‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 235 sur 312 · Loc. cit., p. i · texte numérisé non relu

Loc. cit., p. i

KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE

C'est ainsi que l'automatisme et l'égoïsme se rejoignent et collaborent et nous comprenons infiniment mieux, après cela, le fondement même de la doctrine morale de Kant.

Peu doué pour le sentiment dans toutes ses manifestations expansives, esthétiques, sympathiques, affectueuses, amoureuses, il ne devait faire jouer dans son système aucun rôle à la sensibiUlé ; fexpansion, la générosité ne devaient pas trouver plus de place dans l'œuvre que dans la vie de ce maniaque apathique. Ne percevant aucune nuance entre ces émotions, il était porté à les confondre toutes dans le même dédain, à les reléguer toutes sur le même plan et à ériger à leur place une raison vide et abstraite qui n'est aUmentée par aucune des sources actives de la vie. Par contre les sentiments défensifs, qui gravitent autour de l'instinct de conservation et qui dérivent de deux sentiments fondamentaux : la crainte et la colère, sont devenus prédominants. C'est à eux que se rattachent d'une part la préoccupation constante que Kant a de sa santé, sa circonspection, sa soumission, sa dociUté à la coutume, à l'autorité, à la loi, aux pouvoirs publics, et de l'autre son orgueil et son intolérance. Je reviendrai sur ce point. Le mécanisme, le besoin de systématisation, qui se développent dans les natures peu équilibrées, et les influences intellectuelles et sociales qu'il a

subies, ont fait le reste.

Le dualisme et le rationalisme exaspérés, le puritanisme de Kant, sa théorie de la loi, du respect, de la contrainte ont leurs racines profondes dans cette diathèse. La morale de Kant est une illustration et une transposition intellectuelle de cette chaîne de maximes qui s'est substituée en lui à l'activité vivante et dont Jachmann, son élève, son ami intime, son admirateur enthousiaste, qui le fréquentait chaque jour, nous dit qu'elle constituait toute

sa vie.

Pour nous faire comprendre comment les mailles de cette chaîne se formaient, Jachmann nous donne d'ailleurs un exemple amusant et instructif. « Pour bien vous montrer, nous dit-il, comment Kant était un homme de maximes vous serez sans doute heureux que je vous fournisse un exemple. » H nous raconte que le baron X..., le rencontrant un jour dans la rue par une belle journée de soleil, lui offre de faire dans son cabriolet une petite promenade. Kant accepte. Mais la vigueur et l'ardeur

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des chevaux le font à chaque instant trembler. Le baron ne cesse de chercher à le tranquilliser, sans y parvenir. Ils atteignent ainsi la distance considérable de un mille de la ville et profitent de l'occasion pour rendre visite à un ami (il est probable que les appréhensions puériles de Kant décidèrent son noble ami à raccourcir la promenade). Kant accepte par politesse ; mais la visite se prolongea, de sorte que finalement il ne rentra chez lui qu'à dix heures du soir, « tout rempli de crainte et de mécontentement (voll Ancjst und Unzufriedenheil) ». Il formula aussitôt, nous dit Jachmann, la maxime, universelle et nécessaire, de « ne jamais plus monter dans une voiture, qu'il n'aurait pas commandée luimôme et dont il ne serait pas le maître. Aussitôt qu'il avait formulé des maximes de ce genre, // avait fait i unité en lui, il savait comment il devait se comporter dans des circonstances semblables et rien au monde n'aurait été capable de l'en faire démordre \ »

Le détail est en lui-même insignifiant et l'altitude de Kant, si elle est caractéristique, n'est pas ridicule ; mais ce qui est capital c'est l'observation psychologique faite par Jachmann : Kant se livrait à son petitjeu de maximes par besoin d'unification intérieure, « aussitôt qu'il avait formulé des maximes de ce genre, il avait l'unité en lui et rien au monde n'aurait été capable de l'en faire démordre ». Voilà l'origine psychologique de son fameux principe d'universalisation. C'est précisément ce que m'a suggéré l'étude directe de sa pensée dans son œuvre morale. Ce n'était pas en vertu de raisonnements nécessaires ou d'observations bien faites que Kant arrivait à ses systématisations : c'était par besoin même de systématisation. Il réalisait l'équilibre intérieur, qui est la vie même, par un mécanisme d'associations d'idées le plus souvent arbitraire et artificiel, provoqué par une impression qu'il n'analysait pas ; puis, par un effort volontaire, il affirmait aveuglément ce mécanisme et le fixait pour toujours, afin de le soustraire à tout contrôle et à toute possibilité de changement.

On voit ainsi, sur ce petit fait sans importance mais très positif, pourquoi il lui fallait déclarer a priori, universels et nécessaires ses faux raisonnements. Kien n'était moins a priori, moins universel et nécessaire ; mais pour installer en lui cet équilibre, qu'il ne

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