XVI. — 3. LA MONOGAMIE LIBRE
ment, la « passion papillonne ». On trouve une série d'idées analogues chez l'auteur anonyme des Eléments of social science. Quand ce dernier prétend pourtant ne pas éliminer l'idée de l'empire sur soi-même et soutient que l'instinct sexuel doit être satisfait de manière à ne causer de dommage à aucun autre être humain, il exige en somme que les impulsions momentanées soient suhordonnées à des considérations plus larges, ce qui ne s'accorde guère avec les idées directrices de la théorie de l'amour libre. La passion en efîet est absolutiste par nature, et c'est supprimer son omnipotence que de faire une place à d'autres sentiments, par exemple à la sympathie. Il n'est pas sérieusement contestable que, s'il existe une vive sympathie pour d'autres êtres, le besoin sexuel doive subir une importante métamorphose avant d'acquérir toute sa force. Une partie essentielle de son intensité lient à son isolement. Au reste, pour ne pas être injuste envers ce dernier auteur, il faut bien prendre garde que par mariage il entend le mariage indissoluble. Où la possibilité du divorce s'offre assez facilement comme par exemple en Allemagne, le mariage se trouve, suivant lui, supprimé en fait^ On voit combien tout cela dégénère facilement en querelle de mots. Beaucoup des attaques dirigées d'une manière très générale contre le mariage, notamment par les esthètes, ne sont certainement dues qu'à des réminiscences des polémiques engagées par les écrivains français et anglais contre le mariage indissoluble ou soluble seulement pour des raisons tout ii fait spéciales.
L'inconstance, qu'on regarde parfois comme un élément essentiel dans l'union de l'homme et de la femme, amènera inévitablement des douleurs et des infortunes, tant qu'elle n'appartiendra pas à la nature de tous les hommes, et — faut-il ajouter — tant que le besoin du changement ne se fera pas (grâce à une merveilleuse harmonie préétablie) sentir simultanément dans les deux parties. Un auteur danois -, qui a étudié la relation entre l'homme et la femme avec beaucoup de sérieux et de talent
* Eléments of social science. By a Doctor of Medicine. 13" éd. Londres, 1875, p. 371
- Il s'agit de l'auteur anonyme des deux écrits intitulés l'un o Livsanskvelse grundet paa Elskov » (Conception de la vie fondée sur l'amour). Copenliague, 1881, et l'autre : a Forholdel mellem Mand og Kvinde belysl gennem Vdviklingshypotesen ». (La relation entre l'homme et la femme, dans Thypothèse de l'évolution). Copenhague, 1884. — Voyez du même,
d'un point de vue purement psychologique et moral, a montré que tant qu'en dehors des natures polygames, pour lesquelles l'inconstance et le changement est une partie essentielle de l'amour, il y aura également des natures monogames, ne pouvant concevoir de véritable amour sans constance et fidélité, le besoin du changement, auquel les partisans de l'amour libre attribuent une importance si considérable, ne saurait se satisfaire sans occasionner chez d'autres êtres humains la douleur et le chagrin. Il arrivera souvent ce qui arrive à un couple d'amants dans la « Sapho » de Daudet. L'amant s'engage dans la liaison avec l'arrière-pensée qu'elle ne durera qu'un temps, la jeune fille au contraire la considère comme sérieuse et meurt lorsque se produit la séparation : « On meurt donc quelquefois de ces ruptures ! » S'il est imprudent de jouer avec le feu, il l'est mille fois plus déjouer avec le bonheur d'un être humain.
3. — La personnalité individuelle n'est d'ordinaire pas complètement formée dans la période de la vie où l'amour joue le plus grand rôle. Si ce sentiment a amené la formation d'un lien conjugal, il s'agit de savoir si l'évolution des deux personnes qu'il unit pourra se poursuivre sans nuire à leur harmonie mutuelle. La question est d'autant plus grave que ce ne sont pas seulement les deux individus en général, mais encore spécialement le sentiment qui les unit, qui pourront éprouver et éprouveront des modifications au cours du temps. Si l'évolution est heureuse, l'amour se transformera de passion brûlante en affection profonde, laquelle pourra avoir, sinon la même violence et le même emportement, du moins une intensité tout aussi grande que la première à ses débuts.
L'évolution à laquelle aussi bien les individus dans leur ensemble que le sentiment particulier les unissant peuvent être soumis durant leur constante vie en commun, ne dépend point de leur volonté. C'est une des erreurs psychologiques les plus courantes que celle qui consiste à croire que la volonté soit quelque chose d'absolument différent de la pensée et de la sensibilité, qu'elle constitue une puissance à laquelle il faut d'abord faire un appel spécial pour qu'elle intervienne comme un deus ex machina et résolve les difficultés. Dans les condi-
dans « Tilskueren » (1885), l'article « Om en Reaktion inod den moderne Strdben eften slôrre sexuel Sàdelighed » (sur une réaction contre les aspirations modernes vers une plus grande moralité sexuelle).