‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 199 sur 312 · VALEUR PRATIQUE DE L'OBLIGATION · texte numérisé non relu

VALEUR PRATIQUE DE L'OBLIGATION

Il est d'abord difficile d'admettre qu'une régression intellectuelle puisse constituer un progrès dans la pratique. S'il en était ainsi, ce serait la banqueroute de la philosophie morale et de la raison. En outre, je ne vois pas pourquoi une solution qui a satisfait tanc de grands esprits et de nobles caractères, Socrate, Platon, Aristote,

Epicure, Zenon, Epictète, Marc-Aurèle, tous leurs disciples au moyen âge, et dans les temps modernes Descartes, Spinoza, Malebranche, Leibniz, tous les philosophes jusqu'à Kant, serait incapable de satisfaire nos besoins moraux. Je ne pense pas qu'il y ait lieu de s'inquiéter, avec JoufTroy, du salut de Leibniz et de Bossuet, avec Paul Janet, de celui de Pascal, parce qu'ils auraient ignoré les sublimes révélations du grand solitaire prussien. La solution qu'on nous présente est peut-être bonne pour les demicroyants, qui continuent à croire à leur rehgion sans y croire et qui n'ont ni le courage de se soumettre à leur foi, ni celui d'en sortir. Elle n'est pas à ce point de vue un progrès.

Mais à prendre la question en elle-même, la réponse ne me paraît pas moins certaine. La morale n'a pratiquement rien à gagner ni en force, ni en certitude, à l'impératif kantien, ou à un impératif atténué qui en procède. "

Il est bien évident que l'impératif, sous la forme que lui adonnée Kant: l'impératif catégorique, est une régression, qui, au point de vue strictement moral est fort dangereuse. Un commandement qui s'impose sans motif ni mobile est ce qu'il y a de plus primitif dans l'esprit de l'homme ; c'est une sorte d'automatisme. Ne possédant pour se justifier d'autre critérium que l'universalité et la noncontradiction, il permet de légitimer les principes les plus immoraux. C'est un décret absolu et premier de la raison pratique. Rien ne peut prévaloir contre lui.

Mais, même atténuée, Tobligalion ne me semble pas meilleure, précisément parce qu'elle conserve quelque chose d'inintelligible. Nous accomplissons une action parce que nous avons reconnu qu'elle est bonne, conforme à la raison et aux sentiments que nous affirmons comme les meilleurs. Qu'ajouterons-nous en disant que cette action nous est commandée ? Tout le progrès de la civifisation n'est-il pas de soumettre l'autorité à la raison et de remplacer la contrainte par la persuasion ? C'est l'efTort même, nous l'avons vu, qu a fait la théologie pour remplacer les dieux capricieux par les dieux raisonnables, le vieux dieu des Juifs qui menace, châtie et extermine, par le dieu platonicien et chrétien, qui veut convaincre et se faire aimer. Le commandement et l'obéissance ne sont jamais que des pis-aller, lorsqu'on n'a pas de bonnes raisons à donner ou qu'on renonce à en chercher. L'efficacité qui leur appartient en

propre, c'est véritablement la crainte ; la vérité et la bonté ne commandent pas, elles ne menacent point. Se sentir obligé à un acte, si par obligation on entend autre chose que raison et amour, c'est au fond se sentir menacé et craindre d'être puni. Ce sentiment est légitime, mais n'a vraiment de force et de stabilité, en dehors des systèmes religieux, que si la punition est considérée comme raisonnable ; ce n'est plus alors une punition, mais une conséquence nécessaire des infractions à des règles qui ont été reconnues bienfaisantes et raisonnables.

On commande aux enfants, à ceux à qui on ne peut faire entendre raison, à ceux qu'on ne peut persuader. C'est la forme la plus basse et la moins solide de la moralité. C'en est une forme essentiellement prussienne. Tout le progrès consiste, au contraire, à installer à la place de Tobéissance, à la place du commandement, toujours plus ou moins impénétrables au cœur et à l'esprit et qui n'agissent guère que par la crainte du châtiment, les notions dont on a éprouvé la certitude et la bienfaisance, les sentiments dont la sanction est en eux-mêmes et dans leurs conséquences, et qu'on souffre de ne pas satisfaire, ayant reconnu leur bonté. Ce qui caractérise ces notions, ce qui leur donne leur pouvoir et leur prise sur la conscience, leur efficacité pratique, c'est précisément qu'elles ne commandent pas, qu'elles n'obligent pas, qu'elles persuadent et se font aimer ; leur force et leur stabilité est dans leur attrait et dans leur certitude. L'obligation morale kantienne ou non kantienne est une régression morale, comme elle est une régression intellectuelle.

Page 1