‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 58 sur 312 · L'IMPÉRATIF CATÉGORIQUE N'EST QU'UN FAIT EMPIRIQUE · texte numérisé non relu

L'IMPÉRATIF CATÉGORIQUE N'EST QU'UN FAIT EMPIRIQUE

Mais le système de Kant donne prise à une autre critique d'ordre général, qui n'est pas moins grave.

Si les principes de la science newtonienne, que Kant a pris comme types uniques de la connaissance, n'étaient par eux-mêmes nécessaires, si, de même, la loi formelle de la volonté n'était pas un fait premier, que subsisterait-il des deux édifices de la raison pure et de la raison pratique élevés sur ces bases ? Ils s'écrouleraient tout entiers, et, en l'absence de tout autre principe de la connaissance, comme de toute autre source de la moralité, il ne resterait plus que le scepticisme pour la connaissance et l'amoralisme pour la moralité. Et c'est bien, semble-t-il, ce qui est arrivé.

Le développement qu'ont pris de nos jours les sciences mathématiques et physiques, pour ne pas parler des autres, a permis, comme nous Favons vu*, de se rendre compte d'une façon certaine que les principes qui ont été jusqu'ici la base de la science (comme par exemple : le postulat d'Euclide, les trois dimensions de l'espace, le principe d'inertie et celui de la constance de la masse, l'égaUté de l'action et de la réaction, l'invariabilité de la distance de deux points d'un corps solide lorsque ce corps se meut dans l'espace, toutes les autres conditions restant les mêmes, etc....), ne sont pas des principes absolument nécessaires, s'imposant a priori et de toute nécessité à Fesprit.

i. Plus haut, p. 46-48,

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Il en résulte pour la philosophie de la connaissance deux conséquences. D'une part les principes de l'entendement, qui, au temps de Newton, pouvaient paraître absolument premiers et paraître s'imposer à l'esprit d'une façon nécessaire à Tcxclusion de tous les autres, ont une histoire, une genèse; d'aulre part, celte genèse n'est pas déterminée par le fonctionnement abstrait de l'esprit sur lui-môme, comme dans la métaphysique de Kant, mais bien par la nécessité de faire plier le système de nos principes abstraits (formés à l'occasion d'expériences anciennes plus simples) aux nouveaux faits d'expérience, sans cesse plus nombreux et plus complexes, que ces principes ont pour objet de représenter. Aucun système a priori, fixé une fois pour toutes, ne peut donc prétendre à expliquer la science, même la science la plus exacte, la science mathématique. Si l'on refuse à l'expérience, comme l'a fait Kant, toute action dans le domaine propre de la connaissance, il ne reste plus que le scepticisme absolu. Il faut donc revenir à des conceptions philosophiques où l'expérience est appelée à jouer un rôle primordial dans l'établissement même des principes théoriques; ces principes ne peuvent plus être considérés comme immuables. Kant a été victime d'un besoin d'immuabilité, d'absolu, qui n'est ni philosophique ni scientifique, mais correspond en réalité à une tendance naïve de l'esprit, dans son enfance et à son

stade primitif.

11 n'en est pas autrement en morale. L'impératif catégorique de Kant, forme unique a priori et nécessaire de la volonté, n'est ni catégorique, ni unique, ni a priori, ni nécessaire. Comme on l'a dit plus d'une fois, Kant, qui a critiqué tant de choses, n'a pas critiqué le fondement même de la notion de devoir. Or il semble bien qu'il ne soit pas très difficile d'expliquer l'origine de cette notion, non pas, sans doute, par des enchaînements abstraits de concepts, mais en se demandant ce qu'elle représente et comment elle s'est formée dans son esprit ; c'est même une entreprise beaucoup moins ardue que d'expliquer la genèse des notions premières qui sont à la base de la mécanique de Newton.

L'impératif moral est, comme le dit Kant, un commandement; or un commandement est essentiellement un ordre qu'une personne, qui a autorité, donne à un subordonné. Le commandement implique essentiellement rapport entre personnes, et l'autorité de l'une

sur l'autre. Quand on dit qu'une idée, qu'un sentiment commandent, ce n'est en réalité que par métaphore. Kant Ta bien montré et, sur ce point, il a vu juste. Que la somme des angles d'un triangle soit égale à deux droits dans la géométrie euclidienne n'est pas à proprement parler un commandement de l'esprit, mais nn acte de la pensée qui adhère sans effort à l'évidence ; quand la volonté est entraînée par un sentiment puissant et v impérieux », elle n obéit pas, elle cède à un attrait ou à une nécessité; quand elle est partagée entre deux inclinations, elle n'obéit pas à celle qui remporte, elle l'accepte, non peut-être sans regrets (car cette acceptation entraîne le sacrifice des inclinations opposées), mais parce que, malgré tout, la première inclination est plus forte ou satisfait davantage. Dire qu'un sentiment, qu'on « préfère » à un autre,, vous « contraint », est un abus de mots; on n'est pas contraint par ce que l'on préfère: on le préfère, voilà tout. L'obéissance implique essentiellement l'idée de s'incliner devant une volonté et on s'incline soit pour des raisons, soit par sentiment ; les commandements sont toujours des impératifs hypothétiques.

C'est ainsi que la plupart des hommes se sont toujours représenté l'obéissance au devoir. Le devoir est ce qui est imposé par des personnes dont on dépend et qui ont autorité sur nous : les chefs, ou des personnes plus puissantes encore, dont on croit qu'elles gouvernent le cours des choses ou un certain ordre de choses : les esprits, les dieux. L'homme est libre de refuser d'obéir aux commandements qu'il reçoit ; il commet alors une faute ; il contrarie l'autorité et s'expose à un châtiment. Ces notions sont très claires et profondément enracinées, depuis des milliers de siècles, dans la conscience des hommes.

Il y a plus encore, l'impératif a une origine plus lointaine et remonte jusqu'à un état psychologique très rudimentaire, où l'homme n'a pas nettement la notion de personnes, d'individualités agissant les unes sur les autres. Dans certaines tribus très primitives, qui ont été observées avec soin, l'homme ne paraît pas encore avoir la notion de dieux et avoir peuplé le monde d'esprits nettement personnalisés, qui commandent et contraignent. Il y a un stade plus primitif de la pensée que celui de l'animisme anthropomorphique. Avant d'aller à la chasse, à la guerre, à la pêche, à l'occasion des sacrifices, dans les cérémonies d'initiation, les mem-

t'ti

bres de la tribu se considèrent comme obligés d'accomplir certains actes et de s'en interdire d'autres, sans motifs ni raisons conscients, sans que ces obligations et ces interdictions soient rapportées à la volonté d'un esprit ou d\me divinité. C'est ainsi, parce que c'est ainsi et qu'il en a toujours été ainsi, sans motif et sans mobile.

En réalité il y a des motifs et des mobiles plus ou moins inconscients : les motifs sont le sentiment obscur que, si l'on n'accomplit pas tel acte, si l'on ne s'abstient pas de tel autre, la chasse, la pèche, la moisson, la guerre ne réussiront pas; les mobiles sont le désir et la crainte. Pourquoi la pensée primitive a-t-clle établi ces relations en quelque sorte nécessaires entre les buts qu'elle se [)ropose et les actes (rites), qui sont sans aucun rapport avec eux? Parce qu'elle ne connaît pas l'enchaînement véritable entre les causes et les elTets et y substitue renchaînement naïf qui existe dans son imagination et dans ses rêves. C'est une anticipation de la pensée logique, qui se développera peu à peu par l'observation des causes et des eiTets. Pour le moment c'est, dans la plupart des cas, un véritable automatisme, tel qu'on le retrouve encore dans un grand nombre d'actes que nous accomplissons sans rcjlexion. C'est le véritable type de l'acte accompli en vertu d'un impératif catégorique, d'un acte accompli sans motif et sans mobile, par simple obéissance à une idée a priori, dont on ne cherche pas à saisir le fondement, comme l'obéissance aveugle à un règlement militaire, dont on ne prend pas la peine de se demander pourquoi il a été édicté. Mais même dans la pensée la plus primitive, cet impératif n'est pas absolument catégorique, il repose sur un usage plus ou moins vague et indécis du principe de causalité, que le sujet ne perçoit pas distinctement et dont senl un observateur du dehors peut saisir l'origine. C'est en réalité un impératif hypothétique inconscient.

Telle est l'origine lointaine de l'idée d'impératif kantien : une liaison censée nécessaire, qui s'impose d'abord directement à l'esprit incapable de bien discerner les causes et les effets, à un stade où il distingue mal sa personne du reste du monde eUa nature de son pouvoir à l'égard des choses. Puis l'idée de cause se dégage, en même temps que l'idée de la personnalité, et, de l'indécision primitive, deux concepts se forment lentement dans l'esprit : d'une part l'idée de succession constante et de nécessité logique, qui

vont produire la science ; d'autre part l'idée de subordination d'une personne à une autre, qui va peupler le monde d'esprits et de dieux et fera le fond de la religion ^

Ainsi la religion et la science sont sorties d'un état plus primitif, qu'on a appelé l'état magico-religieux ; une différenciation s'est produite au sein de la notion confuse de l'enchaînement des choses, qui enveloppait à la fois, dans son indistinction, les idées de causahlé et de commandement. Dans l'indistinction première, nous avons quelque chose qui ressemble autant qu'il est possible à l'impératif catégorique : l'acte accompli sans motif ni mobile, quoiqu'il y ait, dans la détermination, une notion confuse de commandement et de nécessité. Puis, quand la réflexion et l'intelligence se sont développées, ces deux notions se séparent : le commandement est attaché à la personne, à la volonté, la nécessité à la succession constante des choses.

C'est par une marche inverse, par un retour à la confusion, qui existait primitivement entre ces deux notions, que s'est formée l'idée de l'impératif catégorique dans l'esprit de Kant. Ce mouvement ressemble singuhèrement à une régression. Et il n'est pas difficile d'en reconstituer la genèse.

L'idée d'un commandement, d'un ordre émanant de Dieu, conçu comme une personne, a été pendant toute l'enfance et la jeunesse de Kant la forme sous laquelle lui est apparue la notion du devoir. C'est une notion familière à tous ceux qui ont été élevés dans des idées religieuses. Puis son esprit s'est appliqué à l'étude des sciences, spécialement de la science newtonienne ; l'idée de nécessité lui est apparue sous ses deux formes de constance empirique et de nécessité logique. La satisfaction intellectuelle, la certitude qu'engendrent les vérités mathématiques, ont produit en lui cette sorte d'illumination que la discipline mathématique exerce sur les jeunes esprits. Il lui a paru qu'il n'y avait pas d'autre type de certitude et il s'est, un peu naïvement, mis à construire, suivant cette méthode géométrique, la Critique de la raison pure. Cette critique a abouti à la négation de l'existence de Dieu, comme réalité existant en dehors de la pensée. Le commandement moral perdait ainsi tout fondement et tout soutien.

I. Voir plus bas, p. 25'i-256, et p. 2^45-2^6, et plus haut, p. 86, note ^, la «léfinition de la religion.

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Mais ce commandement Kant ne pouvait pas Tabandonner. Son éducation piéliste avait produit en lui une empreinte trop forte. Il fallait faire plier le système pour Ty introduire. Or le système était trop étroitement fermé pour que cette notion y trouvât place. Kant s'empare alors de Tidée de forme, universelle et nécessaire, qui en est l'armature. Celte forme s'impose à l'esprit, en vertu d'une nécessité logique. Pour que la moralité puisse s'incorporer au système, il sudlt d'étendre cette notion de la forme et de faire fléchir l'idée de la nécessité, par laquelle clic s'impose à l'esprit. La loi morale sera alors conçue comme une forme de la volonté et son action impérieuse sur cette volonté comme un commandement.; * « impérieux » devient a impératif » ; la notion de nécessité emprunte à celle de commandement la moralité qui lui manquait, et la notion de commandement à telle de nécessité la rigueur logique qui lui faisait défaut. Kant opère un mélange, une contamination entre deux notions différentes, il fait une sorte de jeu de mot, de calembour, et par cette confusion rétrograde, sans s'en apercevoir, jusqu'au stade le plus primitif de la pensée humaine. Le commandement, qui ne peut procéder que d'une volonté, et la nécessité, enchaînement rigoureux des causes et des effets, se sont rejoints.

Voilà comment, à la faveur de l'attraction de deux notions, qui n'en faisaient qu'une dans l'indistinction de la pensée primitive, et qui ont conservé une sorte d'affinité, Kant, accordant à la nécessité le commandement qui lui est étranger et au commandement la nécessité qu'il ne possède pas, a formé son concept d'impératif catégorique. Ce n'est pas une idée a priori, universelle et nécessaire ; il est facile d'en reconstituer la genèse ; ce n'est même pas une idée, dans un sens quelconque, c'est une refonte de deux notions que l'esprit humain avait dégagées et dont il s'était efforcé de préciser la signification. C'est une confusion entre le point de vue religieux et le point de vue rationnel. Philosophiquement, c'est une véritable régression.

Kant ne nous avoue pas immédiatement cette confusion qu'il opère. Pendant toute l'analytique de la raison pratique, nous Tavons vu, il nous parle de la forme de la loi morale comme des formes de l'entendement et de la sensibilité. Un esprit non prévenu est entraîné par la logique de cette assimilation. Mais il faut tôt ou tard dissiper la confusion ; Vautononue n'est que l'ordre

CONCLUSIONS SUR LA MORALE ÏHltORIQUE DE KANT 133

moral, indépendant de l'enchaînement de l'ordre sensible ; il faut passer à la liberté. Le travail était déjà fait dans l'esprit de Kant ; il n'a jamais douté que la loi morale commandât à la volonté autrement que les lois de l'esprit à l'entendement et à la sensibiUté ; mais, s'il l'avait dit dès le début, le mouvement continu, qui enchaîne la Critique de la raison pratique à la Critique de la raison pure, n'aurait pas entraîné la conviction, ou aurait perçu tout de suite le saut brusque qu'il faut faire.

Le problème de la liberté (passage de V analytique à la dialectique) fournit l'occasion voulue. Kant nous dissimule d'abord, comme nous l'avons montré, le postulat, sous la forme d'un raisonnement, qui lui permet subrepticement de transporter, dans la relation entre la forme nécessaire et la volonté, cette idée de commandement, qui, dans les mots, ressemble à celle de nécessité. Ces subterfuges ne sont pas conscients, bien entendu; Kant ne cherche pas à nous tromper; «lais son désir est si fort de fondre ensemble son rationalisme et son piétisme fondamentaux, qu'il se convainc et se trompe lui-même sans s'en apercevoir.

Et une fois en possession de la liberté, sa conception de l'impératif apparaît alors complètement dans sa véritable signification,

- qui avait échappé jusque-là au lecteur non prévenu : celle d'un compromis entre l'idée de commandement et celle de nécessité.

Dans l'idée de nécessité, qui exprime l'action des formes de l'esprit et de la sensibilité, Kant a introduit l'idée de liberté, et admis, en vertu d'un postulat, d'un décret, que la forme de la volonté, étant acceptée librement par celle-ci, agissait non en vertu d'une nécessité proprement dite, mais d'un commandement, que la volonté peut à son gré suivre ou rejeter. Dans l'idée de commandement, il a supprimé l'autorité qui commande ; il a posé une

. relation directe entre le commandement et la volonté, sans l'intermédiaire d'une personne qui commande, rapprochant le commandement de la nécessité. Il a abouti en somme à un concept bâtard, qui n'est ni une véritable nécessité ni un véritable commandement, concept inintelligible et qui ressemble étrangement à la notion indécise et confuse que nous avons trouvée dans la conscience rudimentaire des peuples les plus primitifs et dans celle des hommes qui agissent par automatisme, sans aucune réflexion.

Est-ce là un progrès ? Certes non ; comme je l'ai dit, c'est une

régression : régression inlellectiicUe, car rinlelligence se développe précisément en dégageant les concepts de leur indétermination primitive; régression morale, car l'évolution .norale tend a subs .tuer des mobiles et des motifs de plus eh plus conscients a 1 obli gation obscure qui lait agir sans raison, i substituer l'assent.mcnl, assenliment de la raison et du cœur, à la contrainte aveugle .

Quoi qu'il en soit, ce fait unique, a priori, universel cl nécessaire ,1e la raison pratique, qui est le fondement de tout son système de morale, n'est bien ni unique, ni a priori, ni universel, n. nécessaire. C'est «ne conslruclion a posteriori sur les idées premières de rommandement et de nécessité; cette construction ne s'impose en vertu d'aucune nécessité logique ni morale; elle est loin comme ie le montrerai dans la deuxième partie de ce travail, d être commune à tous les hommes ; elle est au contraire tout a lait exceptionnelle et paradoxale, les hommes ayant toujours conçu et concevant toujours le devoir soit comme la conformité des actes aux ordres des divinités, soit comme l'adhésion, sans contrainte, de l'intelligence et du sentiment à ce qu'ils croient être le bien

OU le meilleur. . ...

Et si rimpéralif catégorique n'est ni unique m a priori m nécessaire, ni universel, que reste-t-il pour fonder la momie dans le système de Kant? Il a éliminé tous les autres prmc.pes de determination de la volonté et les a tous placés sur le même rang, sans nous offrir aucun ordre de distinction, de valeur ou d'hiérarchie entre eux. 11 ne reste identiquement rien. Une fois mise en doute Tabsolue nécessité des principes de la science, Tédifice de la Cntuiiie de la raison pure s'affaisse, pour ne laisser place qu'au scepticisme. Enlevez à l'impératif son caractère a priori, universel et nécessaire, rédifice de la Critique de la raison pratique s'écroule à son tour ; ses matériaux si artificiellement assemblés ne sont plus que desordre et anarchie ; il ne reste plus que l'amoraUsme.

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