Loc. cit., p. iqS
/}• Loc. cit., p. 393-294.
KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE
dait de lui laisser un délai était souvent touchante, surtout lorsqu'il s'agissait de changer de hnge. Je lui représentais qu'en attendant ainsi, il compromettait sa propreté. Quoique Kant fût enclin à la propreté, il protestait à l'occasion, contre l'application de cette rè^^le d'hygiène, sous prétexte qu'il ne transpirait jamais ^ »
Telle était l'irritation que lui causait toute opposition. Quant à son incapacité de comprendre les autres, Jachmann est absolument formel. Je traduis mot à mot : « Son originalité, sa facilité et l'habitude qu'il avait de puiser toutes les conceptions philosophiques à la source inépuisable de sa propre raison, firent que, finalement, Kant ne comprenait presque personne cTautre que luimême {fast keinen anderen als sich selhst verstand). Entendez -moi bien, je parle de conceptions philosophiques abstraites. Lui, dans le sens le plus particulier du mot, le penseur original, trouvait tout en lui-même et perdit ainsi la faculté de trouver quelque chose chez les autres. A l'époque même de sa plus haute maturité, de la force de son intelligence, quand il travaillait à sa philosophie critique, rien ne lui était plus difficile que d'entrer dans le système d'un autre. Il ne pouvait même comprendre la pensée de ses contradicteurs qu'avec la plus grande peine, parce qu'il lui était impossible de sortir, même pour un court moment, de son système personnel de penser. Il le reconnaissait lui-même, et chargeait généralement ses amis de lire pour lui les ouvrages des autres et de lui en communiquer le contenu, en le comparant dans les lignes générales avec sa pensée, et laissait ce soin à ses élèves et amis, sans doute aussi dans le but de protéger sa philosophie contre les objections dé ses contradicteurs. »
Cela est tout à fait extraordinaire. Si original qu'ait été un génie, il ne s'est jamais en quelque sorte vanté de ne pas comprendre les autres. Il faut pour cela une confiance en soi, et en même temps une étroitesse d'esprit prodigieuses. Et l'on ne peut pas dire que ce fut là un effet de l'âge : « à l'époque même de sa grande maturité, quand il travaillait à sa philosophie ' critique » , nous dit Jachmann. Kant confirme lui-même le fait : en 1789, un an avant sa Critique du jugement, six ans avant sa Métaphysique des mœurs, trois ans seulement après la Critique de la raison pra-