I. Boutroux, loc. cil., p
cessé de poursuivre toute la philosophie morale depuis Socrate jusqu'à nos jours. La morale antique était si bien fondée sur la raison, que c'est précisément le reproche qu'on lui adresse souvent : son excès d'intellectuaUsme, reproche d'ailleurs exagéré; car les anciens ont toujours distingué l'âme sensitive et l'âme raisonnable et ne se^sont en aucune façon dissimulé les difficultés qu'il y a à soumettre la première à la seconde.
Le mérite tout particulier de la morale kantienne serait son universalité. « Ce principe substitue à la vertu du sage antique, qui était le privilège de quelques natures d'élite, un type de moralité, qui est à la portée de tous les hommes indistinctement... Le critérium de l'universalisation possible est gros de conséquences les plus importantes... Quoi de plus conforme aux idées les plus modernes que ce souci d'appeler tous les hommes indistinctement à accomplir, dans ses parties les plus nobles, leur métier d'homme et de ne reconnaître comme prescriptions morales que celles qui, au jugement de la raison, sont susceptibles d'être universalisées*? » Il y a là des idées de diverses sortes, qu'il importe de préciser.
Je ne chercherai pas à justifier la morale antique du reproche qu'on lui adresse d'avoir été une morale aristocratique, ce serait sortir de mon sujet. Je dirai seulement ceci : parce que cette morale s'est fait de l'honnête homme un idéal fort élevé, celui de la maîtrise de soi-même et de la maîtrise dans l'homme de la rairon, parce que cet idéal ne peut être atteint sans l'exercice de la raison et celui de la volonté, on veut qu'elle ne soit bonne que pour une élite; objection singulière, qui s'applique indistinctement à toute morale digne de ce nom et d'autant plus que son idéal est plus élevé. L'affirmation est d'ailleurs quelque peu contradictoire; car, dans le moment même où l'on fait à Kant un mérite de n'avoir retenu dans l'homme que la raison pour fonder sur elle la morale, on reproche aux anciens d'avoir exalté cette même raison, qui, lorsque ceux-ci en font usage, ne serait plus accessible qu'à une aristocratie intellectuelle! Ce n'est d'ailleurs pas très flatteur pour la démocratie qu'on défend.
Mais l'objection est en réalité bien plus forte contre le principe kantien de l'universalisation que contre la morale antique. Com-