I. Voir plus haut, p. io
reuse et ardente, enthousiaste, entraînée par un désintéressement qui le faisait sortir de lui-même, en dépit de ses formules abstraites. La comparaison entre Fichte et Kant est, à ce point de vue tout à l'honneur de Fichte. La concentration du caractère et de la pensée dans un égoïsme étroit, sec et borné, dénué de sympathie affective, esthétique et intellectuelle, est fondamentale dans le tempérament de Kant. Comme l'a écrit très justement Remy de Gourmont : « Sa philosophie, à laquelle on a voulu donner un caractère d'universafité, est, bien au contraire, celle d'un vieux garçon allemand et se présente comme antisociale, sauvagement é*^oïsle. Kant est un cénobite barbare, sans rayonnement et sans
bontés »
Ce jugement manque peut-être de profondeur « métaphysique »? Il me paraît, en tout cas, positivement fondé sur une bonne psychologie. Il est peu de caractères à qui aient manqué à ce point le sentiment de la solidarité et la puissance morale de la sympathie, à qui ce qui est humain soit resté davantage étranger et où l'humanité ait été à ce point déformée. Ce sont bien là des traits fondamentaux du tempérament prussien; ils n'ont jamais été plus fortement mis en relief.
i3. ORGUEIL ET SOUMISSION
Avec le mécanisme et la difficulté de sortir de soi-même par l'intelligence et le sentiment, il y a deux autres traits de ce tempérament qui ont été souvent signalés : l'orgueil et la servilité. On nous représente souvent les Allemands comme farouchement orgueilleux, indépendants et intolérants et en même temps comme le plus soumis et le plus facile à conduire des troupeaux humains; et on s'est quelquefois demandé s'il n'y avait pas là une contra-
diction.
Il n'en est rien, bien au contraire. Ces deux tendances sont étroitement solidaires. L'arrogance et la platitude, l'orgueil démesuré
,. Pendant Vorage. Paris, Champion, ig.S. p. ii8. Ce jugement est précédé dune affirmation curieuse, dont je n'ai pu vérifier l'exact, ude. N.etzsche es plus dur encore : « Le fait que les Allemands ont pu supporter seulement leurs philosophes, avant tout ce cal-de-jatle des idées, e plus raftougn qu .1 y a jamais eu, le grand Kant, donne une bien petite idée de l'elegance allemande >, Le crépuscule des idoles, trad. Albert, p. 171. Ces expressions sont excellentes.
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et la soumission excessive ne sont pas des dispositions qui se contrarient, ce sont deux formes de la même barbarie. L'Allemand, le Prussien sont arrogants lorsqu'ils se sentent les plus forts, ils sont plats et serviles devant ceux qui les commandent. Ce sont deux traits complémentaires, que des auteurs anciens et des chroniqueurs du moyen âge avaient déjà notés chez les Germains. Frédéric II s'écriait à la fm de son règne : « Je suis las de gouverner des esclaves. » Heine disait que le plus libéral et le plus orgueilleux des Allemands se jetterait à l'eau si le plus petit des princes laissait tomber sa bague et lui criait : « Cherche et apporte. » Peu d'années après la mort de Kant, Napoléon, lors de son entrée à Berlin, écrivait à Davoust, en parlant des Berlinois : « Ces gens sont aussi vils dans l'adversité qu^arrogants et hautains à la moindre lueur de prospérité'. » Bebel déclarait, le i3 décembre 189/i, à la tribune du Reichstag, que « les Allemands ont des âmes de
, laquais*)).
Les natures primitives sont, en effet, incapables de modération et d'un juste sentiment d'elles-mêmes par rapport à autrui. Le dérèglement du sentiment de soi et l'excès de soumission ne sont pas autre chose que la barbarie première. L'homme primitif est doué d'un orgueil immodéré; il est dominé par un besoin d'indépendance absolue, par la croyance en un pouvoir sans limite, parce qu'il n'a pas le sens de la mesure, la connaissance de son rôle subordonné et, lorsqu'il se sent libéré du despotisme qui l'accable, il s'empresse, sans aucune réflexion, de l'imiter, afin de se venger en quelque sorte en l'exerçant à son tour. Mais en même temps 11 est le jouet des craintes les plus absurdes, il a peur des ombres, Il a peur des morts, il a peur de tout ce qu'il ne connaît pas et ses chefs l'ont habitué à se courber sous les coups.
lA. L'ORGUEIL DANS L'ŒUVRE ET DANS LA VIE DE KANT
L'orgueil est un des sentiments que les détracteurs catholiques de Kant lui ont le plus reproché. Mais, comme celui d'égoïsme, ce reproche n'a de portée que si l'on précise sa signification.
I. Cité par G. Le Bon, Enseignements psychologiques de la guerre européenne.
^T.'cîtTparj^ Barthélémy, Les institutions politiques de V Allemagne contemporaine, Paris, Alcan, 1916, p. 264.
KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE
Le catholicisme est trop enclin à traiter d'orgueilleuse toute manifestation de la pensée en dehors des cadres assignés par l'enseignement de l'Église* qui a sa source, pour le croyant, dans une révélation. Cette révélation ne peut avoir d'autorité que sur ceux qui l'ont reçue. Pour les autres, qui la considèrent objectivement, il n'y a pas d'orgueil à ne pas s'y soumettre; ils la considèrent légitimement comme un fait naturel qu'ils expliquent par la psychologie et l'histoire. Le reproche des catholiques ne peut donc pas valoir contre le libre usage que Kant fait de la raison. Mais il n'en vaut pas moins contre la prétention de Kant d'élever sa pensée au-dessus de la raison et de la soustraire à toute expérience.
J'ai suffisamment mis en lumière cette prétention. Jusqu'à Kant la philosophie avait toujours considéré la connaissance comme une sorte de collaboration entre le sujet et l'objet. C'est ainsi par exemple que, selon Aristote, la perception est l'acte commun du senti et du sentant. Nous avons vu que pour Kant les formes de la sensibilité et de l'entendement constituent toute la connaissance, la réaUté extérieure n'ayant qu'une sorte d'existence de fait, qui n'est même pas concevable. L'esprit de l'homme est devenu pour lui le centre de toutes choses, alors qu'auparavant il n'était qu'un ordre dans l'ordre plus vaste où il est plongé. Ce centre, qui par la raison pratique devient une réalité transcendante (nouménale), se confond d'ailleurs quelque peu avec la pensée de notre philosophe, puisque, ainsi que je viens de le faire voir, il se déclare luimême incapable de comprendre les autres.
La moralité avait été conçue aussi jusqu'à lui comme une adaptation. Aucun philosophe n'avait prétendu que la volonté se donne à elle-même toute sa loi. La subordination, la dépendance morales de l'homme, qui dans la philosophie antique et classique font équilibre à son pouvoir propre, disparaissent dans le kantisme. Il n'existe plus, dans ce système, d'ordre supérieur, naturel ou divin, auquel l'homme soit assujetti. Cet ordre, c'est la volonté qui le crée par un décret de son absolue liberté et de son indépendance sans bornes; ce décret est au-dessus de toute expérience, de toute raison, de tout contrôle de l'expérience et de la raison. D'autre part la nature ne compte plus moralement, elle est purement
I. C'est, il est vrai, plutôt à Vhérésie qu'à la libre pensée que ce reproche s'adresse.
SABTIAtX. LA MORAI.G KANTIENNE.
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mécanique et radicalement corrompue, si tant est que ces deux caractères, dont Tun est rationaliste et Tautre religieux, puissent être intelligiblement rapprochés. Toute dignité est absorbée par rhomme et dans Thomme par une faculté sublime suprasensible. Et cette dignité hausse celui qui la possède infiniment au-dessus des choses, des êtres, de ceux qui vivent en faisant un usage normal de leurs sentiments et de leur raison ; elle lui confère une supériorité incommensurable et l'autorise à éprouver un véritable dédain et une sévérité intolérante pour ceux qui restent confinés
dans la nature.
Le défaut de sentiment esthétique et la faiblesse des sentiments sympathiques sont les conditions négatives de la formation de cette irritante prétention, que le piétisme et le puritanisme avaient favorisée. Mais Torgueil en est la cause positive et fondamentale. 11 dérive du même déséquilibre que nous avons déjà constaté et qui se traduit ici par une hypertrophie du sentiment de soi élevé à la hauteur d'une sorte de pouvoir magique, comme celui dont se croient doués certains primitifs.
La vie de Kant offre aussi des témoignages d'orgueil et d'intolérance, quoiqu'au premier abord elle puisse faire illusion. Elle a été si uniforme, si réservée, si retirée, qu'elle peut passer pour très modeste. Mais je ne crois pas que son isolement ait sa source dans la modestie. La prudence, l'égoïsme d'un vieux célibataire avant l'âge y sont pour beaucoup; mais la satisfaction de dominer un groupe docile d'admirateurs et le désir d'éviter toute opposition n'ont pas dû jouer un moindre rôle.
Un esprit ouvert et préoccupé de si hautes questions devait éprouver le besoin de fréquenter les grands savants de son temps. C'est un sentiment que Kant paraît ignorer, il ne l'exprime nulle part; il se suffit à lui-même, il préfère organiser son existence de façon à rester en contact exclusif avec les petits professeurs, les élèves, les fonctionnaires, les commerçants de Kœnigsberg qui ne lui marchandent pas leur admiration et qui lui évitent toute contradiction. Il a toujours refusé de sortir de cet entourage oii il s'est complu pendant toute sa vie. Il n'a même pas entrepris un seul voyage pour rendre visite à un confrère. Ce n'est certainement pas qu'il s'estimât au-dessous de sa valeur. Jachmann et Borowski ne nous cachent pas la haute opinion qu'il avait de lui-même et de la
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mission dont il se croyait investi. Ne disait-il pas qu'il était un second Copernic, qu'il était né cent ans trop tôt, que dans un siècle seulement la postérité commencerait à comprendre la portée de son œuvre? Il l'écrivait lui-même à Stagemann en 1797.
Ses biographes nous ont conservé d'autres faits qui sont sans doute très petits (comment trouver quelque chose de grand dans une vie à ce point étriquée?), mais qui n'en sont pas moins significatifs.
J'ai dit comment Kant avait exigé de son voisin de faire abattre les peupliers qui l'empêchaient de contempler, chaque soir, la tour de Kœnigsberg. Il usa aussi de tout son pouvoir pour que ce même voisin tordît le cou aux animaux de sa basse-cour, dont les ébats troublaient le grand philosophe dans la profondeur de ses méditations*. On se souvient qu'il ne tolérait pas que son vieux Lampe portât d'autres vêtements que ceux qu'il avait prescrits, qu'il ne permettait à aucun ami, si intime fût-il, de lui adresser la parole au cours d'une promenade. Il avait aussi posé le principe qu'avant de se mettre à table certains sujets de conversation étaient strictement interdits et, à table même, il dirigeait lui-même le cours des entretiens, sans que personne osât s'y opposera On connaît l'histoire des prisonniers. Les chants auxquels ils se livraient pour se distraire, dans une prison qui ne se trouvait pas très loin du domicile de Kant, « lui empoisonnaient bien des moments. Kant fit intervenir Ilippel et la police pour faire cesser ce qu'il appelait cette inconvenance. Cela n'alla pas tout à fait comme il le voulut ; il réussit cependant à obtenir que les prisonniers ne se livrassent à cette distraction que toutes fenêtres closes \ » Voici un autre petit incident, qui est insignifiant en lui-même : Kant était très fâché que les gamins se fussent permis de lancer quelques cailloux dans son jardin et, ayant porté plainte contre eux, trouva extraordinaire de ne pouvoir obtenir aucune condamnation, parce que ces quelques pierres n'avaient causé aucun dommage. Mais ce qui est intéressant, c'est l'observation qu'il fit à ce propos et qui pourrait étonner chez un homme si respectueux, comme nous allons le voir, de l'administration de son pays : « Alors, dit-il, de mau-