I. Révolution française, livre III, chapitre xri
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fameuses Critiques : déjà la métaphysique lui apparaît comme incapable d'étendre notre connaissance et comme ayant pour objet essentiel de déterminer les limites et les caractères de la raison; la foi morale lui semble un fait unique et indiscutable, dont il n'y a pas à chercher l'origine, ni la démonstration, et qui est susceptible de donner, en dehors de l'expérience des sens et de la raison, la révélation d'un monde idéal des esprits, véritable fin de l'homme (Rêves dm visionnaire éclairas par les rêves de la métaphysique, 1766).
A partir de 1770, il travaille à l'élaboration de son grand système de philosophie critique, qui aboutit en 178 1 à la première édition de la Critique de la Raison pure. C'est la période décisive de sa pensée. Les difficultés où l'ont jeté les problèmes de la métaphysique antique et classique l'amènent à restreindre la recherche des vérités premières à l'étude critique des conditions de la connaissance. La pensée qui le domine est de savoir comment, dans l'incertitude des données des sens qui sont la matière de toute connaissance, il est possible de construire une science rigoureuse, universelle et nécessaire, comme celle de Newton. On a soutenu souvent que cette attitude critique de Kant marquait une date dans l'histoire de la philosophie, qu'elle constituait une grande originalité, une remarquable nouveauté ; Kant, en répii diant les questions insolubles que s'était posées la métaphysique sur l'être, sur sa nature, sur son origine et sa fin, ainsi que sur les principes premiers, aurait fait entrer la philosophie dans sa véritable voie : la critique de la connaissance. Ce jugement est
exagéré.
L'analyse métaphysique (c'est-à-dire extra-scientifique) de la valeur et de la portée de la pensée, de ses données expérimentales et intellectuelles, occupe en effet une large part dans la philosoplne antérieure à celle de Kant. Sans doute, la plupart des philosophes anciens et des philosophes classiques se plaçaient surtout en face de la réalité, de l'être conçu comme ayant une existence propre, indépendante de l'esprit qui le perçoit et qui cherche à en découvrir les lois. Mais l'étude des démarches mêmes de la pensée est aussi vieille que la philosophie ; dans le langage de l'école, la métaphysique avait depuis le moyen âge un triple objet, où, a Ct)te du problème de l'être (ontologie) et de celui du principe premier
(théologie ou théodicée), figurait au premier rang le problème de la connaissance (critique). L'antiquité ne doutait guère, il est vrai, de l'identité de la pensée avec la réalité^; mais la distinction du sujet pensant et de l'objet pensé est aussi ancienne que Démocrite et qu'Aristote. Descartes, comme Kant, part de la pensée; il se croit même obligé d'invoquer la véracité divine pour établir la réalité du monde extérieur, et c'est Berkeley qui a posé avant Kant les bases de l'idéalisme moderne.
La véritable originalité de Kant n'est pas ici, à mon sens, dans son attitude à l'égard des problèmes métaphysiques; elle réside dans la pénétration de quelques-unes de ses analyses, dans la puissance de liaison de son système et dans certaines conclusions générales auxquelles il est arrivé. C'est ce qu'il me faut montrer d'abord ; car sa morale se développe suivant un plan identique à celui de sa métaphysique, elle témoigne des mêmes préoccupations, des mêmes qualités et des mêmes défauts d'esprit, et la façon même dont elle énonce la question était pour une grande part imposée par les résultats de la critique de la raison pure. Il est impossible de comprendre sa portée, sa méthode et même sa terminologie, sans connaître la position que Kant a prise devant les problèmes de la nature et de la pensée.
Le problème que Kant s'est attaché à résoudre est celui de savoir comment, dans la multiplicité et l'incertitude des données des sens, une science universelle et nécessaire peut se constituer et de quelles connaissances certaines nous sommes capables. C'est le problème même qu'avaient soulevé les premiers penseurs de la Grèce, lorsqu'ils opposèrent à l'incohérence de la sensation l'unité et la rigueur du monde intelligible, tel que le leur présentaient les
I. La nouvelle Académie, avec Arcésilas (3i5-24o av. J.-C.) et Garnéade (219-129 av. J.-C), avait récusé toute connaissance directe ou intuitive de la réalité; cette conception était déjà en germe dans Pyrrhon (ive siècle) et les sophistes présocratiques. Voir Brochard, Les sceptiques grecs. Il n'v a pas d'idée philosophique qui n'ait été pressentie par les anciens.
3. Je me suis souvent inspiré dans ce résumé de la Critique de la raison pure, du Cours de M. Boutroux sur La philosophie de Kant, Revue des cours et conférences, 1894-1895.
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premiers géomètres, les Pythagoriciens et les Éléates. Pour Kant, c'est la mécanique de Newton qu'il s'agit d'expliquer.
Cette mécanique a exercé en effet sur les esprits du xvm* siècle un prestige considérable, comparable à celui de DarAvin sur la pensée du xix« siècle. Mais alors qu'un Hume, par exemple, a été séduit par le caractère positif de la méthode de Newton, c'est le caractère rationnel de cette méthode qui a fait impression sur Kant. Il a été frappé du fait que l'esprit, en posant l'idée d'une force agissant sur deux points matériels en raison inverse du carré de la longueur de la ligne droite qui les joint, arrive à dérouler avec une rigueur absolue tout un monde de relations nécessaires entre les données de l'expérience et à rendre compte ainsi du mouvement des astres, des planètes et de leurs satellites, du flux et du reflux de la mer, de la chute des corps, des propriétés des solides, des liquides et des gaz, de la propagation de la lumière et du son, des premières données de la physique sur l'électricité, le magnétisme et les phénomènes capillaires et même à entrevoir la possibihté d'expliquer, par le même principe, les lois des combinaisons et des décompositions chimiques. Cette méthode était trop neuve encore pour qu'un esprit, assoiffé d'absolu et auquel manquaient la finesse et la flexibilité, ait été porté à en mettre en doute l'universelle applicabilité.
Il serait intéressant de comparer à ce point de vue l'usage infiniment plus raisonnable, que Platon a fait dans son système des idées géométriques, à la lourde mise en œuvre que Kant a opérée de la méthode logique. Cette méthode s'est imposée à son esprit; il l'a poussée jusqu'à ses dernières conséquences et s'est efforcé d'} faire entrer, de gré ou de force, la totalité des démarches de l'espril dans le domaine de la connaissance.
Les philosophes de tous les temps s'étaient préoccupés de concilier la diversité, l'incertitude des données des sens avec l'ordre et la liaison qu'y introduit la raison. La méthode de Newton est le chef-d'œuvre de cette unification rigoureuse de l'expérience par l'esprit. Kant se demande à son tour comment les impressions peuvent être organisées, coordonnées suivant des lois nécessaires et universelles dans un ordre rigoureux et inflexible. Le problème central de sa philosophie est d'expliquer à quelles conditions l'entendement de l'homme peut être construit sur un type identique
à celui du monde de Newton. C'est le premier problème : comment la science est-eUe possible ? La réponse qu'il fera à cette première question lui permettra de résoudre le second : comment, à quelles conditions une métaphysique est-elle possible ? Ces deux questions épuisent tout le contenu de la Critique de la raison pure. Voyons d'abord la première. '
Gomment la science est-elle possible ? Les formes de la
SENSIBILITÉ, esthétique TRANSCENDANTALE.
Le contact que nous prenons avec les choses s'accomplit dans les sensations. Les sensations visueUes, auditives, tactiles, sont particulières ; c'est toujours tel objet, telle impression de couleur, de résistance, que nous recevons. Au caractère individuel, concret, des données des sens s'opposent les idées générales que nous en formons et qui seules sont capables, suivant la remarque d'Aristote, de constituer une science : il n'y a de science que du général. De telle couleur perçue dans un instant donné nous nous élevons à l'idée générale de couleur, qui est indépendante du lieu et du temps; cette idée n'est pas fournie directement par les sens, elle n'est pas perçue, elle est conçue. C'est la fameuse distinction qui a divisé Platon et Aristote ainsi que les philosophes du moyen âge : les uns soutenant que les idées générales existent dans les objets des sensations particulières et que l'esprit en prend conscience comme la perception prend conscience des corps, les autres que ces idées sont de simples produffs de l'activité de l'esprit qui les dégage de la sensation et qu'elles n'ont aucune existence, aucune réalité en dehors de lui.
Pourquoi, se demande Kant, toutes les métaphysiques ont-elles échoué jusqu'ici dans la solution de ce problème ? C'est, dit-il, qu'elles ont procédé soit par la méthode de la dialectique ontologique, soit par la méthode psychologique. La première part de lidée d'être, de réalité, dont elle se forme une conception qu'elle développe dialectiquement ; mais la notion d'être n'est qu'une idée, c'est la valeur, les conditions mêmes de formation des idées qu'il faut étudier. La seconde part de l'observation des faits ; mais des faits on ne peut conclure que des faits ; nul fait ne peut fonder le droit. La méthode de Kant est une méthode à'' analyse métaphy-
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sique. Voyons par une première application ce qu'il entend par là. L'attitude qu'il prend à l'égard des données des sens est toute nouvelle. Il distingue parmi les données concrètes de notre conscience, d'une part, l'espace et le temps et, de l'autre, les impressions non spatiales. Il remarque : i° que le fait de se représenter les choses comme extérieures les unes aux autres et à nous-mêmes impartit à l'idée d'espace un rôle privilégié; ce fait suppose, penset-il, que, pour percevoir ces choses, il faut que nous ayons déjà l'idée d'espace ; 2« qu'il est impossible de se représenter qu'il nj a pas d'espace, alors que nous pouvons nous représenter l'espace sans les objets qui le remplissent; 3*^ que les démonstrations que les géomètres font sur l'espace sont universelles et nécessaires, alors que les données des sensations ne peuvent conduire ni à l'universalité ni à la nécessité. Il raisonne d'une façon analogue sur le temps et en conclut que les deux idées de temps et d'espace ne peuvent pas avoir leur origine dans l'expérience des sens, mais que, chronologiquement et logiquement, elles préexistent dans notre esprit à toute expérience, qu'elles sont a priori
Ce n'est pas tout. Kant croit remarquer que ces produits de notre esprit diffèrent des idées générales que nous formons des objets. Ce n'est pas une observation qui lui fournit cette remarque, mais une sorte de raisonnement logique. Dans l'espace, dit-il, nous distinguons des parties, qui sont toutes homogènes et identiques les unes aux autres; or cette distinction est postérieure à l'idée que nous avons de l'espace ; nous obtenons les parties de l'espace en le divisant. Dans les idées générales que nous formons des choses, nous partons au contraire d'une collection, pour faire une unité de cette collection ; dans le concept d'homme par exemple, ce qui est premier ce sont les individus et c'est par une opération d'abstraction que nous formons Tidée générale d'homme, qui n'est pas divisible en parties homogènes, tous les individus humains étant dissemblables entre eux. D'autre part, l'espace est infini et c'est une seconde différence avec les concepts de l'esprit. Sans doute un concept peut s'appliquer à un nombre indéterminé d'individus; mais indéterminé n'est pas infini, et l'idée générale ne contient pas^ proprement le nombre indéterminé d'mdividus auxquels elle s'applique, tandis que l'espace contient réellement le nombre infini des parties entre lesquelles nous pouvons le diviser.
Il en est de même du temps. II en résulterait que l'espace et le temps, en raison de leur unité primitive et de leur infinité, ne sont pas formés à partir des sensations, qu'ils ne sont pas à proprement parler des concepts, mais quelque chose d'intermédiaire entre un concept et une sensation, que Kant appelle intuition.
L'espace et le temps étant conçus, ainsi que nous l'avons vu, a priori, ce sont des intuitions a priori, non de la pensée, mais de la sensibilité ; ce sont des formes de notre sensibilité, c'est-à-dire de notre faculté d'être affectés par les choses.
Ne cherchons pas trop à comprendre ce mot d'intuition ; c'est un mot sur lequel Kant rassemble tous les caractères qu'il croit reconnaître à l'espace et au temps. Nous verrons que seuls l'espace et le temps sont pour lui des intuitions, des sortes de vu^s direc^ tes, par laquelle une forme préexistante saisit les objets que lui fournit l'expérience; aucune des autres idées ne sont pour lui des intuitions, car elles ne nous donnent aucune vue directe des choses, mais seulement de l'esprit lui-même. Ce qu'il faut retenir parce que c'est une attitude nouvelle en philosophie, c'est le fail qu il y aurait entre les données diverses des sens et les idées générales quelque chose d'intermédiaire, différant à la fois des unes et c es autres, qui n'existerait que dans notre esprit, ne correspondrait a aucune réalité dans les choses et que Kant appelle intuition, forme a priori de notre sensibihté. La sensibilité serait dans notre nature comme une sorte de filet, dont la forme est constituée par le tenips et l'espace, qui prendrait dans ses mailles tout ce que le monde externe y fait tomber et en dehors duquel nous ne percevrions rien. ^
Voilà le premier résultat de la critique kantienne. C'est la conclusion de la première partie de la Criti<jue de la raison pure : \e heugu, Iranscendantale. J'y ai insisté avec quelque détail, parce
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8ABTUDI. — ij, MORALE KANTIENNE.
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toute entière. L'esprit de finesse et la rigueur lui font complètement défaut ; il adapte à une matière, qui exige plus que toute autre la finesse et la rigueur, les /orm« de l'esprit géométrique; il construit sur des données qi.'il n'a pas définies d'une façon positive des raisonnements qu'il pousse jusqu'à leurs dernières conséquences, sans aucun contact avec la réalité.
Nous voici donc en présence de deux catégories d'éléments de notre conscience : des collections de sensations particulières fournies directement par le monde extérieur, deux formes de la sensibilité, qui les appréhendent et qui appartiennent a priori à la constitution de notre esprit : l'espace et le temps.
Les formes de l'e;(tendement, anal\tique trasscendantale.
La pensée dépasse les sensations et les intuitions de la sensibilité, elle est essentiellement constituée par des concepts et des jugements : Tentendement s'oppose à la sensibilité. De tout temps on s'était aperçu de cette dualité : les sens et la raison, la connaissance sensible et la connaissance intellectuelle. Mais Tesprit pbilosopliique, qui répugne à une dualité radicale, s'était efforcé à rapprocher ces deux principes. Les uns, tels que Platon, Descaries, Leibniz, avaient cherché à se représenter les sens comme une conscience intellectuelle imparfaite et confuse, à ramener par une sorte de dégradation les sens à l'entendement : ce sont les intellectualistes ; les autres, comme Démocrite, Kpicure, Locke, Hume, avaient pensé que l'intelligence s'était dégagée peu à peu des données des sens par un travail propre d'analyse et de synthèse, oi)érc sur ces données : ce sont les sensualistes ; les idées sont pour eux comme des extraits de sensations. Les uns et les autres ne voyaient entre les sens et l'entendement qu'une différence de degré. Kant va opérer entre les sens et Tentendement u^e séparation radicale. Toute connaissance du monde extérieur commence nécessoirement par les impressions des sens, impressions, qui, d'après Kant, sont reçues passivement par la sensibilité dans les formes du temps et de l'espace. D'après Leibniz et Wolff, la sensibilité nous i.^urnirait des choses une représentation confuse, que l'entendement aurait pour Ibnclion d'éclaircir et de développer ; pour Kanl elle ne donne à aucun degré une connaissance ; elle n'est qu'une capa-
cité passive d'être affecté du dehors, une pure réceptivité. A l'oppose de la sensibilité (fonction inférieure), l'entendement (fonction noble es. une fonction aclive; elle ne reçoit pas l'impression de la matière hétérogène des sens, elle n'appréhende pas cette matière elle ne la perçoit a aucun degré. Elle en relie les éléments en leur imprimant ses formes, elle est la seule fonction de connaissance et la connaissance est sa seule fonction, elle est une loi d'action et d'organ.sat.on. Sans la sensation, la connaissance n'aurait aucun obiet ses concepts seraient vides, car l'entendement est incapable d'aucune intuition hors de lui-même, il n'est en relation avec aucune .utre réalité; sans l'entendement la connaissance n'aurait aucune signification car la sensibilité ne peut rien connaître en dehors de ses formes de 1 espace et du temps, ses données concrètes n'ont aucun caractère d'intelligibilité. De l'union de ces deux fonctions
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1 runité la pluralité, la totalité ; dans le deuxième, la réa- ^^^l^^ l-ita\ion ; dans le troisième, la substa.ce, la^al :^^^^^^ réciproque ; dans le quatrième, la poss.bdUe,
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de valeur ont-ils pour nous faire connaître la reahte qu exi te en Tebors de nous ? C'est le sujet du second cbapUre de l analy- ZueL concepts : la déduction transcendantale. 1 s'agU de voir oTment nous obtenons, au moyen des catégories, ^^^^^^^^ non seulement de notre manière de penser, mais des -^-- ™^^ La discussion est extrêmement laborieuse ; Kant mit dix ans a en « découvrir » le principe et en remania profondement la rédaction dans la 2« édition delà Critique de la raison pure, en 178/ • Elle consiste à établir que les catégories sont les conditions mêmes de Yexistence pour nous de toute réalité. Sans 1 entendement, nous n'aurions en effet, d'après Kant, ni notion d existence, ni notion de réalité, ni notion de cboses, mais seulement des im pressions fugitives et incohérentes. En somme, Kant resou le problème, qu'ont agité ses prédécesseurs, de la conformité des lous de la nature aux lois de la pensée, en supprimant radicalement toute possibilité d'atteindre ou de vérifier d'une façon quelconque Vexistence des lois en dehors de l'esprit.
Nous n'avons point en réalité fait un pas depuis les premières lignes de V esthétique transcendantale. Nous sommes toujours ea présence, d'une part, de données des sens, qui en elles-mêmes échappent à toute définition, à toute conception, qui ne sont pas pensables, dont l'existence même n'est pas concevable, mais en
quelque sorte sentie ; c'est ce que Kant appelle une intuition ; et, d'autre part, du monde construit par les formes de notre sensibilité, l'espace et le temps, et par les catégories et les jugements de notre entendement, h'' objectivité de notre connaissance est garantie, en ce sens que la pensée ne pourra jamais être contredite par Texpérience, une contradiction ne pouvant se produire qu'entre des termes de même nature, dans l'intérieur de la pensée même.
Kant a installé ainsi dans le monde un dualisme beaucoup plus profond que celui de l'étendue et de la pensée des Cartésiens, du sensible et de l'intelligible des Platoniciens et des Leibniziens. Il est arrivé à fonder l'universalité et la nécessité de la science ; mais cette science, tout en étant pénétrée par des données indépendantes de l'esprit où elles apparaissent, reste confinée dans l'esprit et ne rejoint pas la réalité. Toutes ces longues discussions de Y esthétique et de Yanalytique aboutissent simplement à poser deux termes nouveaux, qui s'opposent radicalement : le noumène, un quelque chose, dont on ne peut pas même dire que c'est une chose, et qui cependant existe, sans que le concept d'existence lui soit applicable et qui constitue la réalité indépendante de l'esprit, quoique les idées de réalité et d'indépendance ne lui soient pas non plus applicables ; et le phénomène, la seule réalité pour l'esprit, ce qui apparaît dans la conscience et dont les lois sont les lois de la pensée et de la science.
L'étude de ces lois remplit le second livre de Yanalytique : Yanalytique des principes, qui traite des divers jugements. Nous avons vu qu'il existait quatre grandes catégories de jugements, dont les deux premières, afférentes à la quantité et à la qualité, sont ce que Kant appelle les principes mathématiques, et les deux dernières, afférentes à la relation et à la modalité, les principes dynamiques.
Mais les jugements peuvent être classés à un autre point de vue, qui est important et où Kant apporte quelque nouveauté. On sait que les jugements consistent à lier deux ou plusieurs termes entre eux. Lorsque l'un est contenu dans l'autre et s'en tire par simple analyse, le jugement est analytique, par exemple : les corps sont étendus ; lorsque la liaison est faite entre deux termes dont l'un n'implique pas la notion de l'autre : la chaleur dilate les corps, le jugement est synthétique. Pour Kant ces deux types sont a priori, c'est-à-dire que la liaison nécessaire est dans l'esprit, indépendam-
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3g LA MORALE DE KANT. EXPOSÉ CRITIQUE
ment de toute expérience. C'est ce qui était généralement admis pour les jugements analytiques; les principes d'identité et de contradiction, qui dominent tous ces jugements, ont été presque toujours considérés comme les lois propres de l'esprit ; mais il n'en est pas de môme des seconds, qu'on s'accordait le plus souvent à considérer comme dérivés de l'expérience.
Descartes avait déjà admis qu'il existe des intuitions pures, qui ne se ramènent complètement ni à Texpérience des sens, ni au principe d'identité ; et Leibniz avait affirmé le principe de raison suffisante. Kant va plus loin : les principes des mathématiques, dit-il, sont tous des jugements synthétiques a priori ci certains jugement» de la physique comme : la quantité de matière reste toujours constante, sont aussi des jugements synthétiques a priori. Ces jugements, étant a priori, sont universels et nécessaires, au même titre que les jugements analytiques et ainsi se trouve expUquée la possibilité des mathématiques et de la physique. Leur nécessité et leur universalité (et c'est tout ce qu'il faut entendre par objectivité dans la pensée de Kant) viennent de l'esprit ; il n'y a donc pa& à craindre qu'elles puissent être jamais démenties.
Ainsi s'achève Vanalytique transcendantale. H y a dans l'esprit une série de lois superposées : les lois purement logiques, les lois mathématiques, qui imposent aux choses les formes d'espace et de temps, les lois de la quantité et de l'intensité et celles de la liaison nécessaire. « L'ordre et la régularité qui se rencontrent dans les phénomènes, que nous appelons nature, y sont mis par nous-mêmes et nous ne saurions les y trouver, si originairement nous ou la nature de notre esprit ne les y avaient introduits. »
Cette conception des choses, phénomènes et noumènes, lois nécessaires et universelles qui viennent de l'esprit, remplit le premier objet que Kant s'est proposé: expliquer comment la science absolue est possible et, par science, il entend essentiellement la physique mathématique de Newton. Y a-t-il vraiment réussi?
Il est parvenu à placer les concepts des mathématiques et leurs démonstrations à l'abri de toute atteinte de l'expérience et à fonder la nécessité absolue des lois du monde matériel. C'est incontestable. Mais à quel prix? En creusant l'abîme le plus profond qu'aucun philosophe n'a jamais creusé entre l'esprit et la réalité. Hume et les empiristes anglais, n'ayant pas voulu abandonner la réalité,
n'ont pu rejoindre l'absolue nécessité. Kant, en poussant jusque ses plus extrêmes conséquences l'idée de nécessité, a réussi, par un dualisme radical, à la réaliser ; mais il s'est condamné à ne pouvoir rejoindre la réalité.
Les développements qu'ont pris après lui la science et la philosophie lui ont-ils du moins donné raison ? Pour ce qui est des mathématiques, le caractère de liaison nécessaire, synthétique et a priori de leurs jugements n'a pas été conservé. Les progrès de la géométrie ont montré que ses axiomes n'étaient pas des jugements synthétiques absolument nécessaires : le postulat d'Euclide, par exemple, ne s'impose pas à nous avec une force absolue, puisque toute une géométrie a pu se développer à partir d'une proposition contraire, sans rencontrer de contradiction; il en est de même du principe que l'espace a trois dimensions. Qu'est-ce à dire ? Certains mathématiciens philosophes en ont conclu que les relations mathématiques sont des relations purement analytiques, que la géométrie euclidienne, l'arithmétique des nombres entiers, ne sont que des cas particuliers d'un système de notions analytiques plus général : la géométrie générale, la théorie des ensembles. D'autres, que les axiomes mathématiques sont des conventions, des définitions déguisées, où l'esprit, dans son choix, est guidé par l'expérience ; le développement particulier de notre sensibilité dans la partie de l'univers où nous sommes plongés nous aurait conduits, par exemple, à adopter le postulat d'Euclide, plutôt que les postulats opposés de Lobatchevsky ou de Riemann, l'espace à trois dimensions plutôt que l'espace général. Ces deux points de vue sont d'ailleurs conciliables.
Ce qu'on peut retenir de la thèse de Kant en cette matière, c'est le travail original qu'il attribue à Tesprit à l'égard des choses. Kant a certainement donné une impulsion féconde à Vidéahsme, que certains de ses détracteurs ont le tort de ne pas bien comprendre et dont ils méconnaissent l'importance. Le défaut de son système est d'avoir poussé jusqu'à des conclusions intenables ridée juste et profonde qui y était contenue. Mais cette idée ellemême ne me paraît pas avoir déterminé les progrès de la philosophie mathématique : ils sont nés du développement de l'analyse et de la géométrie dans les temps modernes.
Pour ce qui est de la physique, la philosophie scientifique a
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radicalement rompu avec le kantisme. L'appareil mathématique, avec sa nécessité et son universalité, en est sans doute plus que jamais un auxiliaire puissant et fécond ; mais les lois, même les lois les plus générales de la physique, ne sont pas conçues comme des lois synthétiques a priori : elles reposent sur Texpérience ; elles ne sont pas absolues, mais essentiellement approximatives ; elles ne peuvent être réduites à des principes purement logiques.
Le vaste et puissant édifice deVesthétiqueelde V analytique transcendandales est une construction abstraite, qui certes a contribué à assouplir la pensée philosophique en lui apportant des conceptions nouvelles ; mais ces conceptions constituent un développement abusif de l'esprit géométrique, poussé à Textrême, sans véritable rigueur et sans contact avec Texpérience ; elles ont intronisé un dualisme radical, qui condamne l'esprit à ne pouvoir rejoindre la réalité et fait reculer ainsi la solution du problème de la connaissance, au lieu de la faire avancer.
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2. Gomment la métaphysique est-elle possible? La dialectique thansgendantale.
La troisième partie de la Critique, la dialectique iranscendantale (deuxième division de la logique transcendantale), recherche, d'après les résultats des deux premières, les conditions auxquelles une métaphysique est possible.
Au-dessus de Tentendement (Verstand) Kant place une troisième faculté, la raison (Vernunft), qui, de même que l'entendement ramène à Tunité des lois les données de la sensibilité, coordonne à son tour les règles de Tentendement en une unité plus haute, au moyen de certains principes propres : l'idée du sujet absolu, l'âme ; l'idée de la totalité absolue des conditions des phénomènes, le monde; l'idée de l'unité absolue de tous les objets de la pensée en général, Dieu. La critique de ces trois idées est le triple objet de la dialectique, qui se compose ainsi de trois parties : la psychologie, la cosmologie et la théologie rationnelles. Elle est capitale en ellemême et à l'égard du problème moral.
>5ous avons vu en efï'et jusqu'ici que l'entendement était incapable de sortir du monde des phénomènes et de rejoindre celui des noumènes. La raison nous permettra-t-elle d'atteindre dans leur
réaUté les notions d'âme, de. monde et de Dieu, à l'égard desquelles la morale est dans une dépendance étroite ? Quelle est la signification de ces idées ?
La conclusion de cette dernière partie de la critique, est que ces idées n'ont d'usage légitime que dans notre esprit et ne correspondent à aucune réalité hors de lui. Elle n'est pas nouvelle; plus d'un philosophe l'avait déjà affirmée, mais ces philosophes étaient partis de l'empirisme, dans lequel on ne s'élève pas au delà des données de l'expérience. Kant se place au centre même du rationalisme et attaque les conclusions des philosopkies dogmatiques avec leurs propres armes. Il montre que, dans le domaine même de la dialectique des idées, les raisonnements, sur lesquels on a fondé l'existence objective des idées de substance et de Dieu, sont contradictoires et constituent un usage abusif de la raison. Cette partie de son œuvre est définitive. Toute philosophie qui voudra conserver l'objectivité de ces idées devra soit en faire de simples hypothèses, soit renoncer à l'usage de la raison et faire appel à une autre sorte d'affirmation : le sentiment ou la foi.
Le moi, le monde. Dieu, ne sont, dit Kant en substance, ni des intuitions, ni des concepts nécessaires. Ils ne sont pas des intuitions, car il n'y a d'intuitions que des données concrètes et particulières des sens ; il n'y a pas, nous l'avons vu, d'intuitions de l'entendement, l'entendement ne procédant que par voie de jugements, jugements analytiques et jugements synthétiques. Ces trois idées ne sont pas données dans les sens, elles ne peuvent se tirer par analyse d'aucun autre concept, elles ne constituent pas non plus une affirmation synthétique a priori, puisque cette affirmation consiste dans l'application d'une catégorie à une intuition et que le point de départ fait défaut. Elles sont donc sans objet dans la réalité et n'ont même pas cette objectivité rationnelle que donnent les jugements nécessaires et universels.
Reprenons cette analyse dans chacun des trois cas. La spiritualité et l'immortalité de l'âme sont fondées sur l'idée qu'elle est une substance, subsistant en elle-même, indépendamment de tout objet connu, un substrat de la connaissance. Mais, dit Kant, le moi n'est donné dans la connaissance que comme l'unité de ses représentations ; le substrat, la substance ne sont eux-mêmes que des concepts de l'entendement. Conclure d'un concept deja pensée
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à son existence en dehors d'elle-même est un cercle vicieux, car la pensée n'est elle-même que l'ensemble de ses concepts ; pour pouvoir affirmer la réalité d'une pensée en dehors d'elle-même, il faudrait qu'elle sortît d'elle-même et qu'une intuition directe nous permît d'appréhender une matière qui en fût indépendante. Par l'analyse de la pensée, on ne trouve jamais que la pensée et tous les raisonnements par lesquels on croit en tirer nécessairement la spiritualité et l'immortalité de l'âme sont de purs sophismes.
L'idée du monde dans son ensemble est celle de Tunité absolue, de la totalité des phénomènes. Kant l'envisage successivement à quatre points de vue, qui correspondent aux quatre grands types des catégories et des jugements posés dans V analytique: l'idée de grandeur dans le temps et l'espace (quantité), les idées de simplicité et de division (qualité), l'idée de la série des causes (relation), enfin l'idée d'être nécessaire (modalité), et montre qu'en appliquant ces notions de l'entendement à l'idée de l'ensemble du monde, idée de la raison qui n'est pas donnée directement dans l'expérience des sens, on aboutit à d'insolubles contradictions.
Ces points de vue sont assez artificiels, comme la logique des catégories dont ils sont issus, mais les quatre an^mom/e5 auxquelles ils aboutissent sont intéressantes et ont exercé depuis la subtilité des philosophes. Elles sont trop célèbres pour que je les passe sous silence. Les voici :
Thèses Le monde a un commencement dans le temps et est limité dans l'espace.
l'^'' A?JTIN0MIE.
Antithèses Le monde n'a ni commencement dans le temps ni limites dans l'espace.
2® Antinomie.
Le monde est composé de parties simples.
Le monde est divisible à Tin fini.
Ce sont les antinomies mathématiques.
3* ANTIJiOMIE.
Il existe dans le monde, en dehors des causes nécessaires, une causalité libre.
Cette causalité libre n'existe
pas,
4* Antinomie.
Cet être n'existe pas, la suite des causes est indéfinie.
Il existe dans le monde un être nécessaire qui en est la cause unique.
Ce sont les antinomies dynamiques.
Kant démontre successivement la thèse et l'antithèse par des raisonnements plausibles, puis il fait de ces contradictions une discussion extrêmement laborieuse et souvent confuse, oii je ne le suivrai pas. Il importe seulement de bien voir la portée de cette discussion.
Ces idées : le fini, l'infini, la divisibilité, l'élément simple, la nécessité, la liberté, la cause première, la récurrence indéfinie des causes ne sont pas illégitimes ; elles sont issues de l'entendement ; mais c'est leur application à l'ensemble des choses conçu comme un tout donné qui engendre des contradictions, des paralogismes. Le monde ne peut être saisi dans son ensemble comme un objet dans une intuition, puisque nos intuitions sont successives dans le temps et fragmentées dans l'espace ; il nous est absolument interdit d'embrasser la totalité des choses comme une chose en soi. C'est en appliquant à cette totalité des idées qui ne peuvent être légitimement invoquées qu'à l'égard des données particulières de la réalité sensible, que nous sommes entraînés à d'inextricables difficultés. Cette conclusion est légitime.
Enfin l'idée de Dieu, faute d'une intuition à laquelle elle puisse s appliquer directement, est aussi une simple élaboration de la pensée, qui ne peut être érigée en réalité qu'en conférant à la pensée un pouvoir qu'elle n'a pas.
Kant reprend à ce sujet les trois grands arguments de l'Ecole sur l'existence de Dieu: l'argument ontologique, qui déduit l'existence de Dieu de sa définition : l'être parfait ne serait pas parfait s il lui manquait quelque perfection, or l'existence est une perfection, donc ; l'argument cosmologiqaey qui remontant de cause
en cause postule l'existence d'une cause première ; enfin l'argument physico-lhéologique, fondé sur l'existence de l'ordre dans la nature et sur les causes finales, et il montre que tous ces arguments reposent sur le même sophisme, que la première preuve met mieux en évidence que les autres.
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Cette preuve, sur laquelle les deux autres sont en réalité fondées, consiste en effet à considérer Texistence comme un attribut que l'analyse tire d'un concept ; or l'existence, à moins qu'elle ne soit donnée directement, est la position par la pensée d'une chose en dehors de la pensée et demeure par conséquent radicalement inaccessible à toute déduction et à toute analyse. Dira-t-on que l'esprit est doué d'une sorte de pouvoir mystérieux de correspondre directement par intuition avec une réalité existant en dehors de lui? Mais qu'est-ce qui nous garantit qu'une telle réalité existe? La poser, c'est faire un acte de l'esprit même; Tidée de réalité, d'existence hors de la pensée, sont des produits mêmes de l'esprit. La réalité ne peut être donnée que directement ; pour qu'elle le fût par les idées de la raison, il faudrait que la pensée fût douée à regard d'un monde hypothétique suprasensible, comme elle l'est à l'égard des données sensibles, d'une sorte de sensibilité, où la réalité viendrait s'imprimer. C'est le seul refuge. Et c'est celui des vrais mystiques, qui prétendent saisir directement des objets concrets suprasensibles.
A ces mystiques il n'y a rien à répondre ; mais qu'ils se gardent de prouver leur « expérience » par des raisonnements ou des idées. A qui affirmerait avoir Texpérience directe et sensible d'un cheval ailé, comme objet concret de perception, on ne peut qu'objecter la possibilité d'une hallucination ; mais qu'il ne s'avise pas de nous démontrer que le concept de cheval ailé contient tous les caractères d'un être réel, de nous en prouver la réalité par le langage et la pensée, il commettrait un simple sophisme.
Voilà, dégagée de ses formes très laborieuses, quelle me paraît être la portée de cette discussion. L'argumentation de Kant, qui n'est pas absolument nouvelle (car le principe en avait été indiqué déjà, avec moins de pénétration, au moyen âge, par le moine Gaunilon et par saint Thomas d'Aquin, dans leur réfutation de la démonstration que saint Anselme avait proposée de l'existence de Dieu), est irréfutable et a été considérée depuis comme définitive.
Le résultat général de la dialectique est donc que, si les idées du moi, du monde dans son ensemble, de Dieu, sont bien des réalités en tant qu'idées, grâce auxquelles nous mettons de l'unité dans notre connaissance, nous ne pouvons pas, par le moyen de l'entendement et de la raison, leur attribuer une existence en
dehors de la pensée, ni une réaUté objective; il ja'existe qu'une seule donnée objective * : les données immédiates des sens.