‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 237 sur 312 · II. SON INCAPACITÉ A COMPRENDRE LES AUTRES · texte numérisé non relu

II. SON INCAPACITÉ A COMPRENDRE LES AUTRES

Elle nous fournit un autre renseignement très précieux pour bien saisir ce qu'est en réaUté cette raison universelle, dont la forme serait le fondement exclusif de la moralité. Pour Kant, la raison seule doit inspirer toute détermination morale et dans la raison seulement la faculté surnaturelle, supra-sensible et nouménale de former des maximes générales, indépendantes de toute réalité. Le monde vivant n'existe pas moralement ; nous ne devons rien à un animal, ni respect, ni véritable compassion, le monde matéi'iel n'est qu'un pur mécanisme. Seul l'homme compte moralement dans l'univers, et dans l'homme la forme de généralité qui constitue le monde sublime et divin et qui élève l'homme incomparablement au-dessus de toutes choses. Tel est Tanthropocentrisme moral de Kant, symétrique de son anthropocentrisme dans le domaine de la connaissance. Y a-t-il rien, nous dit-on, de plus éloigné de tout égoïsme, rien de plus objectif que cette raison universelle commune à tous les hommes ?

Oui peut-être, en apparence. Mais nous avons vu déjà que cette raison est bien particulière à Kant, qu'il l'a développée dans l isolement le plus absolu de la vie et de la pensée. Ses biographes et sa correspondance nous donnent sur ce point d'autres confirmations et des précisions extrêmement curieuses.

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Cet isolement était, en effet, plus grand encore qu'on ne pourrait le croire, après tout ce que je viens de montrer. Non seulement la pensée de Kant est isolée du monde et de la science et se développe en toute indépendance des disciplines mathématique et expérimentale, mais ses biographes reviennent à plusieurs reprises sur le fait qu'il lui répugnait de tenir compte de la pensée des autres en philosophie, qu'il ne pouvait pas souffrir la contradiction, mieux encore : qu'il se disait incapable de bien comprendre une pensée philosophique autre que la sienne. Et Kant le reconnaît luimême dans sa correspondance.

« Il considérait peu et même pas du tout les opinions qui, en philosophie, différaient de la sienne », dit Borowski * Une contradiction directe le froissait et, « si elle persistait, le remplissait d'humeur. Sans doute il n'a imposé son opinion à personne, mais la prétention des autres à avoir raison l'irritait ^ » Jachmann s'exprime de même : « Il ne pouvait pas supporter la contradiction persistante^. » Wasianski est plus précis encore: « Dès son jeune temps, Kant n'avait été habitué à aucune contradiction. Son intelligence pénétrante,... sa science si étendue ne lui permettaient pas de se laisser imposer aucune opinion étrangère et aucune erreur. Son caractère, dont la noblesse était universellement reconnue, sa sévère règle de vie, lui avaient créé une telle supériorité sur les autres, que Kant était certain qu'on ne le contredirait pas hors de propos. Mais si, néanmoins, quelqu'un avait l'audace de contredire trop haut sa façon spirituelle {ivitzuj) de penser, il savait, en maniant adroitement la conversation, détourner l'objection à à son profit et rendre muet et tout tremblant le plus audacieux contradicteur*. » Et Wasianski nous raconte les difficultés qu'il avait à faire entendre raison à Kant, lorsqu'il ne partageait pas sa manière de voir, même sur les questions les plus futiles et évidentes de la vie. C'est ainsi, nous dit-il entre autres, qu'il devait user de toute sa diplomatie pour arriver à faire changer de linge l'illustre philosophe : « J'évitais avec soin de le contredire et attendais une occasion de revenir à la charge ; .... la façon dont Kant me deman-

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