I.NTRODUCTION
naïveté et dans leur candeur très sincères, que cette apologie dithyrambique est pour tout autre que des Prussiens de Pousse une véritable caricature et que ce Sage-Universel (Wettwelse) n'est en reahte qu un vieux garçon prussien, égoïste, rempli de lui-même^ antisocial et ant.-esthétique, dénué de générosité et de véritable distinction morale.
Leurs évanc,iles synoptiques sont tout à fait savoureux. Ils apportent en même temps une confirmation nouvelle et très positive à toutes les conclusions de mon étude analytique et historique, qu'ils rendent presque superflue Plusieurs fois au cours de mon travail, j'ai été tente de renoncer a cette élude directe et de reconstituer la philosophie morale de Kant, en partant des données que nous ont fournies Borowski, Jachmann et Wasianski. Toute cette métaphysique est au fond beaucoup plus simple que son expression obscure et confuse ne la fait apparaître. Elle n'est qu'une interprétation théologique, la traduction dans le langage embarrassé d'un homme qui éprouvait une grande difficulté à penser clairement et à parler la langue de tout le monde, de quelques tendances élémentaLs, qu sont du ressort de la psychologie et de l'histoire. ^
1 uisse ce travail contribuer à efTacer dans la philosophie morale ançaise les dernières traces de cette doctrine am'bigu. et conco s. peu que ce soit à maintenir notre esprit philosophique français
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de la raison et de la foi, de l'opposer aux sceptiques et aux dogmatiques et de la présenter en même temps comme une force mystique et comme un produit de la pure raison. Il y en a beaucoup d'autres; l'étude de ces causes, qui est celle de la propagation puis de l'invasion de la métaphysique allemande en France et finalement de sa mainmise sur toute une partie de notre philosophie, m'eût entraîné trop loin. Je me suis contenté d'en indiquer à l'oc- • casion quelques-unes, sans aborder dans son ensemble une question qui mériterait un ouvrage spécial. Une autre cause générale est notre goût de la nouveauté, notre xénophilie, le mirage qu'exercent toujours en France les idées étrangères. L'obscurité du système et de son exposition a également joué un grand rôle ; ceux mêmes qui l'ont pénétrée ont trop souvent pris pour de la « profondeur >> le sentiment de l'elTort qu'ils ont eu à dépenser. Mais la condition essentielle de l'ascendant de cette philosophie germanique dans noire enseignement officiel a été le divorce qui s'y est installé, pendant toute la première moitié du xix« siècle, entre la philosophie et la science. La réaction qui s'est produite dès la fin du premier Empire contre les idées de notre xviu« siècle, contre son esprit critique et novateur, a été h la fois une cause et un effet de ce divorce dont elle est solidaire. Nous avons eu, en France, de i8i5 à 1860, une véritable recrudescence des tendances et des méthodes théologiques, du verbiage et des abstractions. Taine a bien exposé les formes et les origines de ce mouvement'. C'est dans ce terrain, qu'elle a contribué à aménager, que s'est infiltrée peu à peu la métaphysique germanique. Le 22 frimaire an III (i*^-- octobre 179/I), l'Alsacien Millier invoquait déjà Kant contre le « prestige de rathéisme, du matérialisme et du scepticisme » et opposait sa profondeur à « l'eau claire » de tous ses prédécesseurs". L'école éclectique, dont les idées ondoyantes et incertaines, l'ignorance et le dédain des méthodes scientifiques et une connaissance très superficielle de l'histoire de la philosophie ont développé en France toute une scolastique nouvelle, a été très largement tributaire du moralisme kantien qui répondait à son besoin de religiosité morale*.
I Les philosophes classiques du .\/X« sihcle en France, chap. xii.
2. Revue philosophique, juillet i8()8, Fragments de lettres inédites relatives a la p/uiosop/iic (/e A'an<( 179/1 à 181 o), p. 57. , , . ., i- 11 a
3. V. Cousin a été « le champion enthousiaste » de la philosophie allemande, E. Boutroux, Études d'histoire de la philosophie, p. 432.
INTRODUCTION
C'est de lui que date l'introduction dans la philosophie morale de l'impératif catégorique, à l'usage des demi-croyants, qui voulaient soustraire la morale à la critique « dissolvante » du xviii* siècle et lui fournir des bases aussi absolues que celles de la religion. Mais, chose curieuse, l'influence de Kant s'est surtout manifestée dans la contre-réaction du protestantisme et de la laïcité démocratique, qui se sont attaquées à la réaction légitimiste et catholique. Celle-ci l'avait préparée, celle-là l'a fait triompher. C'est que ce néo-protestantisme n'était au fond qu'une autre expression du même esprit religieux. Notre philosophie ne s'est dégagée d'une théologie que pour se mettre au service d'une autre, beaucoup plus dangereuse que la précédente, parce qu'elle est plus obscure et plus dissimulée et qu'elle se déguise sous les apparences de la raison. Kant était merveilleusement apte à revêtir tous ces masques ; après avoir fourni l'un de ses fondements essentiels à la morale spiritualiste: la loi morale déifiée, et avoir été représenté comme Tapôtre de l'autorité et le rempart d'une sorte de foi rationnelle, il est devenu l'adepte du libéralisme et la forteresse de la pure raison et il a procuré à la morale antirehgieuse un catéchisme athée et des armes contre le catholicisme orthodoxe. Le véritable esprit philosophique et scientifique est étranger à toutes ces abstractions, qui ont été la revanche d'un faux esprit religieux contre la pensée critique et pondérée de la grande tradition antique et classique.
C'est à cette tradition, à sa clarté et à sa franchise, qui caractérisent notre génie philosophique, qu'il importe de revenir. Il va de soi que toutes les croyances sont profondément respectables ; mais qu'elles restent des croyances et des croyances sincères et ne cherchent pas à déguiser leurs actes de foi I La meilleure façon pour l'esprit religieux et pour l'esprit scientifique de vivre en bonne intelligence est de rester loyalement fidèles à leur méthode propre et de vivre séparés, comme ils ont vécu au xvii* et au xviii« siècle*. Il appartient sans doute à la philosophie d'étudier du point de vue historique et rationnel la formation et la nature des religions; il est loisible à la religion d'utiliser des formes phi-
I'f! »^T'"^^'°" P^'^^^sophique, bien entendu; la séparation de l'Église et de 1 l^tat est au contraire une idée toute moderne, qui est étrangère au xviie et au xviiie siècle; la séparation de 1794 fut moins l'œuvre des philosophes que celle des circonstances. r r ^
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losophiques pour exprimer ses croyances. Mais la philosophie doit s'interdire d'édifier ses recherches sur des postulats déguisés de la religion et la religion de fonder ses postulats sur des soi-disant exigences de la raison. Tel était le point de vue de Descartes, de Spinoza, de Malebranche.
Répudions surtout les formes insidieuses de la croyance qui dissimulent une mystique aveugle sous les apparences de la raison. Une croyance précise comme celle de l'orthodoxie cathohque est moins dangereuse pour l'esprit et plus saine que la doctrine kantienne de la « bonne volonté », de la raison pratique irrationnelle, qui veut se faire passer pour une science et qui n'est qu'une foi obstinée en elle-même. Il n'y a pas de pire ennemi de la morale et de la philosophie que cette mysticité pseudo-logique de la métaphysique allemande, qui, au nom du libre examen, a soustrait en réalité la morale et la philosophie au libre examen, de « cette philosophie troublante, mouvante et complexe comme l'être, tout imprégnée de la substance intime des problèmes* », qui a substitué le mystère à la clarté et la soi-disant profondeur à la précision.
Cette mysticité peut avoir du charme et une valeur émotionnelle. Elle n'est, le plus souvent, qu'un verbiage; elle n'est, en tout cas, qu'un sentiment, et un sentiment qui, malgré ses prétentions à s'élever au-dessus de toute analyse, relève de la psychologie ; cette prétention elle-même en est un caractère particulier qui est du ressort de la critique. Mais cette mysticité n'est ni une philosophie, ni une morale rationnelle; elle est au contraire une puissance dangereuse pour la philosophie et pour la morale, parce qu'elle cherche à échapper, en empruntant à la raison ses propres formes, au contrôle même de la raison.
Trop longtemps une métaphysique obscure et confuse a entraîné la pensée française dans son vertige et dans ses mirages. Nous savons aujourd'hui, mieux qu'il y a trois ans, ce que, pratiquement, il y a derrière ces apparences. Derrière le mirage kantien et sous les emprunts qu'il a faits à notre pensée française, il n'y a pas autre chose que les tendances fondamentales et primitives de la mentalité germanique.
I. P. H. Loison, Etes-vous neutre devant le crime? Paris, Berger-Levrault, 1916, p. 3.