‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 206 sur 312 · L'ABSOLUTISME KANTIEN · texte numérisé non relu

L'ABSOLUTISME KANTIEN

L'invention de Kant a consisté à séparer radicalement ce que les philosophes antérieurs avaient fait tous leurs efforts pour rapprocher : la matière et la forme, dans la moralité comme dans la connaissance. Il est certain que cette solution a, au point de vue moral, la propriété de consacrer au plus haut point le caractère absolu de l'impératif; c'est par là qu'elle a paru séduisante. Cet impératif est mis ainsi au-dessus de toute discussion ; aucun doute ne peut l'atteindre, puisqu'il appartient à un autre monde. Il est plus absolu que le Dieu même du christianisme, car dans le christianisme, l'homme, ayant été créé par Dieu et à son image, n'est pas d'une essence différente et peut lui appliquer ses concepts et ses sentiments,... ce dont il ne s'est d'ailleurs pas privé. Le Dieu de Kant appartient au contraire à un ordre de choses qui est sans relation avec la réalité humaine ; celle-ci est l'ordre radicalement mauvais (radicalbose), celui-là est l'ordre radicalement bon ; celle-ci est rigoureusement déterminée, celui-là est absolument libre ; la seconde n'a conscience du premier ni par des idées, ni par des intuitions, ni par des sentiments ; la connaissance qu'elle en a est une connaissance, sans en être une ; la notion de rapport n'est même pas applicable de l'une à l'autre; cette connaissance est absolument certaine, voilà tout, plus certaine que toute certitude : une certitude en soi. L'impératif catégorique est un fait absolument premier, a priori, qui ne repose sur rien et que rien ne peut entamer ; c'est là qu'est sa force, force proprement incommensurable, c'est aussi ce qui fail son extraordinaire faiblesse.

Descartes s'élevait à l'idée thcologique de Dieu au moyen de U raison, par les idées de perfection, d'absolu et d'infini. Je ne prétends pas qu'il ait raisonné très correctement là-dessus, mais il a pris sur la terre un point d'appui pour sauter dans le ciel. Dans le système de Kant, l'infini, la perfection, l'absolu ne sont que des idées de la raison, qui ne permettent pas à l'esprit de l'homme de sortir de lui-même. Il faut cependant qu'il en sorte. Aussi Kant, à son tour, lui fait-il faire un saut. Mais le fossé est bien plus large et plus profond, puisque le monde des phénomènes, d'où il faut sauter, est sans relation avec le monde des noumènes, où il faut

atterrir ; il est nécessaire de sauter sans aucun tremplin, sans aucun point d'appui. Il n'est pas interdit de se demander si on ne reste pas ainsi sur place, ou si l'on ne saute pas dans le vide.

JMais ce n'est pas tout. Lorsqu'à la réflexion, comme je l'ai montré tout au long en suivant les efforts mêmes qu'a faits Kant, on s'aperçoit que son absolu, ainsi conçu, ne détermine rien en réalité et retire même toute signification morale aux actions humaines, on est en droit de penser qu'il est lui-même le comble du vide, le vide en soi, le vide absolu, si l'on peut dire, ou, plus exactement : l'absolu de Kant se confond en réalité avec l'arbitraire et la fantaisie, il est la négation même de toute certitude.

C est ce que confirme l'analyse de cette notion d'impératif, qui, loin d'avoir une origine transcendante, est composée, comme je l'ai montré et comme on pouvait s'y attendre, de notions bien authentiquement empiriques, la nécessité et le commandement, assemblées arbitrairement, et que Kant a purement et simplement empruntées aux disciplines qui ont formé sa structure intellectuelle et morale. Son invention n'a consisté qu'à amalgamer ces notions. Uien n'est plus arbitraire et plus fantaisiste que cet amalgame.

Rien ne l'est davantage non plus, nous l'avons vu, que la manière dont il a rempli la forme vide de sa raison pratique par des idées empruntées au dehors. Il s'est emparé de ces idées, comme si elles étaient des absolus, sans aucune critique ; il ne s'est même pas demandé d'où elles venaient, si elles pouvaient s'associer sans se détruire. Il les a versées, toutes faites, dans le moule tout préparé de son système théorique, justifiant l'opération par des pseudoraisonnements dont la plupart ne sont que des paralogismes. La forme, la matière, le procédé par lequel la matière est coulée dans la forme, tout est absolu ; c'est pure mécanique, pur automatisme de l'esprit et c'est par là même encore le comble, le triomphe du fortuit et de la fantaisie.

Cet absolu qui peut paraître tout d'abord séduisant, loin de fonder aucune certitude, est précisément ce qui empêche la certitude de se former, ce qui échappe le plus à la véritable certitude ; ce n'est qu'un besoin naïf de l'esprit à son stade le plus primitif.

La certitude n'est pas, en effet, quelque chose d'absolu, au sens mystique, c'est un rapport et qui dit rapport dit relation, et toute relation est relative. C'est ce que montre tout le développement

des sciences et la réflexion sur ce qu'est la certitude scientifique. Les relations établies par les sciences expérimentales ne sont en effet ni a priori, ni universelles, ni absolument nécessaires. Elles ne peuvent se constituer que par l'observation d'une matière préexistante; elles ne peuvent s'appliquer qu'à des groupes plus ou moins vastes de faits ; elles sont toujours révisables ; elles ne sont qu'approximatives. Les sciences exactes, la pbysique mathématique, la mécanique, n'échappent pas non plus à ces conditions : l'expérience seule y introduit des données nouvelles ; leurs lois ne sont vraies que dans la mesure où elles sont vérifiées, elles ne sont jamais qu'approchées, leur approximation augmente sans cesse, mais ne disparaîtra jamais. La mécanique rationnelle est elle-même tributaire de l'expérience, et, dans les mathématiques mêmes, le système des notions n'est pas absolument définitif: la fortune de la géométrie a trois dimensions, par exemple, est liée à son application au monde réel. Pourquoi exigerait-onde la science morale une absoluïté dont les sciences expérimentales et exactes n'ont que

faire ?

Ce besoin n'est qu'une naïve illusion ; il provient en partie de ce que la science morale est moins avancée que les autres sciences. La relativité de la science ne compromet ni sa certitude-, ni sa fécondité, au contraire; car il n'y a d'autre certitude intelligible qu'une certitude relative. Ce qui est incertain et stérile, ce sont les notions toutes faites, qui semblent s'imposer à Tesprit comme un absolu. L'Arunta d'Australie répartit le monde de ses représentations dans des svstèmes de classes et des catégories indéformables, où toutes choses viennent se ranger. C'est ainsi, par exemple, qu'il s'imagine être un kangourou : aucun raisonnement, aucune expérience ne pourront l'en faire démordre. Pour lui enlever cette idée absolue et rigoureusement certaine à ses yeux, c'est toute sa fourniture intellectuelle qu'il faudrait lui retirer. Sa certitude est véritablement absolue, comme pour Kant celle de l'existence de l'impératif catégorique ; elle est absolue précisément parce qu'elle ne repose sur aucune expérience, parce qu'elle est le comble de la fantaisie. Sa représentation du monde est fausse, parce qu'elle est a priori, parce qu'elle est impénétrable à l'expérience, qu'elle échappe à tout contrôle de la raison. Il la croit universelle, parce qu'il est incapable d'en comprendre aucune autre et d'instituer

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SURVIVANCES DU KANTISME DANS LA PHILOSOPHIE MORALE 35i

entre elles des comparaisons. Il la croit absolument nécessaire parce qu'il est incapable de la tranformer. Elle est en réalité le produit d'une expérience enfantine qu'il a érigée en absolu ; l'absolu lui barre le chemin, il n'est qu'une incapacité d'avancer, de progresser dans la voie de la connaissance, une fantaisie immobilisée, qui est née dans une sorte de rêve, puis qui a été fixée par l'esprit du groupe et par les lois de la pensée collective. L'absolu et la fantaisie se touchent et se confondent. Ce sont des impasses d'où l'on ne peut que rebrousser.

La morale de Kant est constituée par une série d'impasses de cette sorte. Il est inutile d'essayer de les élargir ou de les percer; il faut revenir à la grande route : celle de l'humanisme et de la tradition, vivifiés par l'évolutionisme.

Cet absolu n'est pas seulement funeste au développement de toute science et de toute philosophie, il est très dangereux dans la pratique, car il est apte à tout justifier et c'est en son nom que les pires abominations ont été commises. Rien n'est plus facile à mobifiser que l'absolu, parce qu'il n'est engagé dans aucune relation et qu'il suffît de l'affirmer, arbitrairement, comme un décret : hoc volo, sic jubeo, c'est la formule même que Kant nous a donnée lui-même de son impératif. Nous avons vu d'ailleurs comment cet impératif lui a servi à soutenir tour à tour le pour et le contre et à quel point il a été incapable de lui faire discerner le faux d'avec le vrai. Kant a eu peu d'occasions d'exercer le fanatisme : sa vie de professeur était trop solitaire, trop renfermée en elle-même, trop craintive aussi et timorée, pour être dangereuse. Nous verrons cependant que, comme sa doctrine, elle contenait tous les germes du fanatisme. Lorsque d'autres circonstances se sont présentées, lorsque la situation politique de l'Allemagne s'est modifiée, l'absolutisme kantien a trouvé les conditions favorables à sa mobiUsation et a son développement, et nous avons sous les yeux ce qu'il a contribué à produire.

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