‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 6 sur 312 · PREMIÈRES CONCEPTIONS MORALES DE KANT · texte numérisé non relu

PREMIÈRES CONCEPTIONS MORALES DE KANT

jamais. De la première, il reçut ce qu'on a appelé son moralisme, la conviction profonde que la moralité est la seule chose vraiment nécessaire à la vie, sa doctrine de V intention, d'après laquelle les effets des actes importent peu, toute leur valeur étant enfermée dans la foi qui les anime, et enfin son dualisme, qui met en évidence dans rhomme deux ordres de faits opposés : la nature, les dispositions naturelles, radicalement corrompues, et la moralité, principe absolument noble et supérieur, d'origine transcendante'. Le rationalisme de Wolfî a donné à sa pensée une forme dont elle ne s'est non plus jamais départie; Kant est toujours resté convaincu que la « méthode sévère de AVolfT », la démarche mathématique, qui procède par axiomes, par corollaires, par théorèmes, est la seule méthode véritable de la philosophie, la seule garantie de certitude. Henri Heine, qui n'est pas tendre pour Kant et qui ne comprend sa pensée philosophique que superficiellement, a eu cependant de sa nature une intuition assez profonde. « L'histoire de la vie d'Emmanuel Kant, écrit-il dans son livre De VAllemagne^^ est difficile à écrire; car il n'eut ni vie, ni histoire. Il vécut d'une vie de célibataire, vie mécaniquement réglée et presque abstraite dans une petite rue écartée de Koenigsberg. Je ne crois pas que la grande horloge de la cathédrale ait accompli sa tache visible avec moins de passion et plus de régularité que son compatriote Emmanuel Kant. » Michelet a éprouvé le môme sentiment et l'a exprimé avec plus d'ampleur: « Au fond des mers du Nord, il y avait alors une bizarre et puissante créature, un homme? Non, un système, une scolastique vivante, hérissée, dure, un roc... Toute religion, toute philosophie, avait touché là, s'était brisée là. Et lui, immuable. Nulle prise au monde extérieur. On l'appelait Emmanuel Kant; Ini, il s'appelait Critique. Soixante ans durant, cet être abstrait, sans rapport humain, sortait juste à la même heure, et, sans parler à personne, accomplissait pendant un nombre donn^ de minutes, précisément le même tour, comme on voit aux vieilles horloges des villes

I . Le dualisme dont il est question ici et dans la suite est une attitude de l'esprit qui consiste à procéder par couplage d'entités, à séparer et à systématiser toutes choses en deux catégories qui s'opposent radicalement dans leur nature et leur essence, comme Ormazd et Ahriman dans la théologie du Mazdéisme ; il est l'expression intellectuelle d'une disposition affective qui cristallise toutes les émotions autour de deux termes : un bon terme et un mauvais terme, et qui dérive d'un déséquilibre émotionnel.

a. H. Heine, Deutscldand, 3tes Buch, von Kant bis Hegel.

rhomme de fer sortir, battre l'heure, et puis rentrer*. » Ces jugements, sans doute incomplets, ne sont superficiels qu'en apparence. La rigidité, le formalisme d'une loi qui tient d'elle-même son mécanisme, qui se développe en dehors du monde de la vie suivant son ressort propre, l'enchaînement rigoureux d'une pensée abstraite, qui se soustrait à la variété et à la souplesse de l'intelligence vivante, sont vraiment l'armature de l'esprit de Kant, dont les rouages, le piétisme et le besoin de systématisation logique, sont constitués dès l'origine.

Deux problèmes ont rempli toute sa vie et ont été les moteurs de toute sa pensée : comment la science et la métaphysique sont-elles possibles; comment s'expliquer le fait de la moralité.^ Dès 1765, à 3i ans, dans la Monadolocjie physique, \e Nouvel éclaircissement des premiers principes de la connaissance, ï Histoire universelle de la nature et théorie du ciel, il s'interroge sur les lois fondamentales qui président à la fois au travail de l'esprit et au développement du monde; en morale^ il accepte le principe traditionnel de la perfection, qui, garantie par l'infinie sagesse de Dieu, constitue à la fois pour l'homme le bien et le véritable bonheur; dans ses Considérations sur l'optimisme (1769), il adopte franchement les principes de Leibniz qu'il s'applique à justifier. C'est la période dogmatique de sa pensée.

A partir de 1760, à 36 ans, des tendances nouvelles se font jour en lui. La lecture de Rousseau, qui fut pour lui une révélation, l'étude des moralistes et des philosophes anglais, Shaftesbury, Hutcheson, Hume, qui l'enchantèrent, l'inclinèrent à l'empirisme et ébranlèrent ses premières convictions. Il doute de la valeur démonstrative de la métaphysique quant à l'existence de Dieu et delà Providence ^Unique fondement possible d'une démonstration de l'existence de Dieu, 1768); sous ces influences, « il se réveille, dit-il, de son sommeil dogmatique » et cherche un moment dans le sentiment la source de la vie morale et de son efficacité (Programme des leçons pour le semestre d'hiver 1766- 1766). Période d'incertitude et de tâtonnements, où il ne travaille, comme il le dit lui-même, que d'une façon fragmentaire, stuckwelse, mais où commencent à s'ébaucher les germes de ses

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