LE DROIT DE CONTRAINTE
Kant aurait pu introduire cette idée dans sa définition même du droit. Le droit implique essentiellement la contrainte sociale; c'est par là qu'il se distingue des mœurs et surtout de la morale. Mais Kant a tenu à nous la présenter comme une conséquence nécessaire de ses principes. Cette prétention est particulièrement fâcheuse.
La contrainte existe sans doute bien dans la conscience ; c'est le mode d'action de la loi sur la volonté, l'un des principaux postulats du système, posé, comme nous l'avons vu, par une équivoque entre l'idée religieuse de commandement et l'idée scientifique de nécessité. Mais comment déduire de là la contrainte extérieure:* Comment l'individu trouve-t-il dans la loi morale le droit de contraindre les autres par la force à respecter sa liberté, s'ils s'y refusent, sans invoquer l'intérêt général ou le bien public que Kant rejette en dehors de la moralité ?
Voici comment Kant raisonne : « La résistance opposée à l'obstacle d'un effet sert d'auxiliaire à cet effet et y concourt. Or tout ce qui est injuste est un obstacle à la Uberté en tant qu'elle est soumise à des lois générales, et la contrainte est elle-même un obstacle ou une résistance faite à la liberté. Donc, si un usage de la liberté même est un obstacle à la liberté en tant qu'elle est soumise à des lois générales, la contrainte opposée à cet usage, en tant qu'elle sert à écarter un obstacle fait à la liberté, s'accorde avec la liberté même suivant des lois générales, c'est-à-dire est juste. Par conséquent le droit implique, suivant le principe de contradiction, la
faculté de contraindre celui qui y apporte atteinte*. » C'est bien dans la forme d'un syllogisme que Kant présente son raisonnement, il invoque lui-même dans sa conclusion le principe de contradiction.
Devant ce raisonnement, on commence par ne pas comprendre, puis on relit attentivement et on éprouve une impression de gêne ; comme dans le raisonnement sur la liberté, on ne voit pas tout d'abord oii est l'incorrection, sous l'accumulation et la prolixité des propositions et des incidentes. Il faut faire un premier dépouillement de cette forme embrouillée, et avec un peu de réflexion on obtient ceci : Toute action conciliable avec la liberté de tous est conforme au droit (juste) ; or tout obstacle à une action de ce genre, n'étant pas conciliable avec la liberté de tous nest pas conforme au droit (injuste) ; donc l'action qui lève ^obstacle est conforme au droit (juste). On aperçoit alors que le vice de ce syllogisme est dans la conclusion. Mais il faut pousser l'affaire à fond; Kant s'affiche trop comme un grand logicien, pour qu'on le tienne quitte à si peu de frais. Où est exactement le vice logique de cette conclusion?
Il y a en réalité deux syllogismes. Le premier est le suivant:
Toute action conciliable avec la liberté de tous est conforme au droit (c'est le principe même de droit que Kant a posé) ; or tout obstacle à une action de ce genre est inconciliable avec la liberté de tous (c'est de toute évidence); donc elle n'est pas conforme au droit. Ce raisonnement est correct, à condition que le mot liberté soit pris dans un sens absolu.
Mais voici le second :
Une action qui lève Tobstacle rétablit la liberté de tous ; or la contrainte est une action qui lève l'obstacle, donc la contrainte rétablit la liberté de tous et, d'après le premier syllogisme, est conforme au droit.
Et maintenant la faute apparaît clairement : une action qui lève l'obstacle peut sans doute rétablir la liberté de tous, mais toute action ne la rétablit pas; pour qu'elle la rétablisse, il ne faut pas qu'elle soit elle-même un obstacle à la liberté; or c'est le cas pour la contrainte, qui n'est pas compatible avec la liberté, dans le sens que suppose le premier syllogisme.