CONCLUSIONS
Il me semble donc que l'universalité et l'absolutisme de Kant doivent rejoindre son obligation morale. Ce sont des positions sans issues ou la pensée ne peut pas progresser. Il y a toutefois entre
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la dernière notion et les deux autres une différence importante. L'obli"-ation morale est un concept philosophiquement contradictoire. Il n'a de sens que dans les morales rehgieuses des dieux personnels. L'universalité et l'absolutisme sont au contraires des notions philosophiques, qui ne sont absurdes que dans le sens
kantien.
Si dans notre connaissance il n'y a pas en effet une loi unique et absolue, qui s'impose a priori à toute réalité, il n'est toutefois pas impossible qu'une telle loi puisse exister. Il y a en tout cas des lois générales, qui régissent des groupes plus ou moins étendus de faits. Mais il faut les en extraire et non les affirmer arbitrairement.
La psychologie établit qu'il y a des conditions et des fins individuelles, propres à notre nature, et qu'il importe de les développer si l'on veut affirmer et accroître l'humanité dans l'homme. La morale antique les avait déjà dégagées lorsqu'elle a donné pour objet essentiel de la morale individuelle la coordination et la direction des diverses tendances par la conscience claire et la volonté réfléchie. Ces conditions et ces fins ont une valeur absolue en ce sens que, si l'humanité ne s'y soumettait pas, elle cesserait d'être l'humanité pour rétrograder jusqu'au stade le plus primitif de l'évolution. Elles ne sont absolues que par rapport à la notion psychologique d'humanité; elles ne le sont aussi que par rapport à l'état actuel de la psychologie, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas exactement définies une fois pour toutes et que leur connaissance est perfectible.
La sociologie et l'histoire déterminent avec la psychologie îl'autres conditions morales, qui sont celles de la vie collective et qui substituent la notion d'évolution sociale à celle d'arbitraire.
Il y a des lois très générales de l'évolution sociale ; il y en a de plus particulières. La morale sociale n'est pas un fait isolé, elle dépend d'ensembles plus vastes. L'évolution morale, comme l'évolution intellectuelle, comme l'évolution des sentiments, comme l'évolution économique et l'évolution politique, aurait sans doute pu être autre qu'elle n'a été. Les possibles sont en nombre infini, disait Leibniz; mais envisager tous les possibles est une œuvre stérile et vaine ; c'est le réel qu'il faut voir, c'est dans le réel que nous vivons et non dans l'abstraction. Gomme l'a très bien vu Aristote, s'il n'y
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SURVIVANCES DU KANTISME DANS LA PHILOSOPHIE MORALE 3o3
a de science que d'une certaine généralité, le réel est individuel ou plus exactement il est constitué par certains groupes individuels. La vie, d'abord largement indéterminée, choisit entre les possibles, en retranche un très grand nombre, pour s'arrêter à des formes qui sont durables sans être indéformables.
Or nous voyons de plus en plus clairement à quel groupe et à quelles formes nous appartenons, comment ce que nous appelons la civilisation est sortie de la barbarie et ce qu'est notre civilisation par rapport à la barbarie. Ce n'est pas une notion absolue au sens strict, ni universelle dans un sens absolu. Si la société humaine s'était développée dans Sirius, ou simplement sur un globe dont la température eût été dix fois supérieure ou inférieure à ce qu'elle est, nous eussions certainement une toute autre notion de la civilisation. Cette notion serait même sans doute assez différente si les Grecs n'avaient pas été vainqueurs à Salamine et à Platées. Mais qu'importe ! Nous vivons sur la terre et les Grecs ont triomphé des Perses. Ce ne sont que deux faits particuliers, quoique le premier soit beaucoup plus général que le second. De tous les faits qui se sont succédés dans notre histoire il résulte une notion de la civilisation, de la civilisation gréco-latine et de la civilisation française, qui est une de ses héritières; il en résulte aussi une notion de ce que n'est pas la civilisation.
Objectera-t-on qu'il n'y a pas de raison absolument déterminante de vouloir maintenir et développer cette civilisation, et que la notion que nous en formons n'est pas suffisamment déterminée.^ Cette notion n'a évidemment pas la nécessité d une relation algébrique. S'ensuit-il que sa certitude soit insuffisante pour que nous nous y attachions solidement.^ Il y a une infinité de degrés dons la certitude et même dans la certitude des sciences exactes; cette certitude n'est cependant pas vaine et ne se confond pas avec la fantaisie ; bien au contraire, c'est l'absolu kantien qui est une lantaisie, parce qu'il est sans rapport avec aucune réalité.
L attachement que nous éprouvons pour notre civilisation se complique d'ailleurs d'autres éléments, qui ne sont pas purement intellectuels : les éléments affectifs. Si notre civilisation est bonne pour des raisons intellectuelles., elle est bonne aussi parce que nous Taimons. Les éléments intellectuels sont plus généraux que les <-lements affectifs, sans être universels, ni même absolument gêné-
LA POSITION DE LA MORALE kANTlENNE DANS L'HISTOIRE
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raux dans Tespèce humaine; car Tintelligcnce a une évolution comme la sensibilité; il n'en résulte pas qu'elle soit fausse. Il en est de même de révolution de la sensibilité ; elle est plus particulière encore, elle n'en conserve pas moins une certitude : celle des acquisitions et des relations qui se sont fixées au cours de l'histoire et auxquelles nous ne pouvons pas plus songer à renoncer qu'à l'œuvre intellectuelle de l'humanité civilisée. Notre attachement pour la civihsation gréco-latine et française et tous les sentiments qui en sont solidaires sont des réalités, qui n'ont pas une valeur, une certitude universelles et absolues, mais qui ont une valeur et une certitude considérables par rapport à nous, et tout est là. Ces sentiments, et les idées qui sont en relation avec eux, sont l'armature du groupe où nous vivons, oii nous voulons continuer à vivre, que nous voulons développer dans 'les conditions qui lui sont propres.
Rien n'a mieux mis en évidence que la guerre européenne quelles sont ces conditions et pourquoi nous y tenons. L'idée seule de vivre dans la dépendance de la mentalité et de la sensibilité germaniques nous est insupportable ; elle nous répugne et nous révolte ; la mort nous paraît meilleure que le renoncement à l'idéal qui s'est lentement formé en nous par tous les efforts et toutes les conquêtes de nos pères. C'est ce que nos ennemis ne comprennent pas, ne peuvent pas comprendre, parce que l'incapacité de sortir d'eux-mêmes est un des caractères de leur mentalité, comme de toute mentalité primitive. Mais nous, nous comprenons nos ennemis; c'est parce que nous ne les comprenons que trop, que nous ne voulons pas leur
ressembler.
L'erreur de Kant a été de pousser jusqu'à leurs conséquences les plus absurdes des notions vraies qu'avaient dégagées ses prédécesseurs. C'est une tendance assez banale, qu'on pourrait définir : un phénomène de majoration dofjmaiiqiie et qu'on retrouve dans tous les esprits primitifs; c'est un caractère propret la pensée métaphysique et même à Tesprit scientifique^ de l'Allemagne. Une certaine philosophie traditionnelle avait sans doute déjà abusé de ces notions. Ce fut, dans une certaine mesure, le cas pour Platon, ce fut le cas pour Descartes, et notre xviii* siècle n'en a pas été exempt. C'est même dans ces tendances, déjà exagérées par Wolff, que Kant a puisé son goût pour les abstractions; là encore il n'a
rien inventé, il a utilisé. Mais ce goût, légitime lorsqu'il est modéré, est devenu chez lui une manie et une monstruosité, qui, alliées à d'autres défauts germaniques, ont eu dans son œuvre les plus funestes conséquences. Ni Platon, ni Descartes, ni notre xviii* siècle ne se sont laissés entraîner à de pareilles absurdités; ils ont toujours conservé, à cet égard comme aux autres, le sens de la modération et de la mesure, qui sont les qualités propres de notre civilisation, comme celles de toute pensée et de toute moralité.
Plusieurs philosophies, appartenant à la tradition gréco-latine de rhumanisme, ont été séduites par le caractère mi-religieux, mi-rationnel du moralisme kantien ; elles se sont heurtées, lorsqu'elles ont voulu l'utiliser, à des difficultés purement factices oii elles se sont vainement débattues. Il est temps de renier toute solidarité avec cette déviation de la pensée. Aucune doctrine ne répugne autant à notre humanisme.
Rendons à ceux qui les ont inspirées les idées libérales que Kant a eu tout au moins le mérite de recueillir ; nous ne lui contestons pas ce mérite, quoiqu'il ait dénaturé tout ce qu'il a emprunté. Mais ne tombons plus dans le travers qui consiste à ne reconnaître les idées de nos grands hommes que lorsqu'elles ont été traduites dans une langue étrangère, à ne vouloir les admirer et les aimer qu'à travers les ouvrages de leurs plus déraisonnables interprètes. Ces idées n'ont rien acquis en traversant le système de Kant ; elles n'y ont été que déformées. La philosophie morale a tout à gagner à se remettre en contact direct avec elles; elle y retrouvera les qualités propres qui les ont engendrées : le bon sens, la clarté et la générosité.