ET SANS SANCTION
Toutes ces conditions sont préliminaires ; le huitième article (deuxième des articles définitifs) indique seul le moyen positif de sortir de cet état d'anarchie qui existe dans les relations entre |)euples : la création d'une fédération. C'est l'idée mise en avant par de nombreux auteurs, par l'abbé de Saint-Pierre et réalisée dès répoque de Kant par des Etats d'Europe et par les États-Unis d'Amérique. Il n'appartient sans doute pas à un philosophe de proposer une solution pratique. Mais quelle forme doit prendre cette organisation internationale et quels sont les moyens d'en garantir l'existence et le fonctionnement? Voilà ce qu'il doit nous dire.
Kant repousse d'abord l'idée de la réunion des peuples en un même Etat, parce qu'un Etat ne serait pas assez fort pour diriger un si grand nombre d'hommes et qu'il dégénérerait très facilement en despotisme. Le despotisme, nous l'avons vu, ne lui déplaît cependant pas. Mais quand il s'agit d'indiquer une solution |)ositive, la pensée de Kant trahit l'indécision et Tembarras.
Il se jette d'abord dans une digression pédante sur les sauvages : « Quand nous voyons les sauvages préférer dans leur anarchie, les combats perpétuels d'une liberté déréglée contraire à une liberté raisonnable fondée sur un ordre constitutionnel, nous ne [)ouvons nous empêcher d'envisager avec le plus profond mépris cette dégradation animale de l'humanité et de songer à l'avilissement où l'absence de civilisation réduit les hommes. » C'est à la lois un emprunt aux idées de Rousseau sur l'état de liberté primitive et une réaction contre ces idées. Kant ne sait pas que l'État
2lu LA MORALE DE kANT. EXPOSÉ CRITIQUE
des primitifs est, au contraire, très étroitement coordonné et que rien n'est plus éloigné de Tanarchie que leur état social ; il ne s'est occupé d'ethnologie que pour en faire une théorie abstraite et a
priori.
Il compare à celte soi-disant anarchie les relations d'Etats à États, qui « mettent à nu la perversité de la nature humaine », et cite avec quelque dédain ses prédécesseurs : « les Grotius, les Pufendorf, les Vattel et d'autres inutiles et impuissants défenseurs des peuples, ... dont les raisonnements et les idées n'ont jamais décidé un État à se désister d3 ses prétentions. » Va-t-il être plus
heureux ?
Il indique enfin la solution du problème : « Du haut de son tribunal, la Raison, législatrice suprême, condamne absolument la guerre comme voie de droit; elle fait de Tétat de paix un devoir immédiat, et, comme cet état de paix ne saurait être fondé ni garanti sans un pacte entre les peuples, il en résulte pour eux le devoir de former une alliance d'une espèce particulière qu'on pourrait appeler une alliance pacifique, ditTérant du traité de paix, en ce qu\me telle alliance terminerait à jamais toutes les guerres, tandis que le traité de paix ne met fm qu'à une seule. Cette alliance n'établirait aucune domination d'État à État, son seul effet serait de garantir la liberté de chaque État particulier, qui participerait à l'association, sans que ces États eussent besoin de s'assujettir, comme les hommes qui sortent de l'état de nature, à la contrainte légale d'un pouvoir public. »
Ainsi, une alliance pacifique sans sanction ni contrainte. Voilà la solution, qu'après les Grotius, Pufendorf et Vattel, après Sully et l'abbé de Saint-Pierre, le génie de notre grand philosophe a su dégager ! Le pédantisme du langage en est la seule nouveauté.
Quant au moyen pratique, il consisterait à ce qu'un « peuple aussi puissant qu'éclairé, put se constituer en république ; il y aurait alors un centre pour cette alliance fédérative; d'autres Etats pourraient y adhérer... et cette alliance pourrait ainsi s'étendre insensiblement et indéfiniment. » ...Commencez Messieurs les Français! En 1790, notre essai de démocratie avait été mis on échec par la réaction thermidorienne etla Constitution de l'an III. Le conseil n'est pas sans ironie ! La seule voie découverte par le fertile génie de Kant vient précisément de se fermer. Je ne pense
LA MORALE PRATIQUE DE KANT. TRAITÉ DE PALK PERPÉTUELLE âH
pas que notre philosophe ait eu la pensée de proposer à ses concitoyens ou à son auguste souverain une nouvelle tentative de ce genre !
Dans sa Métaphysique du droit, Kant reprend la même idée : « fonder une alliance des peuples, qui ne suppose pas un souverain pouvoir, mais seulement une confédération (Genossênschaft) ; on peut y renoncer en tout temps et par conséquent elle a besoin d'être de temps en temps renouvelée' ». Et plus loin : « On peut appeler cette sorte d'alliance (Verein\ fondée pour le maintien de la paix, un congrès permanent des États, auquel il est permis à chaque Ktat voisin de s'associer. Telle fut l'assemblée des États-Généraux, qui eut lieu à La Haye dans la première moitié de ce siècle, et où les ministres et la plupart des cours d'Europe et même des plus |)ctiles républiques portèrent leurs plaintes sur les hostilités commises par les uns contre les autres... Il ne faut d'ailleurs entendre ici par congrès qu'une espèce d'union volontaire et en tout temps révocable- de divers Etats et non comme celui des États d'Amérique une union fondée sur une constitution publique et par conséquent indissoluble. Et c'est seulement ainsi qu'on peut réaliser ridée d'un droit public des gens, qui termine les différends des peuples d'une manière civile, comme par un procès, et non d'une manière barbare, à la façon des sauvages, c'est-à-dire par la guerre \ » C'est sur cet espoir plein de promesses, que s'achève sa doctrine du droit*.
Ainsi Kant recule devant l'idée d'une véritable fédération, qui disposerait, pour le but qu'elle se propose, des moyens coercitifs existant à l'intérieur d'un État en vue de garantir le respect de la loi commune. Il avait accordé la liberté individuelle avec la conliaintc légale ; il avait même prétendu déduire la seconde de la l)remière. Mais ici la contrainte est incompatible avec la liberté. On devine la préoccupation qui l'anime : le droit ne peut pas aller jusqu'à pouvoir restreindre la liberté et régler les actes de la Majesté dont il est le si obéissant sujet et auquel il ne reconnaît