I. L'IDÉE DE SCIENCE
En même temps que l'idée religieuse, mais beaucoup plus lentement, parce qu'il y faut beaucoup plus d'efTorts, l'idée de science s'est dégagée de la mentalité magico-mystique des primitifs.
En maniant des outils, en fabriquant des objets pour un usage déterminé, l'homme, malgré la pente qui l'entraîne à se représenter les choses à son image, saisit des distinctions, forme des idées de classes, observe des rapports qui ne dépendent pas de sa fantaisie; il en arrive à voir que les choses ne se passent pas comme le figurent les rites et qu'elles n'agissent pas à la façon des esprits. S'il s'en était tenu aux rêves magico-religieux et religieux, il n'aurait jamais rien fait. Or, dès l'époque la plus reculée, il tue réellement les animaux et bientôt il les domestique, il cultive les plantes, il retire le métal des minerais, il fabrique des objets pour les buts qu'il se propose. Ces actions, quelles que soient les représentations qui les accompagnent, réussissent; donc, consciemment ou non, rhomme saisit des rapports vrais et s'y soumet. L'existence de
la technique, qui remonte jusqu'à l'âge paléolithique, montre qu'il existe dans la pensée la plus primitive des traces d'esprit scientifique.
Mais il y a autre chose. Dans la masse des explications enfantines et confuses, par lesquelles l'homme se représente au moyen de mythes le cours de la nature, il y a des rudiments d'observation, des idées générales exactes et des rapports entre ces idées qui correspondent à la réalité : le jour et la nuit, leur succession, la marche du soleil, le rapport des semailles à la récolte, du rapprochement sexuel à l'enfantement, des outils aux objets, etc.. Sans doute l'homme a été prodigieusement raisonneur avant de devenir raisonnable; mais, dans la prolixité de ses faux raisonnements, il s'en est trouvé quelques-uns qui répondaient aux relations véritables des choses et, peu à peu, certaines idées générales plus vraies, certains types de raisonnements moins grossiers ont fini par prédominer. Ces éléments se retrouvent dans toutes les mythologies, parce qu'ils sont vrais. Le vrai finit par pénétrer l'imagination de l'homme.
La technique et le mythe, l'une en forçant l'homme à distinguer ce qui est de ce qui n'est pas, l'autre en créant des notions générales qui le secondent dans son action, ont dégagé en lui l'esprit scientifique.
La technique en se développant a produit les grands travaux de l'industrie babylonienne, égyptienne et hindoue. Les vieux ingénieurs et les vieux architectes de la Chaldée, de l'Egypte et de rinde n'étaient pas des savants au sens actuel du mot. lis ne connaissaient ni la théorie de leurs machines, ni les rapports de surface, de volume, de poids, de cohésion et de résistance qui existent entre les différents éléments de leurs édifices. Néanmoins, la numération s'est déjà formée et même la numération décimale; certains rapports sont connus, comme les rapports des longueurs des côtés du triangle rectangle; d'autres rapports plus complexes, comme celui du volume au produit de la hauteur par la base de la pyramide, sont définis avec une certaine approximation, qui suffit dans la pratique ; ce dernier rapport est faux, mais l'idée de rapport existe, et c'est déjà beaucoup.
D'autre part, l'observation de la nature fait des progrès. L'homme se détachant de plus en plus de lui-même, se soumettant davantage aux choses, arrive à créer des calendriers, inexacts sans doute,
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236 LA POSITIOiN DE LA IVIORALE KANTIENNE DANS L'HISTOIRE
mais non sans fondement; il calcule tant bien que mal la durée qui s'est écoulée entre les phénomènes astronomiques et parvient empiriquement à prévoir le retour d'événements très éloignés comme les éclipses. L'idée de rapport s'affermit ainsi, par cette autre voie, dans son esprit. Il se rend compte qu'en présentant du feu, en sacrifiant des victimes au soleil, il n'entretient pas l'astre du jour, que ses invocations sont sans action sur le vent et la pluie, que la marche des astres et le cours de la nature sont indépendants de sa volonté et qu'il existe dans les choses des rapports de succession régulière, qu'il ne peut qu'enregistrer.
Mais riiomme n'est pas encore arrivé au désintéressement complet. Ce n'est encore que pour la pratique qu'il agit; il est, au point de vue scientifique, homo faber a\ant de deyemr liomo sapiens ', il ne considère pas encol^ les choses en elles-mêmes, indépendamment de toute fin, de tout désir du résultat à obtenir. Il ne se préoccupe, par exemple, que des triangles particuliers qu'il rencontre dans sa technique et non du triangle en général, ni des relations qui existent entre les éléments du triangle en dehors de toute fin particulière.
C'est dans la Grèce du vi* et du v'^ siècles que s'est produit le grand mouvement qui dégage définitivement l'idée de science, qui pose les fondements éternels de la géométrie, de l'astronomie, de la physique générale et même de la biologie. Les Grecs découvrent l'idée de loi, de lois générales ne dépendant pas des hommes, ridée de relations qui unissent d'une façon nécessaire les phénomènes entre eux, sans l'intervention de la volonté humaine ni de volontés invisibles. Sur le modèle que les sciences mathématiques et les premières données de la physique leur ont fourni, ils cherchent à expliquer le monde tout entier, indépendamment de toute théologie, au moyen des éléments qu'ils observent et des lois qu'ils découvrent. L'école géométrique pythagoricienne et éléate et l'école physique de l'Ionie parviennent, sous sa forme achevée, à la notion à la fois expérimentale et logique de la science.
Mais la satisfaction que les définitions et les raisonnements rigoureux des mathématiques apportent à la raison l'a entraînée trop loin et, d'autre part, la- réintroduction dans la connaissance de certaines préoccupations dont l'origine est religieuse : la spéculation théologique, a fait sortir la raison de la voie qui maintient le
LA MORALE DE KANT ET LA MORALE RATIONNELLE GRECQUE 2o7
contact nécessaire entre la logique et l'expérience. Platoiféf Aristote, malgré les distinctions profondes que l'esprit scientifique leur a fait découvrir, orientent la connaissance dans urte voie qui fut pour longtemps funeste à la science. Sans doute l'observation ne perd pas tous ses droits. Lorsque Aristote ouvre un œuf pour étudier le développement de l'embryon et que les disciples d'Hippocrate étudient la répartition des humeurs dans l'organisme, ils*restent fidèles à la méthode des vieux Ioniens. Archimède fut un géomètre, «n astronome et surtout un physicien de premier ordre, Galien un grand anatomiste; la science et la médecine alexandrines ne sont pas négligeables. Mais l'expérimentation ne prend pas un développement méthodique, la science ne s'organise pas; et à partir du m*' siècle de notre ère les spéculations l'emportent définitivement, il y a une chute brusque dans l'évolution scientifique, la science s'éclipse complètement. En dépit de quelques tentatives de renaissance au xiii« siècle, la métaphysique théologique règne en maîtresse sur tout le moyen âge et il faut attendre jusqu'à la fin du xvi« siècle, jusqu'à Copernic, à Galilée et à Harvey pour qu'un juste équifibre entre la logique et l'expérience rétablisse de nouveau dans l'humanité la notion véritable de la science.
Si j'ai tenu à retracer dans sa très vaste généralité l'évolution de l'esprit scientifique, c'est que le développement dans la Grèce ancienne de la morale rationnelle est exactement parallèle et renferme des éléments identiques. Comme les fondements de la science, les vieux Hellènes ont, en effet, posé les fondements de la morale rationnelle. Ils ont conçu les premiers que la morale a des bases indépendantes de toute théologie et qu'elle ne repose pas cependant exclusivement sur l'instinct et sur la coutume. Ils ont pensé (et c'est une variation considérable dans l'évolution humaine) que, par l'observation attentive et méthodique de la nature, de ses rapports avec le reste du monde, de la constitution physiologique et psychologique de l'homme, des relations qui unissent et opposent les hommes entre eux dans la société, il était possible de se faire une conception de ce qu'est |rhumanité à l'égard du reste du monde
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et, en même temps, des fins qu'il convient de se proposer pour réaliser le plus complètement cette notion d'humanité.
Leur religion qui, dans ses caractères généraux, était profondément pénétrée de bon sens et de raison, qui n'était pas formée sur le type d'une religion autoritaire, dont le clergé, sauf quelques cas spéciaux, n'était pas une caste fermée et dont les conceptions n'ont jamais été des dogmes, les y a grandement aidés. Je croirais volontiers que, si c'est sur le sol maigre et ingrat des montagnes de l'Hellade que la morale rationnelle est née plutôt qu'en tout autre point de l'univers, c'est parce que le développement religieux auquel la cité grecque était parvenue, loin d'être un obstacle à la pensée scientifique, y a plutôt contribué. La science et la religion, malgré certains conflits tout accidentels qui étaient essentiellement des conflits politiques particuliers, ne se sont pas opposées dans la Grèce; elles ont eu une évolution parallèle, elles ont convergé vers
un idéal commun.
Nous trouvons, en efl"et, à la base de la morale rationnelle des Grecs les idées essentieflcs de leur religion.
Les dieux helléniques avaient imprimé à la matière chaotique la forme vivante et harmonieuse qui en fait une matière organisée. La morale hellénique est une expression de la même idée. Elle est essentiellement une organisation des données confuses de la conscience humaine. La loi des dieux était une loi de répartition, d'harmonie, qui régissait l'univers, qui établissait un ordre, une hiérarchie, qui mettait chaque chose à sa place, attribuant à chacun son domaine. La morale grecque est essentiellement la morale de l'équilibre : équilibre des tendances dans l'homme, tendances afl'ectives, tendances actives, tendances raisonnables; équilibre des fonctions dans la société, où les diverses classes de citoyens sont coordonnées entre elles, où l'influence politique est également répartie; équilibre de l'humanité et des forces universelles, du monde sensible dont l'humanité dépend et du monde des dieux, qui n'est qu'une image idéalisée du monde des hommes et qui est soumis à des lois analogues. Rien n'est plus opposé à la conception kantienne de l'homme et de ses rapports avec l'univers.
On ne trouve pas non plus dans la morale grecque la distinction d'une raison théorique et d'une raison pratique, dont l'une aurait le pouvoir de démontrer ce que Tautre est incapable d'étabUr. Il
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n'y a qu'une raison dans l'homme pour les Grecs et cette raison est commune aux hommes et aux dieux. Dans la philosophie la plus religieuse parmi les philosophies helléniques, la philosophie platonicienne, les idées des hommes sont un reflet, une expression imparfaite des idées éternelles; ce sont ces idées éternefles qui ont servi de modèle au démiurge et aux dieux intermédiaires pour organiser la matière. Mais la morale de Platon est complètement indépendante de ses idées religieuses. L'immortaUlé de l'âme, l'existence des idées éternelles et du démiurge n'y tiennent aucune place. Platon expose sa théorie du souverain bien sans faire la moindre allusion à ses conceptions religieuses et même à ses conceptions métaphysiques ; il n'a pas commis le cercle vicieux qui consiste à prouver l'existence de l'âme par la morale, pour fournir ensuite à cette morale l'aide et l'appui de l'immortalité, considérée comme la satisfaction d'un besoin moral nécessaire. Il ne fait pas appel non plus à un fait premier, inexphcable, de la raison qui s'imposerait a priori, comme une loi nécessaire et universelle ; il ne procède pas d'une façon abstraite et toute dialectique, malgré certaines apparences. Pour lui la pensée n'est possible que dans des conditions déterminées qui sont fiées à la nature. Sa méthode est d'abord psychologique, puis sociale.
Pour définir la vertu ou les vertus de l'homme, Platon cherche, en elTet, à connaître sa nature et les fonctions qui lui sont propres. C'est, comme nous l'avons vu, une idée foncièrement hellénique que chaque être a une fonction, une vertu qui lui est particuhère, d'Alix àpeTTJ. La fonction propre de l'homme est pour Platon dans l'harmonie entre trois groupes de tendances: celles qui procèdent de l'instinct, les désirs et les besoins des sens; celles qui viennent du cœur, la colère et le courage, les aspirations généreuses; celles enfin qu'apporte à l'homme la raison, centre, organe pondérateur et directeur, qui coordonne toutes les tendances, comme le cocher sur son char tient de sa main vigoureuse et habile, pour les maintenir en accord, les deux coursiers fougueux, le coursier blanc et le coursier noir, qui, sans sa direction, entraîneraient l'attelage à l'abîme. La raison (la raison toute entière et non cette caricature de raison atrophiée qu'est la raison pratiqué) réafise dans l'homme l'accord et l'harmonie de toutes les fonctions, aucune ne lui est sacrifiée. On voit combien nous sommes loin de Kant et du kantisme.
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Mais l'homme est un être essentiellement social. Tl n'a de réalité que dans et par la cité, et la cité n'est autre chose qu'une image plus grande de lui-même, où il peut reconnaître et lire plus clairement encore ses caractères essentiels et l'idéal qu'il poursuit. Aux trois fonctions primordiales de la psychologie correspondent dans la cité trois classes essentielles : les artisans qui la nourrissent, les guerriers qui la défendent et les magistrats qui la gouvernent. L'État, comme l'homme, n'est moral que s'il est bien ordonné; dans l'homme, l'ordre résulte de l'accomplissement par chaque fonction du rôle qui lui est dévolu ; l'harmonie dans l'État, dans chaque groupe de citoyens, est dans la réalisation des fins qui leur appartiennent en propre. « Le gouvernement populaire, disait déjà Hérodote, au v« siècle, porte le plus beau nom : celui à'isonomie », de juste répartition.
A ces trois classes de fonctions et à ces trois classes de citoyens répondent les trois grandes vertus qui sont les vertus théologales de la morale hellénique : la tempérance, le courage et la justice. Ainsi le contenu et les fondements de la morale platonicienne, comme ceux des morales d'Aristote, d'Épicure et de Zenon, qui ne diffèrent pas entre elles sur les principes essentiels, s'opposent radicalement à la morale de Kant.
La méthode en est également toute opposée. C'est un heureux mélange de la pensée logique, qui détermine les idées générales, et de la pensée empirique, qui, par son contact étroit avec la pensée logique, fournit aux concepts leur matière et leur réalité. Platon et tous les philosophes grecs n'ont jamais imaginé que la pensée pût se développer suivant des formes indépendantes, sans être étroitement associée à la nature dont elle n'est qu'un produit. Cette démarche est essentiellement celle de la pensée scientifique, dont, comme je l'ai indiqué, les deux pôles sont bien l'expérience et la logique, et qui n'est vraiment scientifique que par une association intime entre ces deux tendances fondamentales de l'esprit humain. La méthode de la morale grecque, essentiellement rationnelle et empirique, ne fait à aucun moment appel à des croyances rehgieuses; quoique les constructions métaphysiques, élaborées par plusieurs grands philosophes moralistes de la Grèce, aient ete pour eux des réahtés et non des hypothèses, elles n'ont jamais fourni à leur morale ses éléments ni ses fondements, elles n'ont
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jamais été qu'un couronnement de l'édifice, comme les grands frontons de leurs temples lumineux et si bien équilibrés.
Le dualisme en est aussi complètement absent; rien ne répugne plus à la pensée et à la morale grecques que le dualisme ^ Cette morale est un pluralisme, un équilibre, oii les fonctions supérieures de l'homme n'abolissent pas ses fonctions inférieures, mais les coordonnent. Les anciens n'auraient jamais compris qu'on éliminât du principe de la morale ce qui en est la matière : les tendances, les désirs, les sentiments généreux, et encore moins les idées de la raison, qui sont pour eux les fins les plus élevées de l'homme. Les deux coursiers de Platon sont des coursiers fougueux ; il ne songe pas, pour les maîtriser plus facilement, à leur injecter un anesthésique, ni pour simplifier la tâche du conducteur à abattre l'un au profit de l'autre. La force, l'habileté, l'honneur même du cocher sont dans l'accord qu'il réalise, et la beauté de l'attelage est dans son intégrité et dans son harmonie. Il n'y a pas d'idées plus oppo sées au dualisme kantien.
Enfin si la direction qu'imprime la raison est, d'une certaine manière, un impératif, elle l'est dans un sens tout diflerent de celui de Kant.
D'abord ce n'est pas un impératif catégorique, un impératif a priori. Si la raison commande, c'est parce qu'il est de la nature de l'homme que la raison commande en lui ; c'est un fait dérivé. Elle ne commande d'ailleurs qu'en vue de son bonheur même. L'identité de la vertu et du bonheur est, en effet, un dogme fondamental, si je puis dire, delà morale hellénique. Il s'agit essentiellement pour elle de prouver, de démontrer que le juste, quelles que soient les infortunes qui l'accablent, est encore plus heureux que l'homme injuste et que la seule méthode, pour se mettre à l'abri des malheurs inséparables de la condition humaine et d'assurer à l'homme dans l'ensemble le maximum de bonheur, est
I. Toute opposition de concepts, comme par exemple celle de la lumière et des ténèbres chez Parménide, de l'amour et de la haine chez Empédoclc n'est pas un dualisme. Le dualisme repose psychologiquement sur une dissociation affective, qui substitue l'opposition à l'équilibre; intellectuellement c'est une systématisation qui traduit ce déséquilibre. La théologie mazdéenne est le type accompli du dualisme ; par l'intermédiaire de l'orphisme, elle parait avoir conlaminé la philosophie de Platon et ceile d'Aristote, mais ce dualisme n'y est pas profond et est resté complètement étranger à leur morale. Voir plu;* haut, n. a6, note I.
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la vertu. C'est encore sur l'observation psychologique et sociale et sur la raison qu'est fondée cette démonstration, dont les philosophes grecs ne se sont dissinriulé aucune des difficultés et qui confère à leur morale son attrait, sa force et son efficacité.
Socrate, Platon, Aristote, les stoïciens comme les épicuriens, quelles que soient leurs divergences, s'attachent à montrer en efl'et que l'esclave de ses instincts et de ses penchants irréfléchis, qui n'a pas fait l'ordre et l'unité en lui-mcmc, qui ne respecte pas la loi de répartition des fonctions psychologiques et des rapports sociaux, peut, à certains moments, éprouver des jouissances aiguës, mais que ces joies sont instables, incertaines, et que loin de lui procurer le bonheur véritable, elles ne font que l'on écarter sans cesse davantage, en le précipitant dans le désordre et l'incobérence des besoins contraires et jamais satisfaits. Le bonheur que ces morales garantissent à l'homme n'est pas une félicité infinie et sublime, qui ne peut être atteinte que dans un autre monde. En l'éclairant sur ce qui lui est possible d'obtenir, elles TatTranchissent des désirs excessifs et des déceptions déprimantes ; elles le préparent à supporter d'une ame égale les infortunes inévitables attachées à son sort et lui garantissent tout le bonheur solide et sur qu'il peut attendre de la vie.
L'idée première qui est la base de cette démonstration, c'est que le bonheur stable, le bonheur raisonnable, ne peut résulter que de Texercice bien équilibré et harmonieux des fonctions qui sont propres à chaque être et à leur complet développement. Paralysez l'une de ces fonctions, laissez-la dépasser ses limites naturelles, faites-la empiéter sans mesure sur d'autres fonctions, supprimez cet équilibre qui est le propre de la nature humaine comme de toute nature, et vous condamnez l'homme au désordre, vous le conduisez nécessairement à la peine.
Si l'impératif de la morale antique n'est pas un impératif catégorique, puisqu'il repose sur des idées et des sentiments, il n est même pas en réalité un impératif au sens exact du mot. 11 importe ici de faire attention; car, depuis Kant, comme je le montrerai, ridée d'obligation morale a subi d'étranges vicissitudes et, en perdant le sens précis qu'elle a toujours eu dans la tradition antique et chrétienne, elle s'est embarrassée dans les plus inextricables difficultés.
La vertu antique s'impose par son attrait, par sa beauté, par son utiUté ; c'est pourquoi elle a été et est encore, pour ceux qui la pratiquent, très solide et très efficace. En ce sens elle est un optatif et non un impératif, un conseil et non un ordre. Elle s'impose d'autre part comme une sorte de nécessité ; c'est la nature même de l'âme humaine, la nature des relations d'homme à homme, qui veulent de toute nécessité que l'homme s'astreigne à certaines règles ; s'il s'en abstient, il sortira de la condition d'homme et la soufl"rance, le déséquilibre, avec tous les maux qui en sont la conséquence, s'ensuivront inévitablement.
Cela ne veut pas dire que la vertu exclut toute contrainte ; mais la contrainte n'est qu'une conséquence; elle ne s'exerce pas de la vertu sur la volonté, elle s'exerce de la volonté sur les tendances, qui, tout en étant légitimes, doivent être disciplinées pour ne pas contredire la vertu et s'opposer au vrai bonheur. La maîtrise de soi, tant prônée par la morale grecque et qui est un de ses articles fondamentaux, exige l'attention et l'eflbrt, souvent même un grand déploiement d'énergie, pour maintenir les penchants dans les lignes qui leur ont été tracées par la raison. Mais ce n'est pas en vertu d'une contrainte que le bien même est accepté, c'est parce qu'il est le bien, et il ne peut être accepté comme tel que par assentiment et par attrait.
Ces conceptions sont extrêmement claires, et, comme nous le verrons, elles n'ont jamais été abandonnées ni modifiées par aucun philosophe jusqu'à Kant: i° les dieux commandent] 2" le bien, identique au véritable bonheur, qui est le fondement de la vertu, agit par V assentiment de la raison et de la volonté qui se portent naturellement, de leur mouvement propre, vers le meilleur; 3** une fois le bien ainsi reconnu, il en résulte des conséquences nécessaires que la raison discerne, et l'action de la volonté consiste à contraindre et à discipliner les tendances qui s'y opposent.
Le bien n'est donc en lui-même ni obligatoire, ni commandé dans la morale rationnelle antique ; il est ou évident, c'est-à-dire nécessaire, ou aimable par excellence. Une fois accepté par Tesprit et la volonté, il oriente l'activité par les conséquences qu'il implique et, lorsque les tendances naturelles sortent de cette orientation, la volonté doit s'y opposer, si elle ne veut pas se mettre en contradiction avec elle-même. .
Il n'y a pas là d'autres notions que celles de nécessité, d^amour ou abattrait, de disciptiney de contrainte exercée par la volonté sur le désordre des instincts. Quant au commandement proprement dit, il ne peut être que l'ordre émanant de personnes supérieures qui ont autorité, Tordre des dieux ; il n'a pas de place dans la morale rationnelle.