‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 140 sur 312 · I. Revue bleue des i5-33 janvier igiS, p · texte numérisé non relu

I. Revue bleue des i5-33 janvier igiS, p

MORALES PRIMITIVES ET MORALES RELIGIEUSES

des lois leur est commandé. La morale est avec la religion le meilleur et le seul moyen de s'assurer le bonheur véritable. Jamais la religion ni la morale religieuse grecques n'ont séparé le bonheur de la vertu. C'est essentiellement pour être heureux que l'on doit être vertueux, et ce bonheur, c'est ici -bas que les dieux l'assurent en partage à ceux qui respectent leurs décrets. Les Grecs aimaient, en effet, la vie au-dessus de toute chose et la mort leur apparaissait généralement sinon comme un mal absolu (car là encore leur esprit était rebelle à tout dualisme), du moins comme un état inférieur, effacé, oii l'on vit à la façon d'ombres dans la privation des joies de l'existence.

Commandement des dieux et commandement de plus en plus persuasif, subordination de la morale et de l'homme à l'ensemble de l'univers, eudémonisme, art de bien vivre et de vivre heureusement, tous ces caractères essentiels de la morale religieuse grecque s'opposent formellement à l'impératif catégorique kantien.

Mais bientôt la cité grecque, dont la société des dieux n'était que l'image agrandie et idéalisée, dont le fonctionnement était à la base de toutes les idées morales et religieuses des anciens, cette cité se désagrège; cette harmonie, sur le modèle de laquelle les Grecs se sont représentés l'ordre du monde et des dieux, se dissout. Les victoires d'Alexandre et de ses successeurs rapprochent et mêlent des morales et des cultes très différents. De vieilles conceptions tout à fait primitives, que la rehgion publique n'avait jamais réussi complètement à éliminer, prennent définitivement racine dans le sol de la Grèce où elles avaient été transplantées de l'Orient, se répandent dans le monde gréco-romain et finissent par étouffer le culte national, en même temps que la nation ellemême disparaît.

Les dieux ne sont plus alors conçus comme les gardiens de la cité, comme l'image idéale de la conscience publique ; car il n'y a plus de cité, il n'y a presque plus de conscience publique. L'harmonie, la prospérité municipale, ne sont plus des conceptions efficaces, elles ne garantissent plus aux hommes la satisfaction de leurs tendances et de leur idéal. Au patriotisme religieux, qui avait été l'âme de la Grèce, succède un sentiment plus large, mais où la raison a une moindre part et où la cohésion des qualités proprement helléniques est rompue. Cette cohésion disparaît au profit

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d'une série de groupements, de confréries, de sociétés d'initiés, dont l'unité et le principe d'action sont coordonnés à une fin nouvelle, extérieure à la vie et à la société : l'immortalité bienheureuse. A la religion municipale succèdent les religions de mystères et les économies de salut, auxquelles on participe par l'initiation et par la communion avec les dieux ; les dieux ne sont plus l'image idéale du groupe social, mais des réalités transcendantes beaucoup plus extérieures à l'humanité.

Ces religions sont des religions à tendance universaliste et cette tendance était un effet de la dissolution de la vie municipale et de la nation hellénique. Mais elle était prématurée. Car l'humanité n'était pas et n'est pas encore organisée en société et la force, l'efTicacité de la morale ont leur fondement et leur soutien dans une société positive, dans un idéal collectif fortement constitué. Ces sociétés d'initiés n'étaient en réalité que des sociétés d'assurance pour un bonheur différé, un bonheur qui dépasse infiniment le bonlieur humain et qui n'est réalisé que dans l'autre monde. C'est en cela qu'a consisté leur puissant at^trait, là est la cause de leur immense succès; mais c'est aussi leur faiblesse. La morale universelle est encore à créer ; elle ne peut s'établir que par la constitution positive et progressive d'une société humaine. La vie d'un autre monde est un idéal trop indéterminé pour servir de base solide à une morale efficace ; c'est une conception qui tend plutôt à introduire dans les sociétés existantes un élément de déséquihbre et de desagrégation.

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