XVI. — 3. LA MONOGAMIE LIBRE
iiôl
lions naturelles et normales, la volonté développe et affermit ce que la pensée a conçu, le sentiment approuvé. Il faut que la volonté joue un rôle depuis le commencement jusqu'à la fin : à cette condition seulement elle pourra venir au secours dans les cas particuliers embarrassants. Les deux individus ne sont soumis à aucune destinée aveugle. Leur sort est, pour une grande part, entre leurs mains : tout dépend du sérieux avec lequel ils conçoivent la vie. Le mariage, comme toute autre espèce de vie commune, exige, pour durer, de l'empire sur soi-même et des efforts. Si on laisse chaque malentendu, chaque différence de caractère avoir une influence sur l'avenir de l'union, celle-ci sera de courte durée. Si on ne connaît d'autre satisfaction que celle provenant de la passion brûlante et de l'action exercée par la nouveauté et l'inattendu, aucun amour véritablement conjugal ne pourra se développer. Il y a une manière esthétique de concevoir la vie, pour laquelle le jeu varié des sentiniQnts constitue l'essentiel et qui, pour cette raison, cherche sans cesse le changement et la nouveauté. (Cf. IIÏ, 4). Avec une pareille conception, on ne saurait s'embarrasser dans les liens du mariage, pas plus d'ailleurs, si l'on veut être conséquent, que dans aucun autre lien solide. La solidité n'existe que si la volonté s'engage, et si l'on connaît d'autres formes de la vie affective que les émotions du moment. Il s'agit de faire en sorte que le sentiment erotique devienne un organe profond de la vie personnelle tout entière, et ne reste point à l'état d'élément accidentel et indifférent. D'ailleurs, plus peut être que les autres, il est apte h s'unir intimement aux autres éléments de la vie. Il y a une idée juste dans la comparaison faite par l'un des derniers Stoïciens (chez lesquels d'ailleurs, comme nous l'avons déjà noté, se trouve la conception du mariage la plus idéale que l'antiquité ait connue) du mariage avec une « combinaison parfaite », analogue à notre combinaison chimique, par opposition au mélange plutôt mécanique qui représente les relations de parenté et d'amitié*. Celui qui redoute de subir une pareille métamorphose, ou craint qu'elle ne réussisse pas, aura des hésitations avant de se marier. Mais la relation des deux sexes pourra apparaître sous un tout autre jour suivant qu'on la connaîtra avant cette métamorphose ou une fois qu'elle s'est accomplie. Un observateur
' BoNHoFFER. Die EUii/c des Sloikers Epiclel. — Stuttgard. 1894. p. 88.
expérimenté des détenus* remarque : « Bien que les détenus proviennent évidemment d'ordinaire des plus mauvaises couches de la société, leur correspondance montre souvent combien la plupart des épouses sont fidèles et patientes, pendant que leurs maris subissent le châtiment de leurs crimes... De leur côté, la plupart des hommes mariés, si bas qu'ils puissent être tombés, restent cependant attachés avec amour à leurs femmes et à leurs enfants, et il est surprenant de voir combierî leur opinion sur les femmes diffère d'ordinaire profondément de celle des détenus non mariés. Le mariage leur apprend vite que la femme a une importance et une valeur tout autres que celles d'un simple instrument de la sensualité du mâle ».
11 serait contraire à la psychologie de croire que la volonté puisse tout. Dans les circonstances complexes qui entourent, dans la vie réelle, la relation dont nous parlons, bien des éléments interviennent à la fois, et il n'est pas au pouvoir de la volonté la plus sérieuse de s'en rendre maîtresse. Il peut arriver, sans qu'il y ait de la faute d'une des parties, que l'évolution prenne une mauvaise direction. Il peut se produire un désaccord dans les caractères et dans les manières de comprendre la vie ; le rapport de l'élément physique à l'élément idéal de l'amour peut se développer d'une manière différente, voire contradictoire chez les deux individus ; les circonstances et les problèmes nouveaux que la vie apporte avec elle peuvent susciter chez eux des dispositions tout à fait opposées. Si l'on songe combien de conditions internes et externes concourent ici, il faut môme regarder comme un grand bonheur que le sentiment primitif résiste parfois à l'épreuve, et subisse sa métamorphose durant l'évolution continue des individus, sans se heurter à l'un des nombreux écucils qu'il rencontre en chemin. A ce point de vue, le Stoïcien Antipater avait raison de regarder l'acte de se marier comme un acte héroïque (-/jpwïxov). C'est pourquoi le mariage implique la possibilité de tant de drames et amène tant de tragédies. Ici, plus encore que partout ailleurs, il est impossible de faire le départ exact entre le volontaire et l'involontaire, entre la responsabilité et la destinée. Il serait bien hardi d'affirmer que le sentiment durera toujours, pourvu qu'il ait été sérieux à l'origine. Il peut très bien l'avoir été d'abord, mais
' Hafstrôm. Om Saelighedsforhodene i det danske Folk, p. 82.
- -''frti"