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XVIII. — 3. DONNÉES SOCIOLOGIQUES

2. — Sur la nature de la femme, deux opinions radicalement différentes sont en présence. L'une (soutenue dans l'antiquité par Platon, dans les temps modernes par Stuart-Mill) admet que la différence entre les facultés de l'homme et de la femme, si elle existe, n'est qu'une différence de degré, l'autre (soutenue entre autres par Spencer) veut que la différence de nature soit si profonde et si bien établie qu'elle doive toujours entraîner une différence qualitative dans les situations et les fonctions.

Il faut toujours être prudent lorsqu'on parle de particularités ou de différences naturelles, comme si elles étaient éternelles et immuables. La nature se trouve, surtout dans le domaine des êtres vivants, dans une perpétuelle évolution. La nature actuelle que nous voyons est toujours, elle aussi, un résultat, et une autre en sortira h son tour. D'autre part, cette évolution ne se produit néanmoins que lentement, et nous devons bien prendre garde h quel point nous en sommes au moment donné.

De plus, la nature et la condition de la femme exercent une action réciproque l'une sur l'autre, sa condition est déterminée par sa nature, mais réagit à son tour sur celle-ci. C'est pourquoi sa nature dépend en grande partie de ce qui est exigé d'elle et des droits qu'on lui accorde. Ce dont il s'agit, ici comme partout, c'est de proportionner les exigences et les droits de manière à satisfaire la nature, tout en la développant en même temps dans la direction favorable.

3. — Si nous considérons la nature et la situation de la femme aux différentes époques et dans les différents lieux, nous trouvons diverses formes de répartition du travail entre elle et l'homme.

La femme est d'abord la première esclave. Elle doit s'occuper de tous les travaux dont l'homme ne veut point, porter ou traîner les fardeaux, prendre soin de l'habitation, des vêtements et de la culture du sol. Elle est estimée avant tout d'après sa capacité de travail*. Dès l'enfance, elle occupe un rang

* Voir p. ex. Th. Waitz : Die Indianer Nonlamerikas, p. 99. —F. Mïjller : Allgemeine Ethnographie, p. 161; 288 sqq. — Spenceu [Principles of Ethics § 4^8) pense que la manière dont les femmes sont traitées est le plus triste spectacle que nous offre l'histoire, et que l'histoire non écrite, si nous la connaissions, serait plus triste encore sur ce point. Le cannibalisme et les mauvais traitements infligés aux captifs ne se seraient produits que d'une manière occasionnelle; la brutalité dans le traitement des femmes serait au contraire universelle.

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inférieur à ses frères. Bien qu'elle appartienne au sexe le plus faible, il faut qu'elle emploie courageusement ses forces. D'ailleurs la somme de ces forces dépasse celles de la femme civilisée. Pour ne citer qu'un exemple, une femme indienne accouche fréquemment toute seule et retourne aussitôt après à ses rudes travaux. Suivant quelques érudits, chez les premiers hommes dont nous trouvions la trace, la différence de vigueur et de structure n'était pas aussi grande entre les deux sexes qu'elle l'est devenue plus tard, par suite d'un changement dans la répartition du travail.

Une nouvelle répartition se i)roduit, lorsque les tiavaux les plus durs sont attribués à l'esclave. La femme dès lors ne s'occupe plus que des travaux intérieurs du ménage. Elle reçoit h ce moment son domaine propre, qu'elle a conservé jusqu'aujourd'hui, dans des conditions diverses suivant que la forme dominante du mariage a été la polygamie ou bien la monogamie.

Enfin de nos jours, en plusieurs pays, l'occasion s'est offerte aux femmes d'exercer leur activité dans toute une série de sphères que Ton regardait auparavant comme le monopole des hommes. Elles sont aujourd'hui médecins, avocates, religieuses, ingénieures, employées de bureau ou de chemin de fer, etc., et sont parfois électrices aux assemblées communales et politiques. Par là s'est ouverte à la femme la perspective d'une évolution et d'une condition tout autres que celles qu'on regardait autrefois comme les seules naturelles. Toutefois, bien des gens mettent encore en doute la nécessité ou l'utilité de ces innovations.

L'étude de cette question présente un intérêt d'autant plus considérable que la situation faite à la femme constitue, peut-on dire, un critérium de l'avancement moral du genre humain. Le Grec se vantait de sa supériorité sur les Barbares dans la manière de traiter les femmes; le Romain se vantait d'être supérieur au Grec pour la même raison, et le chrétien fait de même par rapport au Romain.

L'histoire montre cependant que la condition de la femme aux différentes époques n'a pas seulement été déterminée par la répartition économique et sociale du travail, mais encore par le caractère entier de la formation générale et de la vie de l'esprit.

Dans la civilisation grecque, ce sont surtout les philosophes stoïciens qui ont soutenu l'égalité morale de l'homme et de la

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femme. S'il est effectivement certaines tâches plus particulièrement faites pour les hommes et d'autres pour les femmes, il n'y avait cependant, à leur avis, aucune ambition légitime d'où l'un des deux sexes dût être exclu. Les Stoïciens postérieurs demaù- (laient que la jeunesse de l'un comme de l'autre sexe fut instruite dans la philosophie. Ce sont les mêmes philosophes qui ont eu du mariage, considéré comme une intime communauté dévie, la plus nobre conception de l'antiquité : un développement intellectuel plus complet était à leurs yeux la condition nécessaire pour que la femme pût tenir convenablement sa place au foyer domestique. C'est là un progrès considérable, si l'on songe que les femmes athéniennes étaient exclues de toute culture intellectuelle, et que les hommes pouvaient satisfaire seulement dans le commerce des courtisanes leur besoin de fréquenter des

femmes cultivées.

Le christianisme également contribua à élever la condition de la femme, en établissant entre l'homme et elle une plus profonde communauté d'esprit. La foi et l'espérance leur étaient en effet communes, et leur vie à tous deux avait pour base l'attente des grands événements qui devaient arriver dans un avenir prochain. L'attente de la fin imminente du monde donnait à la vie de tous les individus un but élevé, tout à fait indépendant de leurs conditions particulières. Dès lors la femme pouvait réaliser sa destinée personnelle, même sans être ni épouse ni mère. Pour des raisons ascétiques, le christianisme primitif avait même une préférence pour le célibat, surtout pour l'état de virginité. En faisant complètement abstraction des motifs sur lesquels on se fondait, c'est assurément un fait d'une importance considérable que la vie de la femme ait ainsi reçu une raison d'être sérieuse, indépendante de son rôle dans la famille. En présence de cette innovation capitale, peu importe que la femme ait été encore maintenue dans un état d'infériorité, à la manière orientale, n'ayant pas le droit de parlera l'Eglise et devant se contenter des enseignements de son mari au foyer domestique. L'essentiel c'était le grand principe, gloire impérissable du christianisme primitif, qui proclame les biens suprêmes accessibles à tous les hommes, sans distinction de sexe, de condition ou de race.

A la Renaissance, le mouvement considérable d'idées qui se produit alors profite aux femmes comme aux hommes, et le

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