‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 196 sur 312 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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3a4 LA POSITION DE LA MORALE KANTIEiNNE DANS L'HISTOIRE

Si c'est la raison théorique, la raison pure et simple, qui pose ridée de devoir, ce. ne peut donc être que par nécessité ou par un choix entre divers jugements, choix justifié par des considérations de convenance ou de valeur. Par conséquent, s'il y a dans le jugement qui affirme le devoir un commandement, un impératif, ce n'est pas la raison qui l'impose, ou c'est une autre raison.

Si c'est une autre raison, qu'est-ce que cette raison? M. Boutroux accepte-t-il la distinction de Kant entre la raison nouménale et la raison phénoménale? Dans l'affirmative, il faut bien reconnaître qu'on introduit une affirmation métaphysique et religieuse dans les fondements mêmes de la morale et que par suite on enlève à la morale son caractère rationnel. L'existence d'un mond? transcendant, qui agirait en nous à l'occasion de nos actions morales, n'est pas un fait de la raison; elle est une conception éminemment religieuse. Cette conception religieuse n'est d'ailleurs guère satisfaisante. J'en ai montré toutes les inconséquences au point de vue philosophique; elles ne sont pas moindres au point de vue religieux ; l'idée traditionnelle de Dieu est bien davantage efficace pour le cœur et pour l'esprit.

Abandonnera-t-on le point de vue purement rationnel et invoquera-t-on le sentiment? Il est bien évident qu'à côté des idées de la raison, il y a en nous des tendances affectives dont le rôle est considérable en morale. Mais un sentiment nous oblige-t-il? Pas davantage, cela n'est pas douteux. Un sentiment est plus ou moins impérieux, il n'est pas impératif. Lorsqu'il naît en nous, nous ne pouvons pas ne pas l'éprouver. Nous pouvons, tout au moins jusqu'à un certain moment de son évolution, ne pas nous y abandonner et, si nous agissons de la sorte, c'est soit par raison, soit par la préférence que nous accordons à un autre sentiment ou à un groupe de sentiments. Cette préférence est elle-même un mélange de raison et de sentiment. Un sentiment nécessite, entraîne ou incline; il exerce un attrait plus ou moins irrésistible, c'est précisément ce qui fait sa force; il ne commande aussi que par métaphore.

Mais lorsque la raison ou certains sentiments que nous voulons faire prédominer, soit pour leur qualité propre soit pour leur accord avec notre raison, l'ont emporté dans notre délibération, il en résulte toute une série de conséquences pour notre conduite. Si

nous ne voulons pas nous contredire ou changer de décision c'est-à-dire remettre en question ce que nous avons arrêté, notre volonté devra intervenir pour arrêter, discipliner les tendances contraires à notre résolution. On peut dire ici que nous nous commandons à nous-mêmes, mais il n'y a pas là de nécessité spéciale : si nous voulons vraiment une chose, il est nécessaire de faire ce qu'il faut pour l'obtenir ou la réaliser. C'est une nécessité qui est commune à toutes les démarches de la vie, qu'elles soient morales ou qu'elles ne le soient pas. Cette nécessité n'a rien de mystérieux, ni de spécifiquement moral. C'est dans là décision dans les sentiments et les raisons qui nous l'ont imposée puis dans la force de notre volonté qui en assure l'exécution, qu'est la moralité, et non dans une forme particulière de commandement étrangère à toutes les autres démarches de notre sensibilité et de' notre raison \

Où est donc cette nécessité spéciale dont parlent les kantiens? Quelle est son origine? J'ai déjà répondu, plusieurs fois, à cette question. Rien ne me paraît plus simple et plus clair. Il n'y a qu'une idée qui réponde réellement au concept de commandement : c'est celle du sens commun, celle qui a toujours été admise par tous les hommes jusqu'à Kant, l'idée d'un ordre émanant d'une personne qui a autorité et dont on dépend. Il n'y en a pas d'autre. Nos kantiens n'ont fait eux aussi qu'une transposition, qu'un transfert. Cette idée leur était, en effet, très famihère. Pendant une longue période de leur vie, celle-là même où leurs tendances morales se sont formées, ils se sont représenté la moralité comme un ensemble de règles prescrites par une autorité suprême, par Dieu. Lorsqu'ils se sont détachés de leurs croyances religieuses, leur intelligence seule s'est désolidarisée de leur foi, leur morale est restée religieuse. C'est ce qui arrive souvent ; mais, dans ce cas, la religion est maintenue à côté de la science, comme une réalité indépendante. Nos kantiens ont voulu faire une science de la morale. Ils ont supprimé Dieu. Mais ils ont voulu conserver ses ordres, sans s'apercevoir que, philosophiquement, ils aboutissaient a une absurdité, à une véritable contradiction. C'est une faute qu aucun de leurs prédécesseurs n'avait commise ; ceux-ci avaient

I. Gel exposé est complètement indépendant du problème métaphysique de la liberté et vaut pour les partisans du déterminisme comme pour ses détracteurs.

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très bien compris la question et l'avaient admirablement posée. L'un d'entre eux, Spinoza, nous l'avons vu, avait même prévu la confusion et Tavait dénoncée à l'avance *. On conçoit qu'un esprit obscur et diffus, totalement dénué de psychologie et de bon sens comme celui de Kant, y soit tombé ; on s'étonne que d'excellents philosophes se soient laissés à ce point abuser par le prestige du grand Prussien et par le besoin de faire survivre leur foi.

Ce n'est donc pas par respect qu'il importe, à mon sens, de revenir à la tradition et de rendre à César, à Dieu et à Kant ce qui leur appartient. Si Kant et ses émules ont tort dans la solution toute nouvelle qu'ils ont proposée de la question de l'obHgation morale, c'est précisément parce que la tradition, tradition religieuse et tradition philosophique, a raison. La nouveauté de Kant n'est d'ailleurs qu'apparente ; elle n'est, je le répète encore parce que c'est une idée sur laquelle on n'insistera jamais assez, que la simple transposition d'une idée religieuse dans une conception philosophique, une confusion du point de vue religieux et du point de vue rationnel. Aucune correction ne peut améliorer le système sur ce point ; de quelque façon qu'on retourne la question, il faut toujours en revenir à la tradition ; quelque subtilité qu'on y déploie, l'absurdité de la solution kantienne subsiste toute entière.

Il faut cependant que je dise un mot d'une autre tentative, qui ne rentre pas précisément dans mon sujet et ressortit plutôt à la métaphysique qu'à la morale : la question du dieu impersonnel. Elle se rattache à celle de l'obligation, parce qu'on a cherché à y introduire, pour le sauver, l'impératif kantien.

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