciple de Wolff et profondément imprégné de religiosité luthérienne, qui a présidé à sa formation intellectuelle. Kant passa les neuf années qui suivirent comme précepteur chez des hobereaux du voisinage, où il prit une teinture des bonnes manières et de l'éducation aristocratique telles que les comprenaient les gentilshommes prussiens de l'époque, ainsi que de ce cosmopolitisme à tendances libérales qui régnait en Allemagne pendant toute la première moitié du xviii* siècle. C'est l'époque de VAufklàrung, « des lumières », dont le « despotisme éclairé » de Frédéric II est l'expression politique et qui marque l'apogée de l'ascendant français en Allemagne. De retour à Kœnigsberg, Kant ouvre à l'université un cours libre, qui l'affranchit de tout souci matériel en lui assurant une existence modeste mais suffisante et il se met à lire les auteurs étrangers : Hume, Hutcheson, Shaftesbury, Hobbes, Beccaria, l'abbé de Saint-Pierre, Voltaire et surtout Rousseau. Ces influences viennent" se superposer aux fondements luthériens et prussiens de son éducation première. Mais Kant ne quitte pas Kœnigsberg : pendant un demi-siècle il y réalise le type parfait du professeur afiemand, ignorant tout du monde, hormis les livres et les relations locales que lui créent son enseignement et le prestige du « philosophe ». Il ne cherche pas à étendre ses connaissances scientifiques, à entrer en contact avec les milieux plus larges de l'Europe ; il se confine dans le petit cercle de ses élèves, de riches commerçants et de hauts fonctionnaires prussiens et s'absorbe complètement dans sa
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INTRODUCTION
propre pensée et dans son système, déclarant même que les idées des autres philosophes ne Tinléressent pas et qu'il éprouve la plus grande difficulté à les comprendre. En 1770, à quarante-six ans, il avait obtenu la chaire de logique et de métaphysique de l'université; il y reçoit bientôt tous les honneurs. Membre du sénat en 1780, recteur de 1786 à 1788, doyen de la faculté de philosophie et de l'académie en 1792, il professe jusqu'à 1796, quand, à soixante-douze ans, la fatigue et l'âge l'obligent à suspendre ses cours et à se retirer dans sa petite maison, 011 il mène une existence plus confinée, plus étroite et plus abstraite encore, jusqu'à sa mort, en i8o4, à quatre-vingts ans.
C'est donc biçn en Prusse et dans un petit coin de la Prusse, dans une ville de marchands et de professeurs prussiens, siège du gouvernement prussien, dans l'isolement complet, que s'est élaborée, avec une fenêtre entr'ouverte par des lectures sur la psychologie anglaise et le libéralisme français, mais solidement assise sur le catéchisme protestant et sur un dogmatisme pseudo-rationnel allemand, cette systématisation métaphysique et théologique, qui, par l'effort de nos universitaires, est devenue pendant plus de cinquante ans l'éducatrice de la philosophie morale française au XIX* siècle.
Kant n'a pas été seulement un type achevé de professeur prussien dans une petite capitale provinciale prussienne ; les habitudes et les tendances profondes de sa nature mettent en relief d'une façon saisissante la plupart des traits essentiels au tempérament germanique et prussien. Il ne fut pas, comme Goethe, comme Herder, comme l'avait été Leibniz, un AHemand libéré; il est resté profondément et exclusivement prussien, malgré les emprunts qu'il a faits à la civilisation gréco-latine et qu'avaient faits avant lui Frédéric II et tout son entourage. La lecture attentive et l'étudo psychologique de ses biographies et de sa correspondance sont extrêmement instructives à cet égard ; elles permettent de retrouver en lui la plupart des caractères fondamentaux de la mentalité prussienne. Ces caractères ne sont pas tous complètement développés dans Kant, pas plus qu'ils ne l'étaient dans la Prusse du xviii" siècle ; mais aucune des dispositions qui les ont engendrés ne manque à l'appel.
Le rapprochement de ces données premières, que révèle l'étude
du caractère de Kant, avec celles de son éducation et de sa formation intellectuelle jette une vive clarté sur la genèse de son système moral. Il fait comprendre que Tisolement de ce système dans la tradition n'est pas fortuit et qu'il n'est pas dû à des éléments superficiels. Si le moralisme de Kant s'oppose aux morales de l'humanisme gréco-latin, c'est parce qu'il s'est formé dans un milieu dont les tendances fondamentales étaient étrangères à cet humanisme et qu'il n'est pas sorti de ce milieu. Ce sont au contraire, les emprunts qu'il a faits à l'humanisme qui sont accidentels et tout extérieurs, car si l'humanisme n'a jamais été véritablement assimilé par la Prusse — nous le voyons clairement aujourd'hui — , il n'a pas non plus pénétré dans l'économie de son plus célèbre philosophe. La morale de Kant, malgré ses prétentions à la nécessité et à Tuniversalité, est un type accomph de morale prussienne, un produit bien authentique du sol et de la nation où elle s'est développée.
Voilà ce qui me paraît se dégager d'une étude impartiale de la morale kantienne, indépendante de toute préoccupation confessionnelle et entreprise selon une méthode et dans un ordre d'idées un peu différents de ceux qui ont cours dans notre université : en la considérant d'abord directement en elle-même, comme un fait dont il faut expliquer les origines et la formation, puis en cherchant à bien définir la position qu'elle occupe dans l'histoire de la morale et à se rendre compte des affinités qu'elle présente avec la mentalité qui l'a produite. C'est ce que je me suis proposé de faire dans ce travail.
La première partie est un exposé de la doctrine, de ses principes et de ses applications. Elle commence par des indications très brèves sur les premières conceptions morales de Kant jusqu'à Tépoque où il s'est mis à élaborer sa Critique de la raison pure, en 1771. J'ai dû placer ici un résumé de cette Critique. Ce résumé, que Jai fait aussi court et aussi clair que j'ai pu, est d'une lecture un peu difficile et un peu ardue pour ceux à qui la métaphysique allemande n'est pas familière, mais il est indispensable à ceux qui veulent approfondir la morale théorique de Kant et ne pas s'en tenir à des notions superficielles : il est impossible
INTRODUCTION
en effet de comprendre comment Kant a été amené à poser et à résoudre le problème moral, après trente années de tâtonnements, sans connaître le cercle d'idées dans lequel il s^est mu pendant les quinze années précédentes \ les habitudes d'esprit qu'il a contractées, son vocabulaire, certaines de ses conclusions sur le problème de la connaissance, la méthode même qu'il s'est fait gloire de découvrir et dont la Critique de la raison pratique est une application.
Les chapitres qui suivent sont une analyse de ses deux grands ouvrages de morale théorique : les Fondements de la métaphysique des mœurs et la Critique de la raison pratique. Cette double analyse comporte des répétitions ; mais j^ai tenu à la faire, parce que les deux ouvrages doivent être connus, que le premier est d'une lecture plus aisée que le second, qu'il accoutume sans trop d'efforts aux démarches de cet esprit obscur et paradoxal et fournit • sous une forme plus facile un grand nombre de définitions indispensables. Je me suis efforcé de rendre tout cet exposé aussi simple que possible, de m'exprimer dans une langue qui puisse être comprise de tous et de définir d'une façon précise les termes que j'ai du emprunter au vocabulaire plus spécialement philosophique et au vocabulaire de Kant. Ceux que rebute la lecture de cette œuvre abstruse en trouveront dans ces chapitres toutes les idées essentielles, énoncées par Kant lui-même dans les nombreuses citations que j'ai multipliées, non sans alourdir le texte, afin de laisser la parole à Fauteur.
Cet exposé est en même temps un exposé critique. Je n'ai pas voulu séparer la critique de Tanalyse, afin de bien faire comprendre au fur et à mesure, comment les idées se sont formées dans l'esprit du philosophe et quelle en est la portée, comment il a appliqué tout d'abord au problème moral les conceptions et les méthodes qu'il avait acquises dans son élaboration de la Critique de la raison pure, puis comment il a introduit et justifié à un certain moment de la démonstration l'interprétation métaphysique des croyances de la théologie protestante, qui n'ont jamais cesse de le préoccuper et qu'il s'est efforcé de fondre avec ses affirmations antérieures. J'arrive ainsi à établir que l'impératif catégo-
rique, qui a séduit à la fois pat* son mystère et par ses apparences logiques, n'est en réalité qu'un concept artificiel dont la genèse et les origines sont évidentes : il est une fusion des idées de nécessité et d'universalité empruntées à la Critique de la raison pure avec l'idée religieuse du commandement d'un dieu personnel qui est le fondement de toutes les religions. Quand on a bien compris la formation de cette notion, elle perd son mystère et l'on n'est plus tenté d'en chercher des justifications alambiquées et obscures. L'opposition que Kant a faite ensuite entre la raison pratique et la raison théorique devient aussi tout à fait claire * elle n'est que l'épanouissement et la justification logique des deux tendances essentielles de son esprit abstrait et théologique : le dualisme piétiste et le pseudo-rationalisme wolffien. Voilà pour la morale théorique.
La morale pratique de Kant se présente comme un système de notions a priori, universelles et nécessaires, déterminées par les principes de sa morale théorique et, par suite, comme la meilleure justification de cette théorie. Il importait de suivre de très près la pensée de Kant dans cette démonstration et de démonter le mécanisme des raisonnements qu'il fait pour lier ensemble les deux parties de son œuvre. C'est ce que j'ai cherché à faire en exposant la Métaphysique de la vertu et la Métaphysique du droit. Je me suis attaché à bien mettre en évidence la méthode par laquelle Kant s'efforce de rattacher les règles pratiques de la morale et du droit aux principes qui les déterminent à ses yeux et de préciser les emprunts qu'il a faits à la morale évangélique, aux idées hbérales françaises et enfin à l'autoritarisme et au despotisme, qui étaient restés fondamentaux en Prusse et dont Frédéric II avait donné des formules saisissantes et célèbres. La Métaphysique de la vertu m'a paru ainsi n'être qu'une codification des vertus chrétiennes par un esprit systématique, à qui le véritable sentiment évangélique fait défaut, la Métaphysique du droit l'affirmation successive des principes moraux et sociaux dont les Encyclopédistes, Rousseau et nos Révolutionnaires avaient déjà donné l'expression définitive lorsque Kant les a pris à son compte, et de ceux qui étaient les fondements incontestés de l'édifice administratif et politique de la Prusse dans la deuxième moitié du xviii^ siècle. Ici encore j'ai multiplié les citations, qui surchargent l'exposé, mais qui ont
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l'avantage de mettre bien en parallèle les textes de Kant et ceux des auteurs français qu'il copie sans les mentionner. J'aurais pu aller plus loin encore dans cette voie et reproduire les passages d'écrivains italiens et anglais, comme Beccaria et Hobbes par exemple, à qui il a emprunté des idées différentes. L'étude de toutes les sources de Kant, des auteurs qu'il a lus, qu'il a copiés et adaptés, mériterait un ouvrage spécial ; elle m'eût entraîné dans des développements excessifs, qui seraient sortis du cadre de ce travail. Les auteurs français étaient les plus intéressants à citer, car c'est de leurs idées libérales qu'on a fait l'un des plus grands titres de gloire et d'originalité du philosophe prussien.
Il apparaît clairement ainsi que la morale pratique de Kant n'est que la traduction dans le langage de sa méraphysique de tendances et d'idées empruntées au dehors. Son originalité se réduit à avoir mis en système des notions très différentes et même contradictoires.
La deuxième partie est consacrée à l'étude historique des rapports du kantisme avec la tradition religieuse et philosophique de la morale, à la comparaison, dans leur méthode et dans leurs conceptions fondamentales, de la morale de Kant avec les morales primitives, les morales religieuses, la morale religieuse et la morale rationnelle grecques, les morales classiques de la théologie chrétienne et des grands philosophes du xvii'' et du xviii' siècle. J'ai donné à celte comparaison une base très large en partant d'abord de la mentalité primitive, qui, par l'indistinction, la confusion des points de vue, m'a semblé, parmi toutes les attitudes morales, celle qui se rapproche le plus de la conception kantienne. J'ai esquissé ensuite à grands traits les lignes générales de l'évolution morale qui, dans la civilisation occidentale, par l'idée de science et par celle de personnalité divine, ont dégagé la moralité de cetlo indislinction première. La morale religieuse et la morale rationnelle grecques m'ont offert la matière d'une comparaison très instructive avec le kantisme, parce que l'idée de science et l'idée reli gieuse y apparaissent dès l'origine sous une forme achevée, claire et précise. La morale de la théologie chrétienne orthodoxe est, dans son principe, une fusion entre ses deux ordres d'idées, mais une fusion très différente de celle que Kant a opérée ; il était essentiel de le montrer. A Tépoque classique, au xvn*' et au xviu*" siècle, nous sommes en présence de deux grands courants : le courant
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purement rationnel de la morale antique, qui est en opposition radicale avec le kantisme, et celui des grands systèmes idéahstes de Descartes, de Spinoza, de Malebranche et de Leibniz, qui ont introduit des modifications dans la morale antique, mais qui lui sont restés beaucoup plus fidèles qu'on ne le représente généralement et qui, loin de préparer le moralisme kantien, sont sur tous les points et dans leurs tendances fondamentales en opposition avec lui. Cette comparaison fait ressortir que la prétention de Kant d'avoir rompu avec les principes de la tradition n'est pas vaine et qu il a bien accompli à ce point de vue la révolution qu'il s'était proposée.
Au XIX' siècle le mouvement évolutionniste, auquel le génie de Darwin a donné une impulsion toute nouvelle, est resté en dehors de l'influence kantienne. Mais plusieurs philosophies morales se sont imposé la tâche de retenir certains éléments du kantisme, dont elles ont abandonné le principe, et de les réintégrer dans la tradition. C'est ce qu'ont entrepris deux grandes morales françaises : celle de Renouvier, dont l'influence a été assez restreinte, mais persiste encore aujourd'hui, et celle de l'éclectisme ou spiritualisme de Cousin, de Jouffroy et de Paul Janel, qui est restée la base de notre morale oflicielle dans l'enseignement primaire, secondaire et supérieur. J'ai consacré un chapitre à l'étude de ces tentatives de conciliation. Je crois y démontrer que le morahsme de Kant est bien dans son essence inconciliable avec la tradition et j'y mets d autre part en évidence un fait remarquable, qui à ma connaissance n a ete signale que par un seul philosophe, Victor Brochard : c'est que k notion de loi morale, telle que l'éclectisme l'a conçue, telle quee a persiste depuis dans certaines philosophies morales et qu elle s est répandue dans notre enseignement officiel, est un ait absolument nouveau dans l'histoire de la philosophie morale
nZl étairT? '" " ''^' '^ ''''' '^^^^'^ ^- ^--' '^ bien Zcé IT ^,^-«^r''--^ ^^I>-u, soit une conviction bven ,f .^'P,T^^ '' ^' --*i--t sur la volonté; Cousin a imente le bien obhgatoire, qui est une contrainte au lieu d'être
Z7i:Zrr "^^ ^^.^^^^^^^^ ^^ - ^^^-^^ ^^ ^- -mmand xLrZ "' "'":'" ""'''' ^^"^^P^^^'^ ^ - -e fortune
Zt "' ^T ^" '"^ ^'P^"'^^^ ^"^ b--- des demicroyants, qui voulaient conserver l'autorité divine tout en suppri-
SARTIAUX. — MORALE KANTIENNE.
mant la divinité ; mais elle est à mon sens tout à fait artificielle : elle n'est qu'an effort pour réaliser la fusion du point de vue rehgieux et du point de vue rationnel, sous une forme différente de celle qui caractérise le kantisme, mais plus factice encore, car elle est en contradiction à la fois avec le kantisme et avec la tradition et qu'elle n'est pas moins admissible du point de vue religieux que
du point de vue rationnel.
L'examen des formes que celte préoccupation a prise dans la suite, et dont j'ai trouvé l'expression dans un article récent de M Boutroux sur La morale de Kanl cl le temps présent, remplit le dernier chapitre de ma synthèse historique. Il me paraît prouver que le souci de concilier Kantet la tradition, en dépit de la tradition et de Kant lui-même, est la cause principale des difficultés factices dans lesquelles s'est jetée notre morale officielle et dont elle ne pourra sortir qu'en répudianf toute attache avec le kantisme. De l'étude de la morale kantienne considérée en elle-même et de l'étude de son opposition a^ec la tradition ressort une autre conclusion : si cette morale est artificielle et si elle ne se rattache pas à la tradition, elle doit avoir sa source (juelque part, dans une mentalité qui n'est ni une création originale ni un développement de l'humanisme. C'est ici qu'interviennent plus spécialement les données que nous possédons sur le caractère de Kant, sur sa vie et sur son milieu. Elles font apparaître les affinités profondes qui existent entre la mentalité de Kant et la mentalité prussienne telle qu'elle se comportait à la fin du xviii" siècle ; et si l'on écarte de cette mentalité les emprunts superficiels et sans consistance qu'elle a faits au libéralisme français, on s'aperçoit sans peine que ses tendances essentielles ne diffèrent guère de celles que les événemcnls V récents ont si crûment mises en lumière. J'ai consacré à cette étude mon dernier chapitre ; je lui ai donné un assez grand développement, en appuyant chacun de mes jugements sur des citations empruntées à la correspondance de Kant et à ses biographes .ontemporains. Ces biographes, qui sont des types accomplis do la bourgeoisie prussienne de l'époque et de la ville même où Kan! a passé toute son existence, nous présentent précisément, comme une marque du génie et de la grandeur morale du maître qui les a éblouis, les traits qui caractérisent le mieux la mentalité tl le tempérament prussiens. Ils ne se rendent pas compte, dans lenr