I. Métaphysijiie du droit, trad. Barni, p
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Voilà à quel raisonnement Kanl en est réduit. Un grand admirateur de Kant, Ch. Renouvier, s'en est montré fort contrit : « Il est triste qu'on puisse détruire en quelques mots l'argumentation en forme d'un grand moraliste et d'un grand logicien ; mais il en est ainsi et c'est une preuve de plus de l'influence des préjugés publics sur les philosophes et du danger du raisonnement dans les doctrines où les mots ne reçoivent pas un sens précis, unique et invariablement le mème^ » C'est bien en effet dans l'indétermination des mots, dans l'emploi systématique d'entités verbales dont le sens n'est pas défini, puis dans l'application à ces entités d'une pseudo-logique automatique qu'est le vice de la méthode kantienne dans sa construction de la morale et du droit. Ce vice apparaît ici d'une façon particulièrement nette.
Il importe d'y insister. Après avoir mis en évidence l'incorrection logique du raisonnement, il est intéressant de montrer comment Kant y a été conduit.
La liberté et la contrainte sont deux groupes d'éléments qui se font équilibre sans s'annihiler. C'est ce qu'avaient très bien vu les juristes italiens, français et anglais du xviii'^ siècle. Kant connaissait leurs travaux, mais son besoin d'abstractions, son absence d'esprit scientifique, l'absorption de sa pensée dans les cadres de son système, l'avait empêché de les bien comprendre et surtout de les assimiler.
C'est spécialement à Beccaria, dont le Traité des délits et des peines, paru en 1784, avait eu un énorme succès, qu'il a emprunté sa théorie de la liberté et de la contrainte". « Personne, écrivait Beccaria, n'a fait gratuitement le sacrifice d'une partie de sa liberté dans la seule vue du bien pubhc... Las de ne vivre qu'au milieu des craintes et de trouver partout des ennemis, les hommes, fatigués d'une liberté que l'incertitude de la conserver rendait inutile, en sacrifièrent une partie pour jouir du reste avec plus de sûreté. La somme de toutes ces portions de liberté sacrifiées ainsi au bien général forme la souveraineté de la nation^. » Voilà exprimée très
1. Ch. Renouvier, La science de la morale, Paris, Alcan, nouvelle édition, 1908, t. I, p. 83-8/i.
2. Nous savons par un passage de la Métaphysique du droit, trad. Barni, p. ao3, que Kant avait lu Beccaria.
3. s5 II, Origine des peines et du droit de punir. Cette théorie est d'ailleurs déjà dans Ilobbes.
clairement l'idée que Kant a voulu traduire dans son système. Mais il ne l'avait vue qu'à travers le brouillard de ses concepts nébuleux et ne l'a utilisée qu'en la déformant.
Il ne pouvait pas en effet concevoir la liberté et la contrainte comme un équilibre qui, loin de neutraliser les éléments dont il se compose, étend et accroît leur action dans l'intérêt public. L'idée d'équilibre et celle d'intérêt public répugnent complètement à son système dualiste et abstrait 011 « l'intérêt » est une sorte de tabou. D'autre part la véritable notion de liberté : celle de V initiative individuelle, restreinte mais non affaiblie (bien au contraire) par le bien général, est complètement étrangère à une théorie qui absorbe tout dans la forme vide d'une loi. Le travail « original » de Kant sur les données de Beccaria et des juristes du xviii* siècle a par suite consisté h dépouiller les notions concrètes de liberté, de limitation de la liberté et de souveraineté nationale de leur signification positive, à en faire des schèmes abstraits, puis à les introduire comme éléments dans le mécanisme d'un raisonnement syllogis tique. Après avoir bien vidé ces notions de leur contenu et leur avoir enlevé les rapports qui les unissent, après en avoir fait, suivant sa méthode habituelle, des entités absolues qui s'opposent radicalement, il devait nécessairement échouer à en opérer la « déduction » par la méthode logique. Ce qui est plus singulier, c'est qu'il ne se soit pas aperçu de l'absurdité du raisonnement. Mais, comme nous le verrons*, Kant n'avait pas plus assimilé la logique des sciences de raisonnement, qu'il n'avait acquis la méthode des sciences concrètes et il avait de la peine à distinguer un faux raisonnement d'un raisonnement correct.
Car ce n'est pas la première fois que nous prenons notre logicien en flagrant défit de paralogisme. Jouer sur des mots mal définis : liberté et autonomie, commandement et nécessité, perfection morale et perfection générale, humanité et personne, personne physique et personne morale ; introduire subrepticement dans un syllogisme la proposition même qu'il s'agit de démontrer (à propos des actions accompHes par plaisir, de l'indifférence aux malheurs d'autrui); déduire des prémisses une conclusion par un sophisme (détruire la vie en vertu du principe même qui nous porte à la rechercher, etc.),