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la justice et le droit se définissent par cette intention même. Il n'est pas de crime qui, dans cette conception, ne puisse être porté à la hauteur d'un devoir; il suffit que sa maxime n'implique pas contradiction, ce qui est toujours facile à montrer, surtout lorsqu'on dispose, comme Kant, de la dialectique la plus subtile et la plus vide, et qu'on l'a soustraite à tout contrôle de l'expérience et de la raison.
D'autre part, la sécheresse du cœur a été élevée par Kant à la dignité d'un principe et l'arbitraire, le hoc volo sic jubeo, à la majesté d'un dogme. La loi impersonnelle que la volonté se donne à elle-même se doit de ne compter avec rien ni personne. Ainsi que l'a exprimé très justement un de nos meilleurs philosophes moralistes, F. Rauh, « il n'y a aucun rapport entre l'affirmation d'une loi impersonnelle et l'affirmation du respect de la personne. Une loi impersonnelle ne tient pas compte des individus \ » J'ai montré que Kant, contrairement à ce qu'on a affirmé à la légère, n'a jamais connu le véritable respect de la personne et que sa seconde maxime, lorsqu'on l'entend correctement, telle qu'il l'a énoncée et comprise lui-même, ne pose pas le respect de la personne, mais celui de cette forme abstraite d'humanité qui est l'unique fondement de sa morale. Cette abstraction a d'ailleurs été dépouillée de tout contenu ; elle peut être ainsi appliquée tour à tour aux conceptions les plus opposées et travestir sous une forme métaphysique tous les instincts et toutes les coutumes.
Si Kant n'est donc pas directement responsable de l'expression qu'ont prise de nos jours les idées allemandes, les tendances fondamentales qui les ont provoquées étaient en germe et même pour la plupart développées dans son tempérament et dans son système et il a préparé le terrain où ces idées se sont épanouies. Il en a d'ailleurs formulé explicitement plusieurs.
On ne répétera jamais assez que le libéralisme mitigé de Kant est un libéralisme d'emprunt qu'expliquent les circonstances. Ce libéralisme ne doit pas' faire illusion. Toute l'Allemagne intellectuelle du xviii* siècle l'avait accueilli avec engouement; elle y avait intérêt à l'époque. Elle ne l'a pas moins répudié dans la seconde moitié du xix* siècle, parce que les circonstances avaient change.
j. Études de morale, Paris, Alcan, 191 1, p. 34»
KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE 431
Quand elle aura été vaincue, quand son arrogance, qui n'est que le sentiment de sa force brutale, aura été abattue, elle s'en réclamera de nouveau, cela ne fait pas l'ombre d'un doute ; on doit s'y attendre et s'y préparer dès maintenant. Les idées d'un peuple encore barbare sont extrêmement contingentes ; elles ne sont que l'expression passagère de ses besoins et de ses habitudes ; les emprunts que l'Allemagne a faits à la pensée française et à la civilisation gréco-latine ne sont pas passés dans son économie. L'Allemagne a d'ailleurs proclamé très haut que c'est à cette civihsation qu'elle en veut et que le but qu'elle poursuit est d'y substituer sa propre « culture ».
Fichte et Hegel ont donné du despotisme prussien une formule plus décidée que Kant, parce qu'au début du xix« siècle la Prusse commençait à prendre conscience de son pouvoir. Treitschke, Bernhardi et d'autres théoriciens ont fourni à ce despotisme sa forme dernière, parce qu'après 1870 la puissance germanique avait atteint son apogée. Mais Fichte et Hegel étaient les disciples de Kant ; ils se sont toujours réclamés de lui ; il n'y a pas discontinuité entre le maître et ses élèves. Ce qu'il y a de nouveau, c'est le développement de la conscience nationale allemande, c'est le sentiment qu'elle a pris de sa force, c'est surtout plus tard... Sadowa et Sedan. Mais les tendances premières n'ont pas changé. Ce sont ces tendances qui sont fondamentales et essentielles et non leurs déterminations particulières. Or ces tendances sont bien, pour la plupart, comm^unes à Kant et au germanisme.
Le système moral de Kant est, en outre, un instrument admirable de sophistique et de justification ; c'est un véritable arsenal, où ont été entassés des matériaux de toute sorte et 011 la pensée allemande n'a qu'à puiser suivant les temps et les circonstances pour se forger des armes contre l'humanisme gréco-latin qu'elle a rêvé de détruire. Elle y a trouvé la théorie du devoir mystique et souverain pour l'exaltation de ses instincts, le despotisme pour la justification de ses besoins de domination, la doctrine de l'inexorable châtiment pour l'exercice de ses vengeances ; elle y trouvera l'évangclisme chrétien, le hbéralisme répûbhcain, dans les mauvais jours, quand le germanisme vaincu réclamera pour lui la pitié et la justice qu'il refuse aujourd'hui aux innocents qu'il massacre ou qu'il accable.
Le moralisme de Kant, échappant dans son principe même à tout contrôle, vide de tout contenu, de tout pouvoir de détermination, de toute signification morale, est apte à prendre toutes les formes et à servir toutes les fms. Il a bien été, comme on Ta dit le sfllabus des vérités de la Révolution française*; mais il a été aussi, ce qu'on omet de nous dire, le syllahus du mécanisme, de l'orgueil, de l'égoïsme, de l'équivoque et du despotisme germaniques. Kant Pavait déjà utilisé tour à tour en faveur du piétisme luthérien, du principe mosaïque du talion, du Ubéralisme français et du despotisme prussien. Dans les mains de ses successeurs il est devenu une arme redoutable à multiples tranchants qu'ils ont appropriée à tous leurs desseins, en même temps qu'ils en ont fait un merveilleux instrument de propagande. Philosophiquement, il n'est qu'une régression intellectuelle et morale.
Il n'y a donc pas à s'étonner que les quatre-vingt-treize intellectuels, dont Guillaume II a réclamé le servile appui, aient tenu à déclarer l'héritage d'un Kant aussi sacré pour le peuple allemand que son sol et son foyer. Ils en sont les très dignes héritiers, et l'illusion qu'ils ont cherché à produire en se réclamant de leur maître n'a pas été sans écho, grâce au prestige que, pendant plus d'un siècle, ils ont si savamment entretenu en sa faveur : des représentants très autorisés de notre humanisme et de notre civilisation ont éprouvé le besoin de prendre la défense du kantisme contre la culture qui s'en réclame et qu'il avait en grande partie formée.
Laissons Kant à ses héritiers et ne demandons pas pour nous une part de leur héritage. Le nôtre est assez glorieux.
L'étude du kantisme et l'histoire de sa diffusion dans notre pays resteront un sujet de méditations salutaires; elles montreront clairement à nos descendants quels sont les caractères et les causes de ce qui a été une des plus singulières déviations de la pensée et leur feront prendre conscience des absurdités où le faux rationalisme, le divorce de la raison et de la vie, de la philosophie et de la science, joints à la complaisance dans l'équivoque, à la dureté du cœur et au mysticisme aveugle, peuvent entraîner l'esprit.
Répudions toute attache avec cet artifice et cette barbarie. Kn
I. A. Aulard, La paix future d'après la Révolution française el Kant, déjà cite plus haut, p. 207 et p. 196.
KANT ET LA MÈNTALITK PRUSSIENNE
lace de la morale kantienne restaurons cette morale humaine dont les vieux Hellènes et nos philosophes avaient posé les fondements ; remettons intégralement en honneur cette clarté, cette précision, cette loyauté intellectuelles qui sont les véritables caractères de la philosophie; rentrons dans le grand courant de l'humanisme, que notre xvii' et notre xviii* siècle ont si largement alimenté, approfondissons et vivifions-le suivant notre esprit propre, et nous contribuerons ainsi, plus efficacement qu'en cherchant des arguments en faveur du kantisme, à l'œuvre de libération que poursuivent héroïquement nos armées.
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