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I. Ihid., p, 528, p

34i LA POSITION DE LA MORALE KANTIENNE DANS L'HISTOIRE

ment peut-on soutenir, en effet, que ce principe soit plus démocratique que celui de la liberté et de la discipline intérieures et que, parmi les divers principes moraux, il soit celui qui est le plus à la portée de tout le monde?

Ne voit-on pas qu'à l'inverse des principes habituels de la morale, ce principe exige un développement logique de Tintelligence auquel tous les hommes ne peuvent pas prétendre? Les anciens ne faisaient appel qu'au bon sens et à l'expérience ; la méthode même de Socrate consistait à faire comprendre à tous qu'ils les possédaient mieux que lui-même et qu'ils n'avaient qu'à en prendre conscience et à les dégager. Au contraire, formuler la maxime d'une action, la généraliser, puis chercher si elle n'implique aucune contradiction, constitue une série d'opérations logiques, qui ressemble sans doute à la maïeutique de Socrate, mais par le côté abstrait seulement, et exige un véritable exercice de dialectique. Formuler la maxime d'une action demande déjà un certain effort, la généraliser est beaucoup plus difficile, nous l'avons éprouvé sur plusieurs exemples. Quelle est la forme correcte de généralisation du suicide et du mensonge? Nous avons vu combien il est facile de s'y tromper. Et, lorsqu'on est arrivé à cette généralisation correcte, la recherche de la contradiction devient une opération tout à fait délicate, que des experts seuls peuvent mener à bonne fm. La meilleure preuve, c'est que Kant lui-même, personne ne songe à le nier, n'y a jamais réussi.

Le principe d'universalisation tel que Kant l'a compris est, en outre, fort dangereux, parce qu'il est élastique et qu'il tend à substituer, non pas, comme les réflexes intellectuels de la méthode stoïcienne, la raison proprement dite à l'instinct, mais bien la manie de raisonner à Texercice du bon sens et du sens moral, communs à la plupart des hommes. Le développement de l'intelligence est un auxiliaire inestimable en morale; un très grand nombre de fautes, sinon presque toutes, sont imputables à l'insuffisance de la réflexion et de l'observation ; mais, pour Kant, ce n'est pas proprement de l'intelligence qu'il s'agit, c'est de la faculté logique et rien n'est plus propre en morale à justifier n'importe quoi. C'est bien ce dont Kant lui-même, nous l'avons vu, nous a donné dans sa morale pratique de nombreux exemples.

Restreindra-t-on la portée du fameux principe kantien, en le formulant d'une façon moins précise et moins exclusivement logique, en disant, par exemple, que c'est un devoir de se demander toujours ce qui arriverait si tout le monde agissait comme on se propose de le faire? Précepte fort sage, assurément. Mais il est loin d'être nouveau ; il est commun à toutes les morales, c'est même le principe essentiel de toutes les morales et, notamment, de l'utilitarisme ; mais l'utilitarisme précise très justement ce qu'il faut entendre par tout le monde. Les anciens distinguaient ce qui est propre à un père, à un fils, à un citoyen, à un marchand ou à un soldat; Bentham s'est inspiré de la même idée dans sa Déonlologie. Il n'y a pas une façon d'agir qui soit bonne universellement pour tout le monde, dans toutes les circonstances. Vouloir agir suivant des maximes qui puissent s'appliquer universellement, c'est se condamner à ne jamais agir, ou à agir à tort ou à travers. Il y a d'ailleurs des actions particulières, je l'ai déjà dit, dont la valeur morale est précisément de ne pas être accomplies par tout le monde et dans toutes les circonstances, et il y a des actions accomplies par tout le monde, qui sont dans l'usage commun, et qui n'en sont pas pour cela plus recommandables, moins fâcheuses ou moins funestes. Le principe d'universalité, ainsi entendu, est un élément qui n'est pas sans valeur morale, qui tient même une bonne place dans la moralité, mais à condition qu'il soit éclairé par d'autres et qu'il en soit fait usage avec modération et perspicacité. Loin de fonder la morale, il la suppose tout entière.

Dira-t-on enfin que ce principe signifie seulement que toute personne est digne de respect en tant que personne humaine? Mais est-ce là un principe nouveau? N'est-ce pas un principe sur lequel le christianisme avait, d'une certaine manière, mis l'accent depuis des siècles, n'est-ce pas lui qui avait inspiré tout le mouvement évangélique ? Sous une forme plus large, n'est-ce pas lui qui a animé notre civilisation française du xvi* au xvm^ siècle, pour aboutir à la Révolution? Où trouve-t-on une littérature qui se soit préoccupée davantage de l'humanité dans l'homme que celle de notre xvii' siècle? Quant à notre xviii% Kant ne nous dit-il pas lui-même qu'il lui a emprunté son respect pour l'humanité? J'ai déjà cité le passage. Il importe de le reproduire : « Il fut un temps

if

OÙ je songeais que le savoir pouvait constituer tout Thomme dans l'humanité, et je méprisais le peuple qui est ignorant de tout. C'est Rousseau qui m'a désabusé. Cette illusoire supériorité s'évanouit : j'apprends à honorer tous les hommes'. » Et notre xviii** siècle ne s'est pas contenté « d'honorer tous les hommes », c'est au nom de ce principe qu'il a fait la Révolution française. L'a-t-on vraiment oublié? Il est véritablement extraordinaire et irritant de voir rapporter à KanI; l'honneur de sentiments que la France, plus que toute autre nation, a contribué à développer dans le monde, par ses actes comme par ses idées, qui ne s'étaient répandus en Allemagne que par l'influence française et dont le philosophe prussien n'avait fait que recueillir de vagues échos, en les déformant.

Peut-on dire, en efl'et, que la morale de Kant soit celle de l'humanité? C'est, à mon sens, le plus étrange des paradoxes. On a beau faire des distinctions subtiles entre la personnalité et Vindividualité, ce que Kant honore dans l'homme ce n'est ni l'individu, ni la personne, ni l'humanité. J'ai déjà insisté sur ce point". Sa morale serait plutôt une négation de l'humanité. Elle rejette de la moralité tout ce qui est essentiellement humain dans l'homme et n'exige le respect moral que pour ce qu'elle appelle la raison, qui n'est pas l'intelligence, la faculté des idées, mais une forme abstraite et vide, a priori, soi-disant universelle et nécessaire, sans aucune détermination ni signification particulières. Celte forme est à ce point superlative et inaccessible au commun des hommes, que Kant se demande si aucune action a jamais pu être accomplie en son nom. Dans le domaine pratique, il exclut un grand nombre d'hommes du droit politique, oii il ne leur accorde qu'une « existence accessoire », il considère la femme comme une individualité secondaire, qui n'est guère bonne qu'à faire la soupe et à détendre son mari^, il asservit tous les citoyens à un souverain tout-puissant et intangible dont les actes sont au-dessus du droit. Et, dans sa vie même, il nous fournit l'image de ce qu'est à ses yeux l'humanité, en ne prenant aucune part aux événements de son temps, en s'isolant dans la tour d'ivoire de son professorat

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