LE SUBJEGTIVISME KANTIEN
Cet aveu est capital et fait apparaître l'édifice si confus du moralisme kantien sous son véritable jour. Cette philosophie morale, à laquelle on a voulu conférer la plus extraordinaire universalité, est, bien au contraire, comme je l'ai déjà montré en l'étudiant en elle-même et dans l'histoire, la plus extrêmement particulière et fermée des morales qui aient jamais été conçues et formulées. Les catholiques ont reproché à Kant son subjectivisme. J'ai atténué ce reproche, en répondant avec leurs contradicteurs^ qu'il s'agit dans la philosophie de Kant de la raison commune à tous les hommes, et que le kantisme philosophique n'est un subjectivisme que parce que Kant refuse à cette raison le pouvoir de sortir d'elle-même pour se retrouver dans les choses, parce que Kant en fait une réalité qui se suffit à elle-même au point de vue de la connaissance. Mais, après les témoignages que je viens de citer et de l'aveu même du philosophe, ne semble-t-il pas que cette concession aux écrivains catholiques ait été excessive et que le subjectivisme de Kant n'ait été plus profond?
Métaphysiquement et abstraitement, le criticisme kantien est un anthropocentrisme : la science, la vérité n'existent pour lui que du point de vue de l'homme. Mais psychologiquement, positivement, cet anthropocentrisme est un solipsisme, puisque — et Kant nous le dit lui-même — sa propre raison éprouve la plus grande difficulté à pénétrer la raison des autres; c'est donc bien finalement sa raison particulière, qui est vraiment le centre de tout l'univers, qui prétend lui donner sa valeur et sa signification de connaissance. De ce point de vue psychologique, le solipsisme de Kant paraît même plus accentué que celui dont Fichte a donné l'expression célèbre, en poussant à bout la méthode logique qu'il tenait de son maître; car Fichte était un poète, une nature géné-