‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 144 sur 312 · KANTISME ET STOÏCISME. KANTISME ET GORNÉLISME · texte numérisé non relu

KANTISME ET STOÏCISME. KANTISME ET GORNÉLISME

Avant de quitter les rapports de la morale grecque avec celle de Kant, il importe de dire quelques mots d'une autre confusion qui a été faite : on a voulu rapprocher le kantisme du stoïcisme ; on a même prétendu que le kantisme était en morale un néo-stoïcisme.

Il y a bien en effet entre eux quelques analogies : le stoïcisme est une doctrine de la liberté, le kantisme est une doctrine de l'autonomie de la volonté ; la sagesse stoïcienne comporte une tension do la volonté, la vertu de Kant est une conquête de la volonté sur les penchants naturels. Mais ces ressemblances sont purement extérieures et fortuites et le rapprochement est artificiel.

D'abord Tidée kantienne de la liberté, qui en fait une réalité transcendante, agissant en tant que noumène dans un monde radicalement étranger et opposé à celui de la nature, est absolument contraire à la conception stoïcienne, où le principe qui meut toute chose est unique.

C'est pourquoi, si la volonté stoïcienne est une tension, elle n'est pas une tension contre nature. Le stoïcisme est essentiellement un naturalisme ; la vertu est pour lui conforme et identique à la nature, elle n'en est qu'un développement ; la nature de l'homme n'est qu'un fragment de la nature universelle, sa raison n'est qu'une transformation de l'impulsion première. En suivant la raison, le stoïcien obéit à la tendance propre à la nature même de Thomme et non à une nature transcendante.

En outre, et par voie de conséquence, le stoïcien est heureux de suivre la raison. Le problème de la morale stoïcienne, comme celui de toutes les autres morales grecques, n'est toujours que le problème du bonheur. En disciplinant ses passions, le sage ne croit pas faire un sacrifice ; il croit au contraire que par la maîtrise de soi, par l'ajTapxcia, il réalise en lui le maximum des conditions du

bonheur. Il en résulte que la sagesse n'est pas une obligation au sens kantien, mais un assentiment à ce qui est désirable par excellence.

Ces quelques indications ^ suffisent à montrer que le stoïcisme est beaucoup plus près de l'aristotélisme, et même de l'épicurisme, qu'il ne l'est du kantisme ; il reste entièrement dans la tradition antique.

On rapproche aussi quelquefois la vertu cornélienne de la vertu de Kant. L'erreur n'est pas moindre. Le devoir de Corneille est une matière et non une forme. L'honneur qui l'emporte sur l'amour dans l'âme du Cid et dans celle de Chimène, n'est ni sans motif ni sans mobile ; c'est au contraire un mélange très plein et très solide d'idées et de sentiments. Les idées sont celles qui constituent la notion de l'honneur pour un chevalier du roi d'Aragon et de Louis XIII ; les sentiments sont: la fierté, le sentiment de supériorité, famour de la vengeance, le sentiment social propre à la chevalerie. L'amour, l'amour sensuel même, n'est pas pour cela rejeté hors de la morale, il n'est que subordonné à l'idée et aux sentiments chevaleresques. Il n'en est pas autrement dans Horace. Ce qui domine dans l'âme d'Horace et dans celle de Curiace, ce n'est pas l'idée d'une loi universelle ou particulière, c'est l'amour de la patrie, c'est aussi le sentiment de l'honneur et de la fierté, qui l'emportent sur le sentiment de la famille et sur celui de l'amour.

Le sort, qui de l'honneur nous ouvre la barrière,

Offre à notre constance une illustre matière ;

Il épuise sa force à former un malheur.

Pour mieux se mesurer avec notre valeur ;

Et comme il voit en nous des âmes peu communes,

Hors l'ordre commun il nous fait des fortunes^.

Ceci est proprement stoïcien. Lorsque Curiace, dont la vertu fait une place à des sentiments moins contenus que ceux d'Horace,

1. On trouvera des développements intéressants sur cette opposition du kantisme et du stoïcisme dans A. Cresson, La morale de Kant, Paris, Alcan, iqo4, p. 171-179-

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