I. V^oir plus haut, p
La seconde raison est que certains caractères très apparents du germanisme, le pangermanisme et les instincts de proie, ne sont pas dégagés dans l'œuvre de Kant. On n'y trouve qu'une disposition générale propre à les engendrer. Aussi leurs relations avec la psychologie de Kant n'ont-elles pas été aperçues.
Une troisième est le libéralisme d'emprunt que je viens de signaler. Ce libéralisme de Kant a fait illusion. On n'a pas vu qu'il n'est pas dans Tesprit de sa doctrine; on ne s'est pas rendu compte qu'il n'y a été introduit que par une fausse logique tout à fait artificielle et que les idées opposées au libéralisme y sont justifiées de la mrme manière. On a fermé les yeux sur cet artifice et, pour un peu, on aurait été tenté de nous faire croire que la Révolution de 1789 a du aux ouvrages de Kant de 1790 et de 1797 ce qu'elle possédait de meilleur !
Que le libéralisme de Kant ait été un emprunt, c'est ce que j'ai établi en montrant que toutes les idées libérales de la morale kantienne ont été prises à nos écrivains fiançais du xviii* siècle. Aucune ne lui appartient en propre. Que Kant n'ait pas assimilé ces emprunts, c'est ce que prouve l'attitude du philosophe, qui dans aucune circonstance de sa vie n'a cherché à défendre ou à propager les théories dont il a été l'écho, qui a maintenu à côté de ces théories les théories radicalement opposées, qui s'est toujours aveuglément soumis à ses souverains et leur a fourni dans son œuvre même la justification de leurs abus. Que sa doctrine morale soit au contraire essentiellement et étroitement autoritaire, cela résulte de l'altitude même que Kant a adoptée dans sa définition du fait moral, en fondant le devoir sur un commandement aveugle soustrait au contrôle de la raison et en éhminant du devoir les sentiments généreux.
On ne saurait trop insister. Le caractère fondamental de la politique et de la morale kantiennes est leur ambiguïté, leur équivoque à l'égard de la liberté et du respect de la personne. Elles n'aflirment la liberté que pour la nier aussitôt; elles ne proclament le respect de la personne qu'en retirant à l'individu tout ce qui constitue la véritable personnalité.
Or cette ambiguïté, cette équivoque, est précisément le caractère même de la morale sociale et politique de l'Allemagne et spécialement de la Prusse. Sans remonter aux Germains de Tacite, au
KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE
bandit perfide Arminius^, dont les Allemands ont fait leur héros national, au « Reinart Fuchs », le « renard » teuton du moyen âge, on peut affirmer que l'Allemagne du xviii* et du xix* siècle consacre le triomphe du principe d'autorité derrière une façade de démocratie et de liberté destinée à faire illusion aux nations voisines et au peuple allemand lui-même-.
Les rapports intimes qui unissent l'esprit de Kant et celui de l'Allemagne ne sont pas accidentels. Plus qu'aucun autre écrivain et philosophe allemand de son temps Kant a été exclusivement prussien. Il n'est pas sorti de Prusse, il n'a vécu en contact qu'avec des institutions prussiennes et en commerce intime qu'avec des Prussiens. Il n'est pas extraordinaire qu'il ait adopté leurs idées, y compris celles qu'ils ont empruntées. Mais Kant n'est pas seulement prussien par les idées qu'il a en commun avec tout son entourage ; il l'est par les tendances profondes de sa mentalité, de son caractère et de sa vie. C'est ce qu'il me reste à montrer. Je pourrai répondre alors, d'une façon plus précise que je ne l'ai fait jusqu'ici, à la question posée dans l'Introduction de ce travail : quel rapport y a-t-il entre la morale de Kant et l'esprit de l'Allemagne contemporaine et quelle part de responsabilité peut-on attribuer au kantisme dans cet esprit ?