‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 189 sur 312 · LA GRISE MODERNE DE LA PHILOSOPHIE iMORALE · texte numérisé non relu

LA GRISE MODERNE DE LA PHILOSOPHIE iMORALE

La crise de la morale philosophique moderne, cette crise que Renouvier et les éclectiques ont inaugurée, n'est pas autre chose, philosophiquement, que la lutte entre ces deux principes : le vieux et le bon, le nouveau et le mauvais.

On aurait tort de penser, en effet, comme on le fait quelquefois, que cette crise est née d'une dissolution de la croyance religieuse et du besoin de maintenir une morale solide dans cette dissolution. La dissolution de la croyance n'est pas un fait propre au xix* siècle, loin de là ; le xviii* siècle l'a connue bien davantage, quoi qu'on en ait dit. Il y a d'ailleurs toujours eu des croyants et des incroyants dans toutes les sociétés un peu développées et à l'égard de toutes les rehgions. Et il n'y en a pas moins eu pour les incroyants une morale solide et efficace. C'est précisément à idifier une telle morale, indépendante de la croyance religieuse, que s'est employée toute la philosophie antique. Il n'en a pas été autrement depuis le christianisme. La morale de Descartes, nous l'avons vu, est indépendante de sa théologie, il en est de même de celle de Leibniz, et Spinoza a tenu à marquer formellement, en l'accentuant, la divergence des deux attitudes morales : l'attitude rehgieuse et l'attitude rationnelle. C'est encore le point de vue de Malebranche, qui distingue très clairement ce que la morale doit à la raison naturelle et ce qu'elle doit à la révélation religieuse. Tout son Traité de morale est au fond un système rationnel, où le point de vue rehgieux paraît aux incroyants qui le jugent du dehors, une sorte de mythe surajouté. Et Descartes, avec les théologiens, nous dit pourquoi il ne peut pas en être autrement: c'est que Dieu a créé la raison de l'homme comme toutes choses et qu'il n'a pas pu nous tromper;

nous ne nous tromperons donc pas, si nous faisons un bon emploi des clartés qu'il nous a données pour nous conduire*.

La véritable nouveauté du kantisme est, comme je l'ai dit, la confusion qu'il a opérée entre le point de vue religieux et le point de vue rationnel. Le rationalisme religieux qu'il inaugure est, au fond, une foi beaucoup plus irrationnelle que la foi religieuse, parce qu'elle est insidieuse, difficile à déceler, qu'elle se dissimule sous une fausse logique et que les raisonnements dont elle se couvre paraissent lui conférer une sorte de rationalité. Ce pseudorationahsme a créé un état d'esprit plus funeste pour la philosophie que la religion la plus dogmatique : c'est un dogmatisme étroit et faux, impénétrable à la raison, qui échappe à tout contrôle et qui est à peu près indéracinable dans les esprits, une fois qu'il s'y est installé.

C'est ce faux rationalisme qui est, à mon sens, responsable de la soi-disant crise contemporaine de la morale philosophique. Avant lui, il n'y avait pas de crise morale. Sans doute, les morahstes n'étaient pas tous d'accord. Mais il n'en est pas autrement des savants et la science n'en est pas moins un fait certain. Les découvertes modernes n'ont pas engendré de crise de la science. Or aucune découverte n'a été faite en morale qui exige des changements comparables à ceux qu'a entraînés, dans la science, le progrès scientifique. Les fondements de la morale, tels que les ont posés les vieux philosophes hellènes, subsistent tout entiers. Comme leurs successeurs classiques, les philosophes d'aujourd'hui n'ont qu'à en élargir les bases. L'évolution a apporté des données nouvelles. Ce développement de la connaissance ne peut pas entraîner un recul dans la science. La méthode de la morale évolutionniste n'est d'ailleurs pas différente de celle des morales antérieures. Celles-ci s'étaient bornées à étudier l'homme d'une époque et d'une société, mais concevaient déjà d'autres sociétés, d'autres époques. Il suffit d'étendre à ces sociétés et à ces époques la méthode que la morale antique et la morale classique ont apphquée au milieu où elles se sont développées. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà »,

I. Il est inutile de parler d'IIelvétius, de d'Holbach, de d'Aiembort, de V^ondorcet, etc.. . Depuis le règne de la métaphysique allemande, il est de mode de mépriser les Encyclopédistes, dont la morale est « superficielle » et sans « profondeur». Rien n'est plus significatif.

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celle vue abstraite était infiniment plus périlleuse pour la morale que l'étude, la comparaison, la connaissance de ce qui se passe réellement en deçà et au delà des Pyrénées.

La moralité y perd-elle son « absoluïté? » Ce n'est pas certain. Cela dépend de ce qu'on entend par absolu. La science a quelque chose d'absolu, tout en étant relative ; mais ce n'est pas un absolu mystique. Si la morale doit être une science, elle doit se plier aux conditions mêmes de toute science et l'une de ces conditions est une certaine relativité ; mais relativité ne veut pas dire scepticisme, au contraire. C'est bien plutôt l'absolu au sens mystique qui est un scepticisme, car il n'est rien autre qu'ignorance. Je me refuse d'admettre qu'une connaissance plus approfondie des origines et du développement de la morale dans les diverses sociétés et dans le monde civilisé soit un danger pour la morale. C'est au contraire, j'en suis convaincu, la seule voie qui nous soit ouverte pour porter plus loin et plus haut les principes découverts par les anciens. Et si, à toute force, on veut se refuser à ces progrès de la connaissance, il ne reste jqu'une ressource, c'est de revenir à la morale antique ou à la morale classique, abandonnées depuis un siècle, d'éliminer, avec toute survivance du kantisme, la confusion kantienne entre le point de vue religieux et le point de vue rationnel et de rendre à la morale les fondements que l'humanité civilisée lui ont toujours donnés : soit un commandement révélé, soit l'idée traditionnelle et rationnelle du bien inséparable du bonheur.

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