‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 209 sur 312 · I. KANT EST UN PRUSSIEN DE KŒNIGSBERG · texte numérisé non relu

I. KANT EST UN PRUSSIEN DE KŒNIGSBERG

La première partie de notre étude a montré que la morale de Kant considérée en elle-même se présente sous un double aspect suivant qu'on envisage son contenu ou sa forme, suivant qu'on se place au point de vue pratique ou au point de vue théorique.

Le contenu de cette morale, la morale pratique de Kant, est un assemblage assez incohérent d'éléments tous empruntés au dehors, qu'aucun principe ne coordonne, parce que le système, dont ils sont censés être des applications, a séparé radicalement ce quM fallait précisément rapprocher et s'est trouvé par suite incapable de déterminer aucune application. Kant n'est pas proprement un moraUste. Il n'a apporté de solution, de formule nouvelle, d'interprétation personnelle à aucune question particulière de morale; il n'a même pas eu réellement le sens de l'expérience morale, ni dans le domaine de la vertu, ni dans celui du droit.

Kant est un théoricien, un métaphysicien de la morale. Ce qui lui appartient en propre c'est son système, système abstrait, artifi-

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ciel, inconséquent et souvent contradictoire, qui est impuissant à préciser aucune règle, sinon à les justifier toutes, et qui dépouille la moralité de sa véritable signification morale. Loin de constituer un progrès, ce système est une régression : régression intellectuelle par la confusion du point de vue philosophique et du point de vue religieux, régression morale parla substitution de l'autorité et du commandement aveugles à l'attrait, à l'assentiment et à la persuasion.

La seconde partie a eu pour objet de situer le système dans l'histoire et d'abord dans l'histoire des idées et des philosophies morales. Elle a mis en lumière le divorce du moralisme kantien avec la tradition religieuse et philosophique : entre ce moralisme et les religions antique et chrétienne, entre ce moralisme et la morale rationnelle des philosophes anciens et classiques, aucune conciliation n'est possible. Les morales philosophiques du xix*' siècle, qui ont tenté d'en sauver des épaves et de les incorporer dans la morale traditionnelle, ont abouti à un pitoyable échec. Celles de ces épaves, dont quelques philosophes modernes ont cherché à tirer parti, ne sont d'aucune utilité; elles n'ont fait, au contraire, que jeter le trouble et la confusion dans les idées modernes de la morale et déterminer pour une grande part la crise que la philosophie morale a traversée dans le dernier quart du xix® siècle.

Si le moralisme de Kant n'a aucune cohésion propre et s'il est en opposition avec la tradition, comment s'est-il formé .^ J'ai décrit sa genèse à partir du rationalisme Avoliïien et du duaHsme piétiste, en montrant par quelles associations d'idées Kant est passé de la Critique de la raison pare à la Critique de la raison pratique^ puis comment il a réintroduit au fur et à mesure dans la raison pratique les idées religieuses qu'il avait exclues de la raison théorique. C'est une explication qui n'est pas sans valeur : elle fait bien voir comment et pourquoi les concepts se sont enchaînés dans l'esprit de Kant. Elle est cependant incomplète. Elle montre bien l'artifice de la systématisation, dont le rationalisme abstrait et le dualisme piétiste sont les ressorts les plus apparents. Mais un système n'est pas complètement artificiel; il procède de tout un état d'esprit, d'un ensemble de tendances et d'habitudes intellectuelles et morales dont il est étroitement solidaire. Quel est ce fond de tendances et d'habitudes, quelle en est la source, quel est l'esprit qui l'anime?

La réponse à ces questions fait l'objet de ce dernier chapitre qui replace la morale kantienne dans son véritable milieu historique : le milieu prussien.

Kant a subi sans doute Tinfluence du cosmopolitisme, qui régnait en maître au xviii' siècle sur l'Europe intellectuelle tout entière, et notamment du libéralisme franijais ; il leur a emprunte plusieurs éléments qu'il a utilisés et adaptés à sa mentalité. Mais ce sont là des pièces étrangères, des apports extérieurs. Kant est avant tout un Prussien de Kœnigsberg*. C'est ce qu'on passe trop facilement sous silence. On se représente sa métaphysique morale comme une vérité éternelle, extérieure et supérieure à toute expérience ; il n'en est pas dont les racines soient plus profondément enfoncées dans le sol de la Prusse et plus complètement nourries d'une sève essentiellement prussienne. C'est dans l'Ame prussienne qu'il faut chercher l'explication profonde du moralisme kantien. J'ai déjà eu l'occasion de montrer que certaines tendances, certaines habitudes d'esprit avaient, dans Kant, une couleur toute prussienne, un accent echt prenssisch, authcnliqucment germanique. La question mérite d'être reprise dans son ensemble, d'être examinée de plus près et plus solidement éprouvée.

D'innombrables ouvrages ont été écrits sur la morale de Kant, mais aucun ne l'a été de ce biais. Il est facile de le comprendre. La plupart sont des ouvrages allemands ; or il n'y a pas de plus mauvais et de plus pauvre psychologue qu'un Allemand. Quant aux étrangers, ils n'ont accueilli le germanisme prolifique et en-

I. Le grand-pèro de Kant, Ilans Kamlt, tailleur de cuir à Meniel, nïtait pas écossais, comme Kant le pensait, mais était probablement d'humble on>jine écossaise: Son père, l'arrière-grand-père de Kant, Richard Kandt, qui tenait une auberge dans le village de Werrden près de Heidekrug au nord de Tilsitt et qui mourut en 1667, a peut-être été en effet l'un des nombreux Ecossais qui ont émigré au xvii^ siècle dans la Prusse orientale. Ces émigrants ont éle 1res vite absorbés par la population locale et Richard Kandt était depuis très longtemps en Prusse quand il mourut. Memel, Werrden, Heidekrug faisaient partie de la Prusse depuis 1619. Il est donc possible que Kant ait possédé, pour un huitième, une ascendance écossaise, qui remonterait à la troisième génération. ^ oir Borowski, Darstellung des Lebens und Chrarakters Immanuel Kants, p. 21 ; Th. A. rischer, The Scots in Germany, p. 281, The Scots in eastern and western Poland p. xii ; F. Schmidt, Geschichte des Deutsch Kroner Kreises, p. i45j R. VV . \\enle>, Kant and his philosophical révolution, p. 55 et suiv.

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vahissant qu'avec trop de bienveillance. Ils ont été séduits par sa fausse profondeur et par les emprunts qu'il a faits à la civiUsation o-réco-latine. Le vieux fond germanique, que les écrivains latins et les chroniqueurs du moyen âge avaient bien mis en évidence, est resté dissimulé au cours des derniers siècles derrière un libéralisme de façade, qui, plus ou moins consciemment, n'était destiné qu'à nous éblouir et à fournir aux ennemis de l'humanisme les moyens de combattre l'humanisme avec ses propres armes, sophistiquées et détournées de leur usage. Il a fallu tout le déchaînement de la guerre monstrueuse pour que la barbarie teutonne apparut de nouveau sous son véritable jour, pour qu'on discernât avec plus de perspicacité ce que l'Allemagne de Guillaume II a conservé de la race primitive et qu'on prît conscience • des déviations dont le germanisme, sous le couvert d'un humanisme d'emprunt, menaçait l'humanisme.

Le moralisme de Kant est une de ces déviations. C'est un fait qu'on ne reconnaît pas généralement, tout au moins chez les rationalistes. Presque seuls les catholiques l'ont dénoncé. Les historiens, qui ont recherché dans les derniers temps les origines philosophiques du germanisme actuel, se sont presque tous arrêtés à Hegel et à Fichte et n'ont pas voulu remonter plus haut. Il y a à cela plusieurs raisons.

La première est le prestige qu'a exercé le kantisme dans notre université. Il faudrait un volume entier pour en étudier les causes, Torigine et la genèse; ce serait sortir du cadre de ce travaiP. Je dirai seulement que le kantisme a paru un excellent substitut de la foi religieuse défaillante, parce qu'il semblait neutre au point de vue confessionnel. Pour un observateur un peu superficiel, la morale de Kant dissimule assez bien ses origines rehgieuses; elle est une spéculation très abstraite qui paraît à première vue ne procéder que de la raison, alors qu'elle est en réahté une interprétation métaphysique de la théologie protestante, tout en paraissant rompre avec elle. Ce faux rationalisme est venu, à son heure, olTrir à ceux qui la cherchaient une religion sans Dieu et une religion dont l'esprit est radicalement opposé au catholicisme, qu'on voulait combattre et détruire.

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