La propriété privée des biens matériels rend nécessaire
leur échange, c'est-à-dire le commerce. Dans la société socialiste il n'y aurait place pour aucun commerce : les produits et les moyens de jouissance seraient répartis du siège de la puissance centrale (soit de l'Etat total, soit de la commune) entre les divers individus, mais entre ces innombrables individus particuliers n'existerait aucun commerce privé. La centralisation de la fonction d'échange aurait d'ailleurs pour but l'intérêt de la société, puisqu'elle permettrait d'éviter les intermédiaires superflus. Le grand essor des sociétés coopératives (XXIII, 6) démontre qu'il y a bien plus d'intermédiaires inutiles qu'on n'aurait pu le supposer a priori. Attendu que la société n'existe pas en vue du commerce mais le commerce en vue de la société, un efl'ort comme celui des sociétés coopératives est pleinement justifié et constitue un élément capital du socialisme empirique. Il ne faut pas mesurer cependant l'importance du commerce d'après celle des intermédiaires inutiles. Le commerce repose sur l'activité des forces individuelles libres, qui se manifeste ici tout aussi bien que dans la production. Pour celui qui possède des biens dont il ne se sert pas lui-même, il s'agit de trouver un endroit où l'on en ait besoin. Il s'en faut bien que l'esprit commercial consiste uniquement dans l'art de vendre plus cher ce qu'on a acheté meil-
leur marché ; sa partie la plus essentielle est la faculté de découvrir en quels lieux il y a des besoins à satisfaire. C'est exécuter un travail productif, de découvrir un lieu où un produit peut être utile et d'y amener ce produit d'un lieu où il ne rend aucun service. Les théoriciens socialistes l'ont souvent oublié. Et cependant, cela est aussi évident qu'il l'est que le paysan accomplit un travail productif lorsqu'il porte son blé chez le marchand, au lieu de le laisser entassé dans sa grange ou pourrir sur pied. Naturellement ce sont des intérêts personnels qui mettent d'abord ces facultés en mouvement, et de là viennent les mauvais côtés du commerce et des commer(,-ants. Si l'on méprisait, surtout autrefois, le commerce comme un mode immoral d'acquisition, ainsi que l'ont fait les philosophes grecs, les Pères de l'Eglise et les scolastiques, c'est uniquement parce qu'on croyait qu'il engendrait la bassesse, l'avarice, la mauvaise foi et la dureté i. On n'apercevait point la grande importance morale et sociale qu'a le commerce en unissant les hommes par leurs intérêts. Le commerce exprime que les hommes et les peuples ne se suffisent pas à eux-mêmes et que, par suite, ils cherchent d'eux-mêmes à se compléter. L'Etat socialiste qui prétendrait exclure le commerce devrait être soit (comme le concevait FicHTE) un Etat fermé, se suffisant à lui-même sous le rapport économique, soit (comme le concevait Rodbertus) un Etat universel, embrassant tous les peuples. Jusqu'à ce qu'un pareil Etat universel se soit formé, le commerce sera une nécessité ; il deviendra même un moyen essentiel de sa formation. Pour ce qui est de l'Etat fermé, il ne devrait d'après Fichte avoir avec les autres Etats que des relations intellectuelles, mais non économiques. La science, non le commerce, formerait l'union des hommes. Mais justement, l'union idéale dépend ici de l'union matérielle ; celle-ci fraie le chemin à celle-là. Le lien une fois établi pour des raisons économiques, peut servir de préparation à une liaison plus complète. Déjà le fait d'être en rapports commerciaux permanents suppose une confiance mutuelle qui ne s'appuie pas seulement sur des intérêts égoïstes, mais sur l'estime, des caractères. Une vivante action réciproque et de solides liens s'établissent ainsi entre les individus d'un même peuple et entre des peuples difl"érents. Aussi le commerce a-t-il joué un rôle consi-
' Platon. Les lois, 4« livre.
dérable dans l'histoire de la civilisation. Il a mis en relation et fait se connaître des hommes qui autrement ne seraient jamais entrés en contact les uns avec les autres. Souvent il a élargi l'horizon étroit où se mouvaient les regards, avant que le besoin et la possibilité d'une action réciproque avec les parties plus lointaines de l'humanité fussent nés. Là surtout où existe un commerce maritime avec des pays éloignés, une vue plus large de la vie et de ses conditions se développe aisément : toutes sortes d'idées et de projets nouveaux s'agitent, on prend connaissance de mœurs et d'institutions nouvelles, et l'on s'affranchit peu à peu de la coutume et de la tradition. Les vaisseaux et les caravanes sont accompagnés d'invisibles passagers : grâce aux relations matérielles, il s'établit aussi une communication réciproque des idées et des sentiments. Par là l'échange matériel devient utile à la vie mentale elle-même (cf. XXIV, 1).