‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 141 sur 312 · LA MORALE RELIGIEUSE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

LA MORALE RELIGIEUSE CHRÉTIENNE

Le christianisme est l'un de ces cultes de mystères, l'une de ces économies de salut, une société d'initiés du monde grécoromain formée en vue d'acquérir pour leurs participants l'immortalité et la béatitude dans l'autre monde, comme les cultes de Cybèle et d'Attis en Asie-Mineure, d'Isis et d'Osiris en Egypte, de TAvesta et de Mithra en Perse, de Dionysos en Thrace.

Jésus n'était d'abord, dans la tradition purement évangélique, que le prophète, le Messie, qui venait annoncer aux hommes le royaume de Dieu et le réaliser matériellement ; ce royaume n'était qu'un royaume juif et son règne n'était que de ce monde. Mais le

MORALES PRIMITIVES ET MORALES RELIGIEUSES

grand mouvement des mystères antiques, où cette conception eschatologique est venu se perdre, a emporté bientôt l'espérance du royaume juif dans une sphère autrement vaste : Jésus devient une divinité comme Attis et Cybèle, comme Isis et Osiris, comme Mithra et comme Dionysos, et, comme eux, un dieu mourant et ressuscitant. Sa mort et sa résurrection préfigurent la destinée de l'homme qui, en communiant avec lui, se libère des souffrances et des imperfections du monde sublunaire, pour acquérir le bonheur et la félicité d'un monde divin*.

Dieu est plus que jamais dans le christianisme le centre et le maître de toutes choses ; c'est de lui, et de lui seul, que les hommes tiennent la loi à laquelle ils doivent obéir. Il commande et ce commandement est un mélange de l'arbitraire et de l'absolutisme qui caractérisaient le vieux laveh des Juifs, avec la raison et la justice que les Grecs avaient attribuées à leurs divinités. Dans la tradition juive, il est surtout une volonté ; dans la tradition hellénique, il est essentiellement une raison. L'impératif qui lui soumet les hommes est encore, en un sens, l'obéissance aveugle du peuple israélite à son cruel tyran, mais il est surtout l'adhésion aimante et intelligente du libre citoyen des républiques helléniques à l'égard de la toute sagesse divine. ^

L'ordre des choses humaines prend dans le christianisme une importance privilégiée; mais il n'est toujours qu'un ordre dans un ordre plus vaste. Le dieu grec, qui n'était qu'un ordonnateur du chaos, grâce à qui la matière confuse avait pris une forme précise et harmonieuse, est devenu une puissance infinie : un créateur. Non seulement il régit toute chose, mais c'est lui qui les a conçues, qui les a créées de rien, par un décret de sa volonté et de son infinie sagesse et bonté.

Il gouverne toujours en vue du bonheur des hommes et c'est surtout en vue de ce bonheur que les hommes lui doivent le respect. A côté de la foi et de la charité, l'espérance est la principale vertu, l'une des vertus théologales. Le chrétien ne se résigne sur la terre que parce que cette résignation doit lui gagner la félicité céleste et le garantir contre les souffrances éternelles. La morale chrétienne,

I. Ces indications ne préjugent en rien la question de l'existence historique de Jésus.

comme la morale des cultes antiques de mystères, est un placement sur réternité. C'est essentiellement pour le bonheur futur que le chrétien s'astreint à la vertu.

Toute cette évolution dont je viens d'indiquer à très larges traits les caractères généraux montre que la morale religieuse n'est pas une autonomie de la volonté, bien au contraire. Sans doute, pour les Grecs comme pour les chrétiens, Thomme est libre plus ou moins, mais ce n'est pas sa liberté qui pose la loi : ce sont les dieux qui l'ont édictée. Chez les Grecs, la loi s'impose même aux dieux comme aux hommes.

La loi morale n'a pas été constituée non plus par l'hellénisme et par le christianisme en opposition avec les lois qui régissent le reste de Tunivers. Elle n'est qu'un ordre dans le grand ordre du monde; cet ordre est de même nature pour l'homme et pour le monde. Chez les Grecs, la loi morale est une partie de l'harmonie totale, un équilibre, une répartition ; elle est une loi de partage ; l'homme a sa place dans le grand tout, il ne peut en usurper une autre. Pour le chrétien, l'homme est la créature préférée de Dieu, celle qu'il a le plus complètement ra(;onnée à son image, mais le monde tout entier célèbre la gloire de son créateur et témoigne de sa bonté et de sa sagesse infmies. La morale grecque et la morale chrétienne ne sont donc pas un moralisme ; elles ignorent cette prodigieuse hypertrophie de l'orgueil humain, cette insupportable prétention de s'élever infmiment au-dessus du reste de l'univers, dans une sphère à part qui n'a rien de commun avec celle du monde sublunaire.

Enfin si l'impératif est un commandement, c'est un commandement qui tend de plus en plus à être une acceptation du cœur et de la raison.

C'est parce qu'elle est bonne et juste que la bonté des dieux est respectable et doit être obéie. C'est en vue de leur bonheur que les Grecs honorent les dieux et se soumettent à leurs décrets. Si chez les chrétiens « la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse », la fin de la sagesse est essentiellement l'espérance, la certitude d'une vie meilleure. La morale grecque et la morale chre-

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tienne sont uneudémonisme. Pour les Grecs, le bonheur est réalisé ici-bas, pour les chrétiens, le bonheur n'est que différé.

L'impératif des religions grecque et chrétienne n'est donc pas sans motif ni mobile. Il doit être compris et doit être surtout aimé. C'est le point sur lequel la morale religieuse chrétienne a le plus insisté; la vertu est une foi et une espérance, elle est avant tout une charité. « Aime Dieu par-dessus toute chose et ton prochain comme toi-même. » Telle est la loi fondamentale. Pour Kant l'amour de Dieu et celui du prochain, il nous l'a dit en propres termes, ne font pas partie de la morale. La conformité kantienne à la loi, même avec l'intention de s'y conformer, ne peut être qu'une sorte de légalisme pour le christianisme. Sans amour l'homme ne peut gagner le royaume des cieux. De même chez les Grecs, sans la justice et sans la bienveillance, il ne peut trouver ici-bas le bonheur. Kant n'est donc pas plus chrétien qu'il n'est païen dans la tradition religieuse. Sa morale reste en dehors de cette tradition. Ce sont sans doute les croyances de son enfance qui ont produit en lui cette extraordinaire raison pratique, qui n'a de raison que le nom ; mais il en a retranché tous les éléments proprement religieux, pour n'en restaurer, à la fin de sa doctrine, qu'une véritable caricature.

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