‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 213 sur 312 · L'AUTOMATISME DE SA VIE MATÉRIELLE · texte numérisé non relu

L'AUTOMATISME DE SA VIE MATÉRIELLE

C'est bien, en effet, une caricature que la vie de cet homme.

Pendant plus de quarante ans il s'est levé chaque matin à 5 heures

exactement, sans une minute d'avance ni une minute de retard,

comme il s'en vantait lui-même - ; il prenait la même dose de thé,

fumait une pipe bourrée d'une quantité de tabac rigoureusement

déterminée, travaillait jusqu'à 7 heures, passait dans sa chambre

pour s'habiller, donnait ses leçons jusqu'à 9 heures, puis rentrait,

se mettait en pantoufles et en robe de chambre, travaillait de

nouveau et à midi 3/4 précises criait à la cuisinière : « H est

moins i//», es ist Dreivierteh^ ; il allait alors retirer rargentcric

du tiroir, se mettait à table, ouvrait régulièrement la conversation

avec ses invités par les mots : « Eh bien. Messieurs, nun meinc

Herren », avalait après la soupe deux pilules et un breuvage

qu'il préparait lui-même avec componction, mangeait un nombre

rigoureusement déterminé de plats, trois lorsqu'il était seul, quatre

quand il avait du monde, et rangeait lui-même l'argenterie après

1. Ilorder n'a fréquenté Kant que pendant deux années, de 1762 h 176j.ii l'université de Kœnigsberg. Le portrait enthousiaste quil nous « !^^^ du ma r^^ remonte à cette époque, vingt ans avant celle qui nous occupe. {Herder . Jmcj zur Befôrderung der Humanilat, lettre 79). „ . ,., . . . j„ miin/e

2. Les biographes disent trente ans, mais le fait qu'ils rapportent est de quui7.o

ans environ antérieur à sa mort.

KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE

que le domestique Pavait nettoyée. Il sortait ensuite, toujours seul, afin de ne pas causer en marchant et de ne pas respirer par la bouche (ce qui était interdit par un principe a priori de la raison pratique), faisait un nombre de pas toujours le même pendant un temps exactement égal à lui-même par les mêmes rues et le même itinéraire, en évitant soigneusement, grâce à des arrêts appropriés, de se mettre si peu que ce soit en transpiration (autre principe a priori). Il se rendait de là, pendant plusieurs années consécutives, chez son ami Green, qu'il trouvait endormi dans son fauteuil, s'asseyait auprès de lui, laissait errer ses pensées, puis s'endormait à son tour; il sortait ensuite de chez Green à une heure si régulière (à 7 heures), que les voisins avaient pris Thabitude de régler leurs pendules sur son départ, et rentrait chez lui pour se mettre au coin du poêle, dans une pièce oii la température était maintenue rigoureusement, été comme hiver, à 76" Fahrenheit (^2^'' centigrade), où les volets étaient toujours hermétiquement clos (parce qu'en vertu d'un autre théorème a priori de la raison, la lumière du soleil favoriserait le développement des punaises dont notre philosophe était incommodé) et d'où, par les fentes des volets, il contemplait, à la même heure et pendant le même nombre de minutes, la même tour de la ville, conformément à un postulat si impératif de la raison pratique que, lorsque les peupliers d'un jardin voisin gênèrent sa vue, il dut obtenir non sans efforts de voisins complaisants pour un si illustre génie, de les couper. Il faisait ensuite à la lumière de la lampe sa lecture quotidienne, se déshabillait avec méthode et se mettait enfin à dix heures précises * au lit où il se couvrait avec des précautions toutes particulières, pour recommencer sept heures après le cours toujours le même, rigoureusement identique, de son existence quotidienne d'automate pensant".

La régularité, un certain mécanisme même de la vie extérieure sont fréquents chez de grands travailleurs, ils sont nécessaires à

I. Kant ne faisait qu'un seul repas solide, à midi 3/4- Il restait à table jusqu'à -4 heures, et jusqu'à 5 et 6 heures lorsqu'il y avait du monde j jusque vers 1790, il mangea au restaurant.

3. Je me suis abstenu de donner la triple référence de chacune de ces propositions ; on la trouvera dans l'édition H. SchAvarz des biographies : Immanuel Kant, Ein Lebensbild nach Darsiellumj der Zeitgenossen, 2« édition, Halle, Hugo Peter, Ï907 ; principalement p. 33 et suiv., p. 207 et suiv., p. 269 et suiv. C'est sur cette édition que sont faites toutes les citations qui suivent.

Il I

l'exercice de la pensée. Mais chez Kant, ce mécanisme a quelque chose de monstrueux, qu'on serait tenté de taxer d'exagération si les triples témoignages n'étaient absolument identiques et formels'. Il ne vécut en dehors de Kœnigsberg que pendant ses neuf années de préceptorat, de 17^6 à 1705 (22 à 3i ans), qu'il passa dans la famille d'un pasteur, puis dans celles d'un notable et d'un baron, à quelques lieues de la ville. Sauf quelques promenades qu'il s'octroya, le dimanche et pendant les vacances, dans des propriétés amies des environs, il ne mit plus ensuite les pieds hors de la ville et n'eut même pas la curiosité de visiter Dantzig, oii il aurait pu prendre des impressions nouvelles dans un milieu difiérent, dans un cadre plus aimable. Il était à la porte de la Russie, où un monde nouveau se serait offert à ses observations ; il V avait même des ascendants, dont il aurait pu vouloir connaître le lieu d'origine, et un éditeur qui imprimait ses œuvres '. Leipzig, Halle, Wiltenberg, Weimar, Munich, léna étaient de grands centres de culture à Tépoque. On lui offrit un poste à Erlangen, un autre à Halle. C'eut été déranger ses habitudes. Rien ne le tenta. Kœnigsberg, dans sa laideur et sa lourdeur toute germaniques, ville de marchands, de fonctionnaires et de professeurs, lui suffisait, il nous le dit lui-même : « Une grande ville ^ capitale d'un royaume, siège du Gouvernement, qui possède une université pour la culture des sciences et qui est, en outre, un point important pour le commerce maritime...., une pareille cité, comme par exemple Kœnigsberg sur le Prégel, peut déjà passer pour une localité aussi favorable à la connaissance de l'homme qu'à celle du monde et oii cette double connaissance peut être acquise sans se

déplacer'. »

Hors de lui-même et de son entourage immédiat, rien ne l'attirait; le reste du monde, hommes et choses, n'existait pas pour lui; il ne vivait que de et par son système. Lorsqu'on songe à l'extraordinaire développement du cosmopoHtisme et des échanges au xvii*" et au xvm« siècle, aux voyages d'un Descartes,

1. Certains traits ne remontent pas au delà des vingt dernières années de sa le, mais ils s'appliquent presque tous à la période de composition de son œuvre

vie

morale, de 1785 à 1797.

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