IV
< Stiibt MiLL ■ Principes d'économie politique, tr. fr L. BkentIno Wie chrisllich-so-Jale Bewegung in Englaml. Lcpz.g, I88Î,
tives de consommation permet de garder pour soi une partie du gain qui serait restée autrement dans les mains des intermédiaires. Les membres forment une association dont le principal but est de se procurer les denrées de première nécessité à meilleur marché, en les achetant directement aux producteurs Mais il en va de ces sociétés comme des autres : l'action en commun engendre des qualités nouvelles, et au but primitif élémentaire s'en ajoutent d'autres plus élevés et plus vastes. Dans les pays ou les coopératives de consommation ont prospéré (surtout en .\ngleterre et en Suisse)', elles ont puissamment contribué à développer le sentiment de la solidarité. Elles exigeaient en outre de la droiture et du désintéressement, de l'intelligence et de l'énergie, des sentiments démocratiques et l'aptitude à s'administrer soi-même. A coté des associations professionnelles, elles ont été la meilleure école de la classe ouvrière et le moyen le plus puissant de l'organisation sociale de cette classe qui depuis la suppression du servage et des corporations, formait une sorte de masse chaotique. Un résultat de première importance c'a été que le travail au service de ces sociétés a formé un corps d'hommes d'une grande habileté administrative et capables de comprendre les intérêts généraux. Cette évolution est partie .1 en bas, par l'exercice des forces dans de petites sphères et souvent pour des intérêts en apparence insignifiants et tout matériels. Mais se procurer des subsistances à bon marché n'est i>as leur seul but. Elles ont tenu également compte des fins idéales, en particulier de la culture intellectuelle et esthétique de leurs membres, et beaucoup de coopératives ont dans leur local des salles d'audition et des bibliothèques. En outre, avec l'aide des capitaux communs, on arrive souvent à fabriquer pour la société des articles de première nécessité, et l'expérience a montré que les sociétés de production ainsi formées ont une .'xistence plus saine que celles n'ayant pas le même point d'appui, et qu'elles ne dégénèrent pas aussi facilement en pures sociétés par actions.
Il n'est pas nécessaire d'exposer comment les trois lois fondamentales de l'évolution morale se manifestent ici de même que dans les associations précédemment citées. Quel que soit l'ave-
• Béatrice Weuu ; Die brilische Oenossemcliaftsbeweciung. Leipzig J893 — llA.Ns MuLLER : Die schweizerisclien Konsumoenoxxensi-hrlfi^,, r-.i„' ion»' HôFPDiNu. — Morale,
Konsumgenossenschaften, Bàlc, 1896.
nir réservé h ces associations et aux autres semblables, certainement leur histoire renferme les expériences les plus importantes que le genre humain ait faites durant le dernier siècle. Les formes de société se développant sur le terrain de la liberté ont le grand avantage d'être nées d'exigences qui se sont manifestées spontanément et ne sont point le produit d'efforts artificiels. Elles s'essaient tout d'abord dans de petites sphères, avant de prendre une extension plus considérable. Elles nous montrent comment l'empire sur soi-même, la sympathie et le goût des biens idéaux s'éveillent dès que les hommes luttent en commun pour l'existence et ne se bornent pas à suivre aveuglément chacun pour soi l'instinct de conservation personnelle.
B. - OKGANISATION DU TRAVAIL PAU L'INTEUVENTION DE L'ÉTAT ET DE LA COMMUNE
7. — Les phénomènes sociaux que nous venons de décrire rentrent nettement sous l'idée de l'association libre de culture. Us consistaient dans une union libre ayant pour raison d'être l'effort en vue de lins communes. Leur valeur morale résidait dans les transformations et substitutions psychologiques provoquées par la vie au sein de ces associations, et dans les devoirs, les tâches et les conflits nouveaux qu'elles entraînent relativement à elles-mêmes. Or la question se pose tout naturellement de savoir quels rapports ces associations libres de culture soutiennent avec les formes sociales dont l'organisation n'est point laissée aux combinaisons spontanées ou réfléchies des forces libres, mais est poursuivie au besoin par la force et la contrainte. Si par socialisme on entend l'idée d'après laquelle l'Etat ou la commune devraient disposer de tous les moyens de production et déterminer leur mise en œuvre ainsi que la distribution des proflts, c'est la question des rapports de la libre association de culture avec le socialisme que nous avons devant nous. Mais il faut bien prendre garde que le terme de « socialisme » est employé par des conceptions sociales très différentes, chose que ne doivent pas oublier notamment ceux que l'emploi seul de ce mot sufflt à inquiéter. Sous toutes ses formes, le socialisme signifle la lutte et l'admiration pour un idéal social futur ; mais les traits particuliers de cette image idéale et plus encore les rapports de l'idéal futur entier avec
l'état de choses actuel, ainsi que la manière dont doit s'accomplir le passage de l'état présent h l'état futur, peuvent se présenter très différemment dans les diverses théories. C'est pourquoi nous allons brièvement caractériser les principales formes du socialisme. Si nous les rangeons dans leur succession historique, nous voyons l'évolution des idées socialistes progresser d'une manière rythmique, et résulter d'une action réciproque qui s'établit entre elles et les conditions historiques.
a. Pl.\.ton a décrit dans sa République une société idéale où la propriété privée est supprimée en ce qui concerne les classes dirigeantes pour leur permettre de se consacrer aux intérêts publics et aux travaux intellectuels. Sous son influence, mais surtout poussé par les conditions sociales telles qu'elles existaient en Angleterre vers la lin du moyen âge, Thomas Morus écrivit son livre de VlHopia (15l6j. Un siècle plus tard, Gampa- XELLA, dans la prison où l'avait fait jeter sa participation aux mouvements sociaux et politiques de l'Italie du sud, écrivit sa Cité du soleil (Civitas so//s 16:23 1), Aussi bien dans la République de Platon quc^dans l'Utopie et la Cité du soleil, l'ordre social est établi par des lois coercitives. On ne distingue pas encore l'Etat de la société et on ignore encore la puissance des forces libres. Le principal intérêt de ces constructions idéales réside dans leur critique des conditions sociales réelles qu'elles présupposent. Ce qui produit les idéals sociaux c'est l'injustice et la misère, et cela par un effet de contraste. On adopte ici le critère même que nous avons établi précédemment, bien que l'application de ce critère ne soit pas faite avec une entière rigueur. Ce qui caractérise surtout la forme de socialisme représentée par ces ouvrages, c'est que l'image de l'avenir y est purement et simplement juxtaposée h l'état présent, comme son contraire, sans qu'on essaie de montrer comment pourrait se réaliser le passage du présent à l'avenir. A toutes les époques, l'attitude critique à l'égard de l'état réel et la foi enthousiaste en l'idéal ont caractérisé le socialisme : et c'est tantôt l'un tantôt l'autre de ces éléments qui a eu la prépondérance. Il doit son influence considérable à la fois à sa critique de la réalité donnée, h l'indignation qu'il éprouve contre elle, et à l'attrait de l'image qu'il se fait de l'avenir. Les hommes n'ont pas seulement besoin
* Voir Geschichte der neueren Philosophie, I. p. 172.
t ii
de critique : il leur faut aussi de grandes images, capables de remplir leur esprit et de donner un contenu détermine a cur besoin d'espérance, et ce besoin, Platon, Morus et Campanclla le satisfont conformément aux conditions historiques. Les formes postérieures du socialisme s'efforcent de manières diverses de rrouver des intermédiaires entre le doute et la foi, entre 1 image sombre du présent et l'image briUanlc de l'avenir.
b Une série d'hommes du commencement du xix^ siècle fondèrent d.' grands espoirs sur le travail commun des forces libres SuNT-SiMON'. Ch.vrles Fourier et Robert Owen se rencontrèrent dans cette idée fondamentale qu'on pourrait remédiera la misère et à linjustice nées de l'exploitation des hommes les uns par les autres, si les hommes s'unissaient entre eux pour exploiter en commun la nature. C'est déjà une indication précise sur la voie à suivre pour atteindre le but idéal. Mais le défaut de ces théoriciens consiste en ce qu ils ne savent aucun moyen de tomber sur cette voie : la formation de sociétés libres et de liens fraternels. Ils pensent tout d'abord à des reunions d'hommes se proposant, dans leur enthousiasme philanthroninue de réaliser directement l'idéal social. Ce socialisme philanthropique s'approche donc déjà plus de la réalité que l'ancienne conception, qu'on pourrait appeler le socmhsme utopique; mais il lui manque encore plusieurs intermédiaires. Toutefois - et ce n'en est pas le côté le moins intéressant l'enthousiasme qui l'animait ne resta pas sans utilité, mais fut une cause active importante dans le cours de révolution sociale. Ce furent en grande partie les disciples que Saint-Simon, Monrier et Owen se firent dans la classe ouvrière, dont l'enthousiasme ,.( l'esprit pratique provoquèrent la fondation des associations professionnelles, des coopératives de consommation et de production. Les coopératives de production .^n particulier sont une création des Saint-Simon iens ; c'est à eux que les empruntèrent le, « socialistes chrétiens ... anglais. Les idées et les disciples dOwen ont joué un rôle essentiel dans l'histoire des associalions professionnelles et des coopératives de consommation anglaises. Quant au mouvement coopératif suisse, il doit son
- Sui' cet homme, dont les idées euienl une importance considérable p„urrévoîuaon de la philosophie, voir ma GesMchte de,- nfueren l'Ialc Sophie, II, p. 348-353.
esprit aux idées fouriéristes, mais subit plus tard l'influence du mouvement anglais. Il apparut ainsi qu'il ne suffit pas de commencer par les idées, mais que le besoin naturel et le développement spontané de la vie doivent coïncider avec le mouvement des idées. Il faut que l'expérience et la construction agissent de concert. Gela est devenu possible grâce h la séparalion, amenée par les réformes et les découvertes du xviii* siècle, entre l'Etat et la société. Une libre évolution sociale put désormais se produire, grâce h laquelle de nouvelles idées purent être soumises à l'épreuve en bas, dans des sphères restreintes, de sorte que la voie d'en haut, par la loi et la contrainte, ne fut plus la seule possible.
c. Tandis que les socialistes philanthropiques pensaient surtout à l'organisation libre des forces affranchies par la grande Révolution, la troisième des formes principales du socialisme marque un retour vers le socialisme utopique, en enseignant que l'Etat doit s'emparer de tous les moyens de production. Elle croit cependant avoir dépassé l'utopisme, en déduisant et <lémontrant scientifiquement ce qui n'était chez ce dernier qu'objet de foi ou d'indignalion. Cette doctrine prend à l'égard du socialisme utopique à peu près la même position que prenait, dans la période romantique, la philosophie spéculative à l'égard de la religion positive : le contenu est le même, mais la différence réside dans la forme scientifique ^ Ce n'est d'ailleurs pas un hasard que les fondateurs de cette doctrine soient sortis de l'école hégélienne. Elle prend volontiers le nom de socialisme scientifique, mais celui de socialisme spéculatif lui conviendrait mieux. La valeur scientifique que possèdent incontestablement les deux fondateurs de cette doctrine, Friedrich Engels et Karl Marx, vient surtout de ce qu'ils ont soutenu le caractère historique des notions et des lois économiques, alors qu'on était ordinairement porté à les regarder comme des idées et des vérités éternelles. Cela tient a ce que Engels et Marx rattachent la question sociale à l'ensemble de l'évolution historique. Mais ils considèrent cette liaison de telle sorte qu'il semblerait que riiistoire totale du monde dût graviter autour des questions économiques. Toute organisation sociale, toute morale et tout droit, toutes les idées politiques et religieuses, dépendent sui-
* Cf. Creschichfe der neueren Philosophie, II, p. 205-209.
il)
vant Marx des conditions économiques. La culture idéale tout entière ne serait que la manière dont les hommes prennent conscience des conditions économiques de leur existence. En particulier, la science sociale est elle-même le produit d'un mouvement historique lans le sens de conditions économiques nouvelles et non pas — comme chez les utopistes et les philanthropes — un système plus ou moins bien imaginé. La vraie science sociale naît quand on prend conscience des faits qui se sont accomplis ou sont en train de s'accomplir. Or les faits accomplis les voici : par suite de la distribution historique d<' la puissance, a eu lieu une division du travail qui a séparé les ouvriers des moyens de travail (le sol et les instruments), tandis que le capital s'est concentré en un nonibre de mains relativement restreint. L'introduction du machinisme a eu pour elfel «le remettre les ouvriers dans la dépendance complète des patrons. Une fois que les capitalistes ont exproprié la classe des ouvriers, les petits capitalistes sont expropriés à leur tour par les grands. Nous sommes maintenant à un tournant, 011 existe une disproportion manifeste entre la force productive, qu'il faut chercher uniquement dans le travail, et l'organisation de la production, qui fait affluer la portion la plus considérable de la richesse entre les mains de ceux qui ne travaillent pas, c'està-dire des capitalistes. C'est dans cette disproportion, de jour en jour plus grande, que consiste la question sociale. La solution en pourra seulement être obtenue lorsque l'ordre actuel aura épuisé toutes ses conséquences. C'est ce qui se produira au moment où la concentration des capitaux se trouvera poussée si loin que l'Etat pourra facilement exproprier le petit nombr<' des capitalistes restants. La transformation s'opérera donc par une négation de la négation : ceux qui jusqu'ici étaient expropriants deviendront eux-mêmes expropriés*. Mais la condition de cette transformation c'est que les ouvriers se soient unis en grandes associations, qu'ils soient prêts à s'emparer delà puissance, puis en même temps, que les grands progrès techniques aient rendu l'exploitation en commun à la fois possible et — h cause du prix élevé des moyens de travail — nécessaire. Avant tout, il faut que les ouvriers prennent conscience de leur mis-
* Karl. Marx : Das Kapital, 1«. Hambourg, 1872, p. 793 (tiad. fr. de J. Roy, p. 342 l)).
sion et de leur force. Seule la lutte des classes peut arracher la puissance à ceux qui la détiennent actuellement. Et c'est la le point où les idées spéculatives de Marx aboutissent à 1 action
crkp I aie
Le trait le plus caractéristique de cette doctrine est la manière toute déductive dont elle se fonde. Elle dérive d'une théorie générale de philosophie historique, d'après laquelle les conditions économiques formeraient la base de toute culture. La culture idéale ne serait que l'effet ou le reflet de la culture matérielle. Aussi voit-on dans le travail, qui veut dire ici le travail matériel, la source de toute valeur, et l'on conteste que l'évolution historique soit délerminée d'une manière quelconque par des facteurs idéaux. Il s'agit uniquement de la lutte pour le pain, en dépit des nombreux déguisements que ce mobile primordial est capable de revêtir.
Or le rapport de l'économie à la morale, de la culture matérielle à la culture idéale, est loin d'être aussi simple. Il est exact que la culture idéale suppose nécessairement la culture matérielle, en ce sens que pour vivre par l'esprit, il faut d abord vivre, et qu'on peut vivre sans vivre par l'esprit. Mais il ne s'ensuit pas que la culture idéale soit simplement l'effet ou le reflet de la culture matérielle. Lorsque les exigences matérielles de la vie se trouvent satisfaites dans une certaine mesure, l'énergie qui n'est pas employée dans ce but peut être reportée sur des occupations spirituelles, sur les idées et les sentiments, sur l'art, la religion et la science. Mais ce transfert n'est pas chose évidente par elle-même, et il se présente ici des problèmes dont Marx n'a pas tenu compte. En outre, la culture idéale, une fois développée, réagit sur la culture matérielle. Cela se produit déjà dans des conditions si primitives que nous ne connaissons aucun peuple dont la lutte pour l'existence n'ait pas été influencée par la religion, la tradition et la morale. L' « idéologie .) est déjà de très bonne heure un facteur de l'évolution qu'aucune théorie de philosophie historique ne saurait négliger. En admettant même que les idées suscitées par la lutle pour l'existence ne soient à l'origine que des moyens et des détours pour obtenir le but matériel, elles deviennent pourtant de très bonne heure elles-mêmes des lins, en recevant une valeur pour elles-mêmes. Il peut arriver par exemple que l'ouvrier, pris individuellement, ne s'unisse à ses camarades que
XXVÏ. — B. 7, c. SOLUTIONS POSSIBLES
paur obtenir par là un avantage déterminé ; mais bientôt l'honneur et le progrès de sa classe deviendront pour lui des fins qu'il poursuivra sans arrière-pensées égoïstes. Les substitutions de motifs de ce genre rendent les choses plus complexes que ne saurait l'admettre l'exposition purement déductive de
Marx.
La théorie de Marx prétend décrire l'évolulion sociale comme absolument indépendante de tous motifs idéaux. Mais l'histoire du problème social et celle même du socialisme montrent que ces motifs interviennent en fait. Nous avons d'ailleurs vu précédemment (IV, 6) que la conscience morale est justement, elle aussi, une force, un terme dans la série causale déterminant l'évolution. Suivant Marx, toute théorie, toute « idéologie » ne serait que la conscience de ce qui arrive ; mais quelle valeur possède ce qui s'agite dans le cerveau d'un nombre plus ou moins grand d'individus, si cela n'a aucun etîet pratique? Aussi bien, Marx admet-il lui aussi qu'il y a plus qu'un intérêt théorique à trouver la loi du mouvement économique d'une société. Dans la préface du « Capital », il écrit : « Alors même qu'une société est parvenue h découvrir la trace de la loi naturelle qui régit son mouvement, elle ne saurait ni passer ni supprimer les phases naturelles de l'évolution ; mais elle peut abréger et adoucir les douleurs de l'enfantement. » Cette abréviation et cet adoucissoiuent dépassent déjà ce que Marx pouvait logiquement accorder. D'une manière générale, xMarx admet un plus grand nombre de postulats qu'il ne veut l'avouer. Sa théorie est proprement une théorie morale ; le résultat auquel il aboutit repose sur un postulat moral qu'il laisse percer en certains endroits, savoir que l'homme ne doit pas seulement être traité comme un moyen mais toujours en même temps comme fin. Ce postulat, où se trouve la raison de l'indignation qui perce dans son exposé, tout savant et laborieux qu'il soit, est exprimé dans la proposition suivante : « Dans le mode de production (capitaliste) l'ouvrier existe pour le besoin de réaliser des valeurs actuelles au lieu que ce soit au contraire la richesse réelle qui existe pour les besoins de développement des ouvriers. » ( Das Kapital. P p. 646). D'où Marx peut-il donc savoir pourquoi la richesse existe? Par une méthode purement historique, en y ajoutant même la déduction qu elle comporte, il ne peut rien savoir sur la fin en vue de laquelle la richesse sera un jour
employée par suite d'une loi nécessaire d'évolution. Mais il intervient ici dans son exposé pour y intercaler une appréciation personnelle. La proposition citée contient le germe de toute une morale. Si l'on adopte l'appréciation pratique qui lui sert ainsi de base, on comprend mieux comment la connaissance de la loi d'évolution peut avoir pour cITet «d'abréger et d'adoucir. >» C'est l'indignation produite par l'éloignement où l'idéal se trouve par rapport à la réalité qui sert de stimulant et de soutien dans la lutte contre les obstacles. La propre « idéologie » de Marx est une arme puissante entre ses mains et celles de ses disciples, et elle est certainement issue à l'origine non d'un intérêt purement théorique, mais de son aptitude à servir d'arme. A^iinement Marx cherche à nier ou à dissimuler l'idéalisme recouvert par son attitude et condition nécessaire en même temps de la réussite d'une chose aussi considérable dans l'histoire que la création d'un nouvel ordre social. Il se place à un point de vue moral, sans vouloir en convenir.
Dans ses indications sur la marche à suivre pour arriver au but, Marx insiste surtout sur la lutte des classes. Elle est à ses yeux le phénomène le plus important de l'évolution sociale moderne K Pourtant il n'est guère juste de s'en tenir au côté négatif de la question. Quand une nouvelle couche sociale doitse faire sa place au soleil, elle a naturellement à soutenir un dur combat contre les couches qui détenaient jusqu'alors la totalité de la puissance sociale, et ce combat ne va pas toujoui's sans qu'il y ait du sang versé. Mais il ne faut pas insister exclusivement sur l'opposition contre les autres classes. L'union, la fraternité réciproque entre les ouvriers, rendues nécessaires par la lutte, engendrent des qualités nouvelles. Grâce à l'union et au moyen delà culture et de l'instruction acquise au service des fins communes, l'individu apprend à mieux connaître ses devoirs et ses droits en tant qu'organe au service de l'humanité. A cause de ce sentiment croissant de leur valeur, à cause de la puissance matérielle dont disposent les associations et de leur influence politique, les ouvriers seront de plus en plus des fins, et non de
* Dans l'exposé du Mar.visnic que Weuxer Sombart a donné dans ses leçons de Zurich, il a tout particulièiement insisté sur ce côté de la ques^ tion. Ces leçons, ainsi (jue la discussion soulevée par elles, ont été publiées à Berne en 1897, et tratluites en français sous le titre : Le socialisme el le mouvement social au XIX" siècle. Paris, Giard et Brière,
simples moyens, dans le processus social. Si Marx ne met pas plus nettement en relief ce côté de la question, c'est que d'après sa théorie la concentration croissante des capitaux fait croître? parallèlement la misère, l'oppression, l'asservissement et la déprédation, et par là même finira par amener la catastrophe qui expropriera les expropriateurs. Or l'influence éducatrice exercée par les associations sur les ouvriers, l'amélioration constante qu'elles amènent dans les conditions de vie, ne s'accordent pas très bien avec la théorie de la catastrophe. Si Marx avait attribué une valeur positive aux associations, il lui aurait été impossible de faire la déduction de la calastrophe.
Malgré le caractère scientifique qu'il croit avoir donné au socialisme, Marx n'a pourtant pas complètement rompu avec l'utopie. On le voit non seulement par l'assurance avec laquelle il prédit la catastrophe, mais encore dans les indications, sans doute rares et brèves, qu'il donne sur l'état social destiné à lui succéder. Après l'expropriation du petit nombre des capitalistes restants par la masse entière du peuple, aucune différence de classe ne devra plus exister. On lit dans un de ses plus anciens écrits^ : « Est-ce à dire qu'après la chute de l'ancienne société il y aura une nouvelle domination de classe, se résumant dans un nouveau pouvoir politique 1 Non. La condition d'affranchissement de la classe laborieuse, c'est l'abolition de toute classe... il n'y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile ». Or une société sans « pouvoir politique proprement dit » est manifestement une utopie et qui dépasse celle des descriptions de Platon, Morus et Campanella; car dans l'Etat idéal de ceux-ci il y a un pouvoir politique organisé. Dans ses écrits postérieurs, Marx ne s'exprime que d'une manière imprécise et négative sur l'Etat de la société future. Lui et ses partisans estiment qu'il sera assez tôt pour en parler une fois que l'ordre de choses actuel sera détruit. Cette opinion s'accorde d'ailleurs avec la théorie de la catastrophe, d'après laquelle « la Révolution » doit conduire h quelque chose d'absolument opposé à ce qui existe actuellement, mais elle est en contradiction avec Texpérience, laquelle
* Misère de la philosophie, nouvelle édit. Paris, Giatd et Brièru, 1896, p. 243.
montre le passé préparant l'avenir d'une manière non seulement négative mais aussi positive. Au reste, on n'a plus la confiance naïve des anciens utopistes dans les constructions de l'imagination, et les vagues indications qu'on se permet Rcmbient bien plutôt des moyens en vue de l'agitation que des parties nécessaires de la théorie.
d. Par opposition au socialisme utopique, philanthropique et spéculatif, il se manifeste de nos jours, surtout en Angleterre, une tendance qui peut être appelée assez exactement un socialisme empirique. Celui-ci ne se propose pas de construire une image de l'avenir, il se rend compte que les désirs philanthropiques ne suffisent pas, et qu'il faut se contenter de demander et d'essayer ce qui est réalisable dans les conditions données; il ne se laisse pas non plus aller à des déductions de philosophie historique, mais prétend procéder inductivementet essayer les solutions possibles en se fondant sur des expériences précises. Ce n'est pas seulement par prudence critique qu'il se prescrit ces limites, mais encore et surtout parce que, plus que toute autre forme de socialisme, il reconnaît la liberté comme moyen et comme fin. Une organisation sociale n'a de valeur réelle que si elle consiste dans l'union des forces libres. Aussi attribue-t-on une grande importance aux organisations ouvrières libres dont nous avons précédemment parlé. Il faut se servir des formes et des degrés inférieurs de la liberté pour produire les formes et les degrés supérieurs. On reproche au système capitaliste d'empêcher le développement de la personnalité chez bien des hommes, en leur rendant les conditions d'existence dures et précaires. 11 s'agit d'assurer aux ouvriers un certain niveau économique {standard oflife, Lebenshaltung) pour leur permettre d'acquérir et de conserver un niveau mental plus élevé. Par le socialisme (ou comme on l'appelle souvent aujourd'hui, le collectivisme) on entend ici une doctrine d'après laquelle il appartient à la société d'assurer au travail des conditions telles que le développement physique et mental des ouvriers ne soit point empêché. En même temps, il faut tenir compte des forces différentes des individus : le faible travaillera selon ses faibles moyens, le fort selon ses moyens plus considérables. On doit se préoccuper de la stabilité des conditions économiques, pour faire disparaître le sentiment paralysateur de l'insécurité. Les conditions extérieures, physiques et sociales, dan^ lesquelles
in»
rhomme vit déterminent en grande partie son caractère. Cest pourquoi il faut s'occuper de disposer le mécanisme social, sur une échelle aussi vaste que possible, de telle sorte qu'il en résulte d'heureux eiïots sur le caractère. Il ne peut servir de rien ici de s'en remettre aux dispositions philanthropiques des patrons. Les ouvriers eux-mêmes ne sont capables d'apprécier que par expérience la valeur des conditions de vie saines, pures et élevées. C'est pourquoi c'est à la société, à l'Etat et à la commune qu'il appartient de réaliser pour la masse de la population des conditions hygiéniques et morales aussi bonnes que possible. Il faut que la classe ouvrière et ses porte-parole se servent des droits civiques qu'ils doivent h Tindividualisme radical pour obtenir, par les commissions scolaires, les conseils municipaux et le Parlement, une influence croissante sur la vie publique. On peut ainsi faire des expériences, et récolter des enseignements susceptibles de fournir des indications sur l'évolution future. Le socialisme d'Etat part d'en haut et exerce son action au moyen d'un régime bureaucratique à fondement doctrinaire. Le socialisme empirique lui, insiste surtout sur l'administration autonome dans les associations professionnelles et coopératives, dans la commune et l'Etat ; c'est en partant des petites sphères qu'il se meut vers les grandes, et il cherche à développer d'abord les forces du peuple par le travail à des tâches modestes de manière à ce qu'elles puissent ensuite venir à bout des plus grandes. Un fait caractéristique, c'est que le socialisme empirique^ ait pour patrie l'Angleterre, et le socialisme spéculatif au contraire l'Allemagne-. Tandis que le socialisme spéculatif
* Le meilleur exposé que j'en connaisse se trouve dans rarticie de Sidney Hall : The moral aspect of socialism (Internat. Journal of Elhics, VI. Cl', aux tomes VI et Vil. la discussion soulevée par cet article). J'ai emprunté l'expression de « socialisme empiriciuc » à Sidney et Béatrice Weiib : Histoire du Tracie-unionisme{lva.d. française d'A. Métin, p. 457). Les ouvrages historiques de ces auteurs montrent comment le socialisme empirique s'est développé. Cf. également l'ouvrage de ll.ws Muller sur les coopératives suisses de consommation. — Depuis 1883 la Fabian Society de Londres travaille dans le même sens par des écrits et des conférences. — Le point de vue du socialisme empirique n'est pas très différent de celui où se plaçait John Stu.vrt Mili. à l'égard de la question sociale [Geschichtc der neueren Philosophie, II, p. 475-478). Celui d'EuGEN DiinuiXG [op. cit., p. 629) ne paraît pas non plus en différer beaucoup,
' Le Marxisme est un dérivé de la philosophie spéculative allemande. Kncore en 1891, F. Exgels déclarait que les socialistes allemands étaient liers de pouvoir se réclamer non seulement do Saint-Simon, de Fouricr et
rappelle surtout les utopistes, le socialisme empirique se rat tache surtout, tant en ce qui regarde son caractère que son origine historique, au socialisme philanthropique.
8. - Le point de vue d'où nous considérons ici l'évolution sociale nous oblige déjà d'avance à sympathiser avec le socialisme sur deux points : ses idées fondamentales les plus essentielles et les traits principaux de sa critique de l'organisation sociale actuelle. Et ces deux points sont communs h toute les formes de socialisme.
Souvent, il est vrai, le socialisme apparaît comme un rêve où se repose le cœur tourmenté et effrayé par le malheur des temps Mais 11 renferme même alors une idée fondamentale réellement morale : 1 idée d'une justice distributive, d'une société parfaite ou les capacités et les besoins de chacun trouvent leur compte l)ans notre siècle en particulier, il forme un utile contrepoids à 1 individualisme exclusif qui morcelle la société en individus .soles. Il soutient en réalité l'idée proprement fondamentale de < e a morale sociale : la situation de l'individu dans la société doit être déterminée par l'utilité de la société tout entière (y compris celle de l'individu). Et c'est en partant de cette idée que le socialisme soumet l'organisation sociale actuelle à une critiauc serrée. Cette critique est à la société ce que l'examen et la connaissance de soi-même sont à l'homme individuel. Elle met h MU les défauts et les souffrances, ce qui est la première condition pour y porter remède.
Mais on peut admettre l'idée fondamentale et la critique sans admettre les voies et moyens proposés pour réaliser cette Idée et pour faire disparaître les défauts signalés. Autre chose ('st de découvrir la maladie, autre chose d'indiquer les remèdes. Il n'y a rien à objecter contre les formes du socialisme qui procèdent par expériences et par essais, et poursuivent leur œuvre au moyen des associations libres ou des institutions municipales et politiques de plus en plus accessibles aux ouvriers, à moins de tenir pour le dernier mot de toute sagesse l'actuelle distribution de la propriété et du travail ce qui d'ailleurs n'est point rare. Jusqu'à quel point cet ordre peut-il
d'Owen mais encore de Kant, de Fichte et de Hegel : le mouvement ou ZT: ""^"^^"^ serait l'héritier de la philosophie^ classique aTmandeJ Wehner Sombart : Friedrich Engels, Ein Blatt zur EmwicSnesÏe* schichte des Sozialismus. Berlin, 1895, p. 13. ^^iiiwiokeiungsge-
se remplacer par un autre? C'est à l'histoire de le montrer. Il nous est impossible de pénétrer h l'avance les éventualités futures, d'autant moins que les substitutions ayant lieu sans cesse (XÏII, 4) peuvent souvent faire que les efforts conscients aboutissent à des résultats bien différents de ceux qu'on pouvait pressentir au début. La substitution des motifs et des valeurs fait de toute intervention dans l'évolution sociale un saut dans l'inconnu. Mais ici ne rien faire c'est également se lancer dans l'inconnu. Toute intervention doit être motivée par la conviction la mieux fondée que l'on puisse obtenir.
Le socialisme empirique se donne pour but de modifier dans un esprit social l'organisation existante du travail et de la propriété ; il laisse indéterminée la question de savoir jusqu'où révolution pourra aller. Un énergique collaborateur du mouvement coopératif suisse définit le socialisme : la doctrine qui cherche h organiser la société humaine de telle façon que l'opposition entre la richesse excessive et la pauvreté disparaisse*. On se propose donc ici une tùche à laquelle on peut travailler degré par degré. A l'opposé se trouve la définition du socialisme donnée par les Marxistes : suppression de l'organisation capitaliste par la socialisation des moyens de production, et lutte det^ classes comme voie pour arriver à ce but. Il est clair que les deux conceptions conçoivent différemment le rapport de la libre association de la culture à l'Etat : dans la première, l'esprit de cette association doit être peu à peu infusé au mécanisme de l'Etat; dans la seconde, il s'agit de s'emparer le plus vite possible du mécanisme de l'Etat afin de pouvoir déterminer l'organisation de la libre association de culture.
Au cours de l'étude critique plus approfondie que nous ferons du socialisme dans les pages suivantes, nous aurons surtout en vue la seconde conception, spéculative ou marxiste. On verra que sa critique nous amènera à attribuer une importance d'autant plus considérable au socialisme empirique.
9. — En tout état de choses, la puissance de l'Etat exerce une grande influence sur la distribution des moyens de travail et de
* Voir la citation dans Haxs Mùller. Die schweïzerischen Konsumgenossenschaflen, p. 453.
- Weuxer Somb.\rt. Friedrich Engels, i>. 25. On ajoute : « Ces points essentiels du programme deviennent de plus en plus un bien commun à tout le prolétariat militant ».
consommation et en ce sens on pourrait dire que toute constitution est un socialisme relatif. D'une manière générale, il paraît impossible de fixer à l'action de l'Etat des limites absolues. L'essence de l'Etat n'est pas immuable : elle se développe avec la nature humaine, avec les conditions historiques, et personne ne peut dire comment l'Etat futur sera un jour constitué. Mais attribuer à l'Etat toute distribution c'est supposer chez les hommes exerçant le pouvoir (et celui-ci est évidemment toujours exercé par des hommes déterminés) des qualités que jusqu'à présent on ne saurait dire qu'ils aient possédées. Gomment des hommes seraient-ils assez parfaits pour ne pas abuser d'une puissance aussi énorme, alors que, l'histoire en témoigne suffisamment, ils abusent déjà de la puissance moins considérable qui a été jusqu'ici confiée aux gouvernants ? C'est un fait caractéristique que ce soit en Angleterre, c'est-à-dire dans le pays capable d'exercer le contrôle le plus sévère sur les actes de La puissance publique, qu'on éprouve le plus de répugnance à en élargir le domaine. Le socialisme d'Etat suppose une notion superstitieuse de l'Etat, une confiance excessive dans l'action susceptible d'être exercée d'en haut sur en bas, oubliant que ce sont pourtant toujoui-s des hommes, non des dieux qui tiennent le gouvernail. Et il n'en saurait être autrement, quand même ce serait la majorité du peuple qui déterminerait la composition (lu gouvernement. Si les hommes deviennent jamais aussi parfaits que les suppose le socialisme, la question sociale aura disparu de ce monde.
Ce n'est pas seulement la perfection morale, mais l'omniscience que devraient posséder, dans l'Etat socialiste, les détenteurs du pouvoir. Pour être à même de distribuer le travail et les produits, ils seraient obligés de connaître les capacités et les besoins des différents individus. Mais les capacités comme les besoins comportent une évolution continuelle, et c'est l'individu même qui peut le mieux les découvrir, pourvu qu'il lui soit permis de les développer aussi librement que possible, afin de les soumettre à l'épreuve. L'Etat, il est vrai, a mission dès mainlenant de choisir les individus les plus aptes àcertaines fonctions et de subvenir à différents besoins. Mais peu de gens seulement croient qu'il pousse l'accomplissement de cette tâche jusqu'à un lel degré de perfection qu'il soit désirable, sans y être obligé par aucune autre raison, de faire tout rentrer dans ses attribu-
lions. L'Elat tel qu'il existe aujourd'hui peut s'appuyer sur le besoin de libre développement, sur la libre initiative des individus particuliers ; il peut choisir parmi ceux qui, pour obéir h leur propre besoin, se sont développés dans un sens déterminé. De plus, en bien des domaines, il entre nécessairement en concurrence avec des entreprises privées. Quelque élargie qu'on puisse se représenter l'action de l'Etal, il ne pourra jamais pourtant se passer de la concurrence faite par l'initiative libre et par l'action privée, à moins de vouloir se figer dans le dogmatisme et la routine. Cela est vrai aussi bien dans le domaine de la culture matérielle que dans celui de la culture idéale.
En ce qui touche le point parliculier de la réparlition des produits, la grosse question se pose ici de savoir ce qu'il faut entendre exactement par une distribution juste. Les auteurs socialistes se partagent sur ce point en deux groupes : les uns veulent que la part de l'individu soit déterminée par le travail elîectué par lui, les autres que la distribution soit déterminée par le besoin de l'individu. Le premier point de vue se trouve exprimé dans celle proposition de Saint-Simon : « Chacun doit être classé suivant sa capacité et rétribué selon ses œuvres ».
le dernier dans ces termes du programme socialiste de Gotha :
« A chacun suivant ses besoins raisonnables ». — Dans le premier cas, on rencontre non seulement la difFiculté de faire une é^ale répartition entre les différentes sortes de travail matériel et mental dont la société a besoin, mais encore ce grave prohlème : commenl s'assurer que la valeur du produit correspond au travail fourni ? 11 s'agit pourtant évidemment de savoir si le produit du travail a une valeur suffisante pour la consommation c'est-à-dire s'il satisfait fi de réels besoins de la société. La valeur d'un produit n'esl pas seulement déterminée par le travail que sa productien a coûté ou par le temps que ce travail a demandé, mais encore par l'utilité de ce produit, et conséquemment par le besoin, le manque, auquel il vient porter remède. C'est pourquoi on peut seulement régler le travail lorsqu'on peut régler les besoins. 11 faut donc que l'une comme l'autre des théories citées donne à l'Etat le pouvoir de déterminer les besoins des individus. En même temps, il faut avoir soin de ne laisser produire ni plus ni autre chose que ce que le pays même peut utiliser. Car un Etat particulier ne saurait gouverner les besoins des autres pays. Aussi le commerce mondial, qui
a pour conséquence de faire produire plus que le pays même n'exige pour sa consommation, et de le rendre ainsi dépendant des pays étrangers, doit-il être limité et contrôlé parle gouvernement. Cette conséquence a été aperçue par J. G Fightf et il n'a pas craint de la tirer (dans son livre Geschlossener flandelsslaat 1800). On tarirait sans doute ainsi du même coup la source des modernes discordances sociales, car historiquement elles remontent jusqu'aux xiii^ et xiv« siècles, époque où commence h s établir un marché mondial, et à partir de laquelle, par conséquent, la production cessa d'être exclusivement déterminée par les bcsoms locaux, faciles h connaître ^ - Quand la deuxième théorie prétend déterminer la distribution d'après les besoins raisonnables de chacun, il est évident que ce n'est pas la raison personnelle de l'individu qui devra décider si ses besoins sont « raisonnables ». Cela revient à la raison des détenteurs de la puissance publique, et les individus particuliers sont mis ain^i en une sorte de tutelle. Malgré la nécessité d'une réglementation des besoins, puisqu'aussi bien l'Etat détermine l'étalon de vie {standard of life) di^ ses fonctionnaires, pourtant il n'y aura pas plus d'avantages ici que dans la production, à ne pas laisser subsister, à côté de cette réglementation, le développement et l'adaptation libres, pour permettre sur la plus vaste échelle possible la comparaison et le choix.
10. — Un amas d'individus n'ayant pas le droit de décider quelles capacités ou quels besoins ils ont, et devant se laisser tailler sur le patron établi par les autorités, constitue une pure masse, non une société organisée. Peu importe d'ailleurs qu'on se représente les futurs directeurs de la société comme dc< génies ou comme des idiots, comme des monarques absolus et des dictateurs ou comme issus du suffrage universel Ce qui donne à la vie sa valeur, e'est-à-dire le libre développement des lacultes et des tendances, se Irouve dans tous les cas éliminé.
La tendance à décider soi-même quelles facultés et quels besoins l'on a, et lesquels d'entre eux méritent d'être développés et satisfaits, n'est pas une nécessité purement égoistc. C'est, comme nous l'avons vu, une condition pour qu'il puisse se trouver dans la société des forces productives capables d'amener
^qq ;* n p': a'il '"''"' ' ^'" Arbeitergilden der Gegenwart, I. p. 58
HôFFDiNG. — Morale.
lu'
au iour quelque chose de nouveau, el de ne pas suivre indéfinimenlTes voies rebattues. Même l'habitude n'est une chose bonne ^ue s l'individu s'y porte de lui-même. Mais quand ,1 s ag.t do ?raver de nouveaux chemins, la satisfaction d'avo.r sum son pX mouvement vers ce qu'on juge bon et utile est souvent Lseu e récompense que l'on obtienne. Les grands mventcu. le " préoccupent souvent pas du tout des avantages qu.s JourraLnt tirer pour eux-mêmes de leurs "^^^^^ ^ arrive d'ailleurs assez souvent qu'ils soient dupes a ce sujet. Gr auMeur empoisonne la vie et rend leur destinée pénible ce sont Ts obsto les qui s'opposenlau libre usage de leurs forces dans le l^nfdÏÏré p'ar eu'x' Mais ^-'adviendra-^. Jusque o«s les moyens de travail seront accaparés par 1 ttat? Ou Prendre t. ôi les moyens de faire les expériences privées auxquelles aadture doit tant, sinon tout? -Selon Se»......, >! <-^--^
c'est être injuste envers le socialisme de croire qu il suppunu née ssairen ent toute liberté de mouvement et toute libre dis- Tos tion des biens matériels. Il disUnguo nettement les moyen. !e ouissance des moyens de production et cherche a montre que le socialisme ne supprime la propriété qu en an tqu, moyen de production, mais non en tant que moyen de jou. rnce. Nou's pourrions librement disposer d- -oyen d iouissance qui nous tomberaient en partage dans la societ. tociaUste. lus pourrions épargner la monnaie reçue, pouv l'employer à nos fins personnelles ou pour faire de dons cl poZ assistance aux autres hommes. Toutefois, la sphen- Sans laquelle le mouvement peut librement ----«'
pas très considérable. Les économies sont vite dépensées lorsqu'il nous est interdit de les faire fructifier, en les confiant L ^'autres qui en ont besoin. Si ceux-ci me servaient des intérêts en échange de l'autorisation de disposer de mes économies pendant un tmps convenu, je pourrais employer ce temps a 5 s occupations qui ne sont pas immédiatement P->ducUve. bien qu'elles exigent un travail sérieux et de longue haleine^ Et crîemps sera d'autant mieux employé qu'il le sera peut-êtro à un travail dont personne d'autre, et en particulier aucune des autorités dominantes dans la société, ne reconnaît la valeur, soit parce qu'on ne voit pas qu'il correspond a des besoins réèls'soit pLe qu'il correspond à des besoins devant d abor être éveillés et dont l'éveil rendra la vie plus riche. Dans 1 Etat
socialiste, qui interdit tout intérêt de l'argent, il y aura place uniquement pour les occupations que l'Etat voudra encourager Non seulement la production individuelle sera supprimée mais la jouissance individuelle, elle aussi, .sera renfermée' dans d'étroites limites. Quand on vit selon le bon plaisir du pouvoir public, alors ne peuvent naître ni tendances plus libres ni efforts vraiment personnels. La rente constitue sans doute une recette dont le rentier profite sans la produire au moment môme- mais elle a cette importance sociale de permettre d'autres applications de l'activité que celles qui présentent une utilité immédiate, et de favoriser l'épargne. Actuellement celui qui est économe sait qu'il peut arriver non seulement à assurer sa propre existence mais encore à seconder d'une manière durable les intérêts et les efforts qui lui sont chers. Evidemment on peut abuser de la rente pour s'abandonner à l'oisiveté; mais tout droit de disposition prête à des abus, sans en excepter celui de lEtat^ De même que le socialisme suppose une humanité capable de fournir des gouvernants parfaits, il suppose encore une humanité dont l'activité et la faculté inventive ne seraient point aflaiblies parce que son initiative serait abolie et ses besoins déterminés par autrui.
L'initiative privée infuse à la vie sociale un sang nouveau. Aussi 1 individu particulier ne doit-il pas, comme tel, êtreabsoument exclu de la production. Il serait absurde de lui laisser la (acuité de dissiper ses épargnes en noces et festins, et de lui refuser celle de les utiliser comme moyens de production. Cet obs acle mis à la liberté d'accroître et de risquer serait intolérable. Ce serait d'ailleurs un obstacle non seulement pour la liberté de l'individu, mais aussi pour l'évolution de la société La suffisance bureaucratique et pariementaire constituerait un empêchement insupportable au progrès. Ce n'est pas seulement la culture matérielle qui aurait à en souffrir, mais aussi la culture idéale Pour empêcher l'esprit d'entreprise et d'innovation SI utile a I ensemble de la société, de donner naissance à une sorte de noblesse héréditaire, il suffirait de modifier le droit d'héritage et de permettre à l'Etat de s'emparer des entreprises privées ayant un caractère d'utilité générale, lorsqu'elles auraient prolité un certain nombre d'années à leurs fondateurs et qu'elles comporteraient une administration publique On étendrait à ^ce cas ce qui existe déjà pour la propriété
littéraire et artistique, ainsi que pour les brevets d'invention. Le socialisme spéculatif, pour améliorer la distribution des richesses, veut en somme en tarir la source. Mais il s'enferme ainsi dans une contradiction : une fois la source du progrès tarie, il n'y aura plus, en fin de compte, de richesses à distribuer. Le socialisme utopique était plus conséquent : il ne se contentait pas de supposer un Etat limité ou fermé, mais exigeait encore la réglementation directe des besoins. Ainsi font par exemple Platon et Campanella. Le socialisme moderne fait à la liberté individuelle cette concession de permettre la propriété privée des moyens de consommation. Au fur et à mesure que l'expérience sociale fera des progrès, les adhérents du socialisme rigoureux s'apercevront certainement eux aussi que la morale sociale se doit h elle-même de réclamer et de favoriser la liberté individuelle, non seulement pour la consommation et la jouissance, mais encore pour le travail et la production. En tout cas, la suppression de la liberté de production, comme solution du problème social, suppose des conditions psycholo- «•iques et sociales tellement différentes des conditions actuelles que ce s«rait de la présomption dogmatique de se prononcer d'une manière tranchée sur ce qu'elle rendra possible ou non.
II. C'est un principe socialiste que le travail est la source
de toute richessse et de toute culturr. Le programme de Gotha débute en le proclamant. Pourtant, ce principe renferme une certaine ambiguïté, que le mot « ouvrier » partage avec lui. En dehors du travail matériel, en effet, il existe aussi un travail mental. Quand bien même, dans la considération de la culture matérielle, nous aurions surtout en vue le travail physique, il est néanmoins manifeste que la position nouvelle et meilleure occupée aujourd'hui par le travail utile h la culture matérielle tient à ce fait que l'industrie moderne est, sur une si vaste échelle, une application des données de la science moderne. Le travail matériel, ou musculaire, suppose donc ici le travail mental ou cérébral. Les tentatives, les idées et les plans issus du travail mental ont donné satisfaction à d'innombrables ouvriers matériels. On ne saurait [dès lors mener aucune organisation sociale à bien, si, comme d'après les programmes socialistes de Gotha (1875; et de Gand (1877). on commence par mettre la classe ouvrière (sous laquelle on comprend les ouvriers matériels, appelés par le programme de Gand « le prolétariat ») en
opposition avec toutes les autres classes. C'est une attitude excusable dans le feu de la lutte; mais si l'on alimentait par trop le sentiment d'opposition et de séparation relativement aux autres classes, on fermerait le seul chemin qui puisse mener à des états meilleurs.
Le travail physique n'est pas la source unique de la richesse et de la culture. Le travail de culture le plus considérable a été accompli dans le domaine mental. Evidemment il faut que les besoins matériels soient satisfaits pour qu'on puisse travailler. Or bien des ouvriers intellectuels ont besoin d'assistance physique. Sans le souffleur, l'organiste serait impuissant ; il ne s'ensuit pourtant pas que le souffleur soit « la source » de la musique. Le socialisme met aussi sur son programme la pensée libre, la recherche libre et l'instruction publique. 11 est donc obligé de reconnaître que l'ensemble de l'atmosphère morale où vit l'ouvrier a pour celui-ci la plus grande importance. La philosophie et la science sociale modernes ont conduit d'abord à la suppression des corporations, puis a l'annulation des défenses interdisant aux ouvriers de former des associations légales et légalement protégées. Le chercheur le plus isolé peut propager dans le monde des idées qui, par suite de leur influence sur la conception générale de la vie et sur l'opinion publique, peuvent déterminer la marche de la culture à un beaucoup plus haut degré que ne le ferait le travail matériel de milliers d'êtres humains. C'est là un fait, et aucun programme ne saurait l'empêcher d'être. Pour que l'évolution future s'engage dans une direction saine, il faut s'efforcer de diminuer la distance qui sépare le travail matériel et le travail mental. Mais cet effort ne saurait réussir, si l'on insiste sur l'opposition de la classe ouvrière à toutes les autres classes d'une manière aussi tranchée qu'on le fait d'ordinaire. Il faut avouer d'ailleurs que les « autres » classes, c'est-à-dire celles qui jusqu'ici ont été presque exclusivement à même de se livrer au travail mental, ne se sont pas toujours conduites à l'égard de la classe ouvrière comme c'eût été leur devoir de le faire. Des préjugés de différentes sortes, la hauteur et le défaut de sympathie, les ont empêchées de reconnaître les droits des ouvriers. C'est là que réside la cause la plus grave du désaccord. Mais nous ne cherchons pas ici la cause. Nous discutons la théorie socialiste et nous lui faisons le reproche d'établir une opposition plus
tranchée qu'elle ne devrait et qu'il n'est nécessaire de le faire. Ces programmes des social-démocrates sont proprement en contradiction avec la doctrine de Marx, suivant laquelle toute distinction de classe doit finir par disparaître, de la même façon qu'est tombée lors de la Révolution l'ancienne distinction de la noblesse et du Tiers. Or la classe ouvrière n'occupe pourtant pas encore, vis à vis des autres classes,, la même situation que le Tiers état vis-h-vis dos classes « privilégiées » à l'époque de la Révolution. La classe qu'on dénomme aujourd'hui la bourgeoisie a tout simplement créé l'industrie et le commerce, la science et l'art des temps modernes, et c'est d'elle qu'est parti, dans les pays germaniques, le mouvement libéral du protestantisme. Malgré toute l'admiration qu'on peut éprouver pour le développement de la classe ouvrière au cours du dernier siècle, on ne saurait cependant sérieusement soutenir qu'elle soit arrivée h peu près au môme point que le Tiers état il y a cent ans. Son évolution n'est pas encore terminée. Ce n'est d'ailleurs pas sa faute, car il y a seulement peu de temps qu'elle' a rencontré des conditions favorables pour cela. C'est une raison de plus pour ne pas accentuer aussi fortement l'antagonisme des classes. A tout le moins, les classes opposées ont-elles beaucoup à apprendre l'une de l'autre ; et la classe ouvrière qui, espère-ton, comprendra un jour tous les hommes, ne saurait être la classe ouvrière actuelle, encore imparfaitement développée et opposée aux autres classes de la société non pas seulement par ses intérêts mais aussi par son développement imparfait.
12. — Le problème cependant se posera sans cesse à nouveau par suite d'une circonstance que les socialistes laissent ordinairement de coté S savoir l'instinct naturel qui fait croître la population dans une proportion plus forte que les subsistances dont on dispose à chaque moment. Même en admettant que Malthus ait exagéré cette tendance, il y a pourtant ici manifestement une force qui nous fera toujours sortir de nouveau de l'état d'équilibre, une fois celui-ci réalisé (cf, XXV, 2). Si l'on réussissait à créer une organisation où chacun pourrait envisager l'avenir avec tranquillité, cette tranquillité aurait entre autres manifestations la fondation de familles nombreuses, de
* Cf. H. SoETBEER. Die Stellung tier Sozialîsten ziir Malthusschen Bevblkerungslehre. Berlin. 1886,
manière à amener bientôt un surcroît de force ouvrière et peutêtre une augmentation plus rapide des bras que du travail, des bouches que des aliments. Nous avons là une simple conséquence de la même raison en vertu de laquelle, dès maintenant, le nombre des mariages augmente non seulement quand le prix du blé diminue, mais dès qu'on prévoit seulement cette diminution ou d'une manière générale qu'on est animé d'heureuses espérances ^.
Les conditions sociales sont déterminées à chaque époque par le rapport qui existe entre l'accroissement de la population et la mesure où l'augmentation de l'intelligence et de l'énergie peuvent augmenter la production du sol. Si diverses forces concourent ensemble, il se produira un mouvement rythmique, lantùt l'une tantôt l'autre des tendances l'emportant. Une existence qui ne serait pas soumise aune telle variation rythmique <;st pour nous chose inconnue et inintelligible. Ce sont les forces diverses et la manière dont elles luttent entre elles qui font de la vie un combat et causent des douleurs, notamment toutes les fois que l'amplitude des oscillations devient plus considérable. 11 n'est pas dit que la nature humaine comportera toujours une aussi for^e tendance à l'accroissement ; néanmoins un changement décisif sous ce rapport est relativement à nous quelque chose de trop éloigné pour que nous puissions lui reconnaître une importance morale -. C'est par une dpre lutte contre les conditions données que la nature humaine s'est développée jusqu'au point où elle se trouve aujourd'hui : cette lutte fait de l'empire sur soi-même, de la sagesse et de la sympathie autant d'exigences strictement nécessaires, et pour le moment, aussi loin que nous pouvons porter nos regards, il ne semble pas que les conditions doivent changer. (Cf. avec ce qui est dit ici XI, 10 ; XVil, 2 et XXV, 2). Aussi voyons-nous d'ailleurs que lorsqu'une couche sociale
* « C'est ainsi qu'après une bonne moisson, il se produit ordinairement une augmentation du nombre des mariages et des naissances, et inversement, une diminution après les mauvaises. Dans le premier cas, c'est encore plutôt l'espérance qi^e la richesse réelle qui porte à fonder de nouvelles familles, car on observe que l'augmentation la plus forte ne coïncide pas avec les prix du blé absolument les plus bas, mais avec ceux qui tranchent de la façon la plus frappante sur les prix d'une mauvaise année précédente. » Roscher. Die Grundlagen der Nationalôkonomie, § 240.
* En France pourtant, depuis déjà nombre d'années, la population tend ù rester stationnaire. (Note du trad.)
XXVi. — B. 13. SOLUTIONS POSSIBLES
s'est élevée h des conditions meilleures, à un étalon de vie supérieur, il se forme en son sein une nouvelle couche doni l'étalon de vie a besoin d'être élevé à son tour. A la suite des réformes agronomiques introduites au Danemark vers la fin du xviii^ siècle, le partage en commun et le besoin croissant de main d'œuvre augmentèrent le nombre des fermiers et des cultivateurs de telle sorte qu'à la place de la question sociale qui venait d'être résolue, en surgit une nouvelle, a Même pour les cultivateurs propriétaires de leurs fonds, la situation fui loin d'être toujours bonne. Quant ii ceux qui ne possédaient aucun fonds ou n'étaient que fermiers, et ils formaient à peu près la moitié du nombre total, ils se trouvèrent presque toujours dans une situation très précaire : ils étaient plutôt en recul qu'en progrès. ^ » Pareillement, les sociétés professionnelles et coopératives ne comprenaient au début que les ouvriers les plus intelligents ; les métiers n'exigeant aucun apprentissage spécial n'étaient pas organisés. Le mouvement ouvrier fut un moment en danger d'aboutir à la formation d'une aristocratie ouvrière qui, comme on l'a dit, était regardée par les ouvriers « non qualifiés » avec les mêmes sentiments que la Chambre haute l'est dans le monde parlementaire. 11 a fallu par suite qu'un mouvement se fît pour organiser les ouvriers « non qualifiés » -. — Le problème suivra longtemps l'humanité dans sa marche : une solution valable une fois pour toutes est chose improbable.
13. — La théorie socialiste est une théorie nettement idéaliste en tant qu'elle repose sur la conviction que la volonté humaine est capable d'écarter tous les obstacles s'opposant à la formation d'une société humaine harmonieuse. Ne considèret-elle pas en eftet le travail comme la source de toute richesse et de toute culture, et ne fait-elle pas abstraction de toutes les causes naturelles susceptibles de favoriser ou d'empêcher l'écoulement de la source ? A cause de cet idéalisme qui ne laisse pas affaiblir ses espérances et son enthousiasme par des regards inquiets jetés sur les conditions données dans la nature et l'histoire, le socialisme est apparenté à ce qu'il y a de meilleur
Falbe-Hansen. StavnebaandslusnuKjeii og La nd bore former ne. I, p. 13'J. • SiDNEY ET Beatrîce Webb. Hisloirc du Trade-unionisme, tr. fr. p. 423'
dans les idées du xviii'' siècle, bien que, d'autre part, il forme par son anti-individualisme une réaction contre ce même siècle. Si nombreuses que soient les erreurs théoriques et les illusions qu'on puisse découvrir dans le socialisme, il n'en constitue pas moins, dans la pratique, l'un des mouvements éthico-sociaux les plus considérables de ce temps. Il a su réveiller et enthousiasmer les ouvriers ; il a dirigé leur pensée sur des idéals et sur des taches qui s'étendent bien au delà du cercle étroit où se meut Tinstincl individuel isolé de la conservation personnelle. Sans de grandes images d'avenir aucun mouvement social n'est possible. Il est arrivé quelquefois, par exemple en Angleterre il y a quelques années, que le mouvement unioniste ouvrier ait été sur le point de s'immobiliser, et c'est la foi enthousiaste dans l'idéal socialiste qui réveilla de nouveau alors la tendance au progrès. Le mouvement ne saurait être mené d'en haut ; alors même que des idées et des impulsions fécondes partiraient des autres couches sociales, il faut pourtant avant tout que la spontanéité s'éveille, et pour cela il fîiut des idéals en rapport naturel avec le besoin senti comme avec l'horizon intellectuel et moral ouvert. Si ces idéals ne plaisent pas aux autres couches sociales, si ces dernières trouvent le besoin trop inférieur et l'horizon trop étroit, il leur appartient de modifier les conditions de vie et les circonstances sociales de telle sorte que le besoin puisse disparaître, l'horizon s'élargir, et par suite l'idéal prendre un autre caractère. Les ombres et les illusions que renferme le tableau de l'avenir se corrigeront au cours de l'évolution ultérieure. Le socialisme doit apprendre à distinguer entre l'idéal et la réalité. L'idéal ne perdra pas sa force stimulante parce qu'on ne dissimulera ni ne négligera les conditions réelles. Et, en particulier, il doit apprendre que s'il a un avenir, cet avenir se réalisera essentiellement par le travail libre et l'association libre, quoique l'Etat puisse y ajouter, dans une mesure beaucoup plus large que nous ne sommes habitués à la concevoir, son action protectrice, adjuvante, égalisatrice et éducatrice.
i4. — Comme nous l'avons déjà remarqué ( Oj, l'Etat intervient incessamment dans l'évolution sociale, alors même qu'on ne s'en rend pas nettement compte. 11 n'est pas un seul coté de l'organisation politique (constitution, administration, finances, justice, armée, cuites et instruction publique) qui n'ait en
378 XXVI. - B. 14. a. SOLUTIONS POSSIBLES
quelque façon une influence déterminante sur l'organisation des conditions du travail. Ce serait déjà un grand progrès, si Ton se rendait plus clairement compte de ce point, de manière à mettre davantage en évidence ce côté extrêmement important dans les questions politiques. C'est en effet leur signification sociale qui seule donne aux questions politiques un réel intérêt. Si cette signification est complètement perdue de vue, la lutte politique^n'est plus qu'une simple querelle de personnes autour du pouvoir, ou une simple querelle sur des questions de forme. Nous énumérerons ici quelques points sur lesquels, sans porter atteinte au principe de la liberté, fEtat peut faire beaucoup en ce qui concerne l'organisation du travail et la distribution du produit, et où d'ailleurs, par un socialisme plus ou moins conscient, il est déjà intervenu.
a. Tout d'abord il faut poser en principe la nécessité de faire régner simplement la justice. Les grands voleurs sont encore, à beaucoup d'égards, mieux placés que les petits. On voit d'un œil méfiant chez les ouvriers des mouvements auxquels, dans d'autres sphères de la société, on ne mettrait aucun obstacle. La résistance opposée au droit des ouvriers à la liberté personnelle, à leurs droits de réunion et d'association, n'a pas été de nature à les animer de dispositions amicales envers les classes dominantes. Adam Smith se plaignait que de son temps les patrons eussent le droit de former des syndicats en vue de l'abaissement des salaires, tandis qu'on interdisait aux ouvriers de s'entendre pour refuser de travailler au-dessous d'une certaine rémunération 1. De même la législation allemande, jusqu'à une époque toute récente, accordait aux patrons le droit de former des syndicats, en refusant aux ouvriers le droit de former des associations corrélatives, et si l'on parle tant de rétablir les anciennes corporations, c'est en réalité pour mettre les ouvriers sous la dépendance des patrons 2.
b. L'Etat a reconnu comme son devoir de protéger la liberté, la santé, la sécurité et la moralité des ouvriers contre l'arbitraire des patrons. Après une âpre lutte, la loi dite des fabriques a fini par passer, d'abord en Angleterre. Cette loi prescrit certaines règles de sécurité et de salubrité dans les fabriques et
* Richesse des nations, trad. Garnier, I, 10.
» L. Brentano. Die gewerhliche Arbeiterfrage (Schônbergs Handbuch, le Auflage, Ij, p. 931 sqq ; 970.
les mines, détermine la durée de la journée de travail, impose des limites et des conditions particulières au travail des femmes et des enfants, interdit le paiement du salaire dans les cabarets et exige qu'il soit fait en argent comptante - L'expérience avait déjà fait voir la supériorité du travail libre sur le travail servile, sous le rapport de la productivité. Elle a montré de même que la nouvelle loi et les lois analogues adoptées par d autres pays à l'imitation de l'Angleterre, loin de nuire à la productivité en assurant des conditions meilleures, l'ont au contraire accrue. Non seulement cette loi a, comme le reconnaît Karl Marx lui-même, amené la ce renaissance physique et morale » des ouvriers des fabriques, mais le surplus d'entrain et de force avec lequel on pouvait désormais travailler ont souvent même augmenté la productivité du travail. Les patrons eux-mêmes y trouvèrent leur compte et renoncèrent à leur première opposition contre ce qu'ils appelaient, d'un mot assez caractéristique, une atteinte à leur liberté personnelle. La limitation de la journée de travail surtout a eu une grande utilité, et cela aussi bien pour les patrons que pour les ouvriers' Comme le remarquent dans un rapport les inspecteurs anglais des fabriques, auparavant les patrons n'avaient pas le temps de penser à autre chose qu'à l'argent, ni les ouvriers celui de penser à autre chose qu'au travail. La longue durée de la journée de travail faisait des ouvriers des êtres purement physiques, tous leurs loisirs étant absorbés par le sommeil et le repos, afin de pouvoir recommencer leur tâche avec des forces renouvelées. Par la limitation progressive de la durée du travail, on se rapproche peu à peu de VUtopie de Morus, où « le but essentiel de la constitution est de régler le travail sur les besoins du peuple, de manière à laisser du temps de reste pour le déveioppement de l'esprit, dans lequel les Utopiens font consister le bonheur de la vie ». Fichte a dit avec raison que la vraie richesse d'un peuple ce sont les loisirs qui restent à tous, une fois leur travail achevé K En effet, le temps qui peut être
* Gneist. Das Self-rjovenunent in Engla?icL 3«éd., p. 314 sqq — L Brentano, op. cit., p. 973. — K. Marx. Das Kapital, 2» éd. I, p. 224-314.
- S7jste7n der Rechtslehre (1812). Nachgelassene Werke, II p 543 — Cf L. Brentano Die Arbeitergilden der Gegenwart, II. p. 356 : « La question de la durée de la journée de travail est une question sur l'état de la civilisa-
gagné sur le travail consacré aux besoins matériels est susceptible d'être employé à un développement plus élevé et plus libre, h une noble jouissance de la vie, à l'activité consacrée à la culture idéale et à l'entretien de ce sentiment qu'on est pourtant plus qu'un rouage d'une grande machine. Il importe naturellement de savoir comment les loisirs sont employés, mais il ne faut pas s'étonner qu'ils ne le soient pas tout de suite ni toujours de la meilleure façon. Il faut que le désir d'un développement supérieur soit éveillé, et qu'on possède les moyens de l'acquérir.
Ici le rôle le plus considérable revient à l'instruction, tant à celle dirigée par l'Etat qu'à celle issue de l'initiative privée, et surtout à tout ce qui peut être fait pour répandre el satisfaire le goût de la beauté artistique et naturelle. C'est par la participation à la vie politique que se développe le sentiment des droits et des devoirs civiques, comme aussi le sentiment de travailler au service de la société tout entière. On ne saurait attendre, pour limiter la journée de travail, que soit né le goût pour le bon emploi des loisirs, car ce goût ne peut naître que si l'on a des loisirs. Et au lieu de se plaindre de ce que les ouvriers ne sachent pas employer leur temps libre, on aurait beaucoup plus de raisons de se plaindre de la manière dont les classes aisées emploient le leur. Quand on n'a pas l'habitude d'avoir des loisirs, il n'est pas étonnant qu'on n'ait pas appris à s'en servir ; en revanche, il est triste de voir de quelles occupations vides et basses les classes dites supérieures et cultivées remplissent fréquemment leurs loisirs abondants et souvent immérités. Il faut précisément que les ouvriers aient plus de temps libre aiin de pouvoir apprendre à mieux utiliser celui qu'ils emploient si souvent mal aujourd'hui. Si l'on réclame la journée de huit heures, c'est afin de pouvoir supprimer la débauche du lundi ^
c. L'Etat peut encore exercer une influence égalisatrice sur les oppositions sociales par l'organisation des finances et des impots. On a même fait dater une nouvelle période dans Thistoire de la législation financière du jour où l'on commença à considérer cet effet égalisateur et distributif de l'organisation
* Robert Seidel. Der achtstiindige Arheitslag. Zûricli. 1896, p. 4. — La «livision : 8 heures de travail, 8 heures de sommeil et 8 heures de loisir, avait été déjà proposée par Gome.nus et plus lard par IIlfeland.
fiscale comme un point de vue fondamentale C'est la théorie <( socio-politique » des impôts qui ajoute ce point de vue au point de vue purement financier. On peut ranger encore ici une imposition plus forte de l'héritage et sa suppi^ession complète en ligne collatérale.
d. Nous faisons un pas de plus avec la question de savoir si l'Etat doit, et dans quelle mesure, établir des caisses de retraite. Si l'on fait à l'ouvrier une obligation de se servir de ces caisses, il sera facilement dépouillé de son indépendance personnelle! Car si l'Etat est incapable de lui garantir un travail durable pour un certain salaire, une oscillation dans les conditions économiques peut le jeter dans le chômage et par suite lui enlever le moyen de payer sa contribution, ce qui lui fera perdre tout l'argent déjà versé par lui. Dès lors le patron aura le pouvoir de lui imposer des conditions qu'il n'eût pas supportées, sans la crainte de perdre ses versements antérieurs 2. La meilleure manière pour l'Etat d'intervenir consistera, ici comme sur tant d'autres points, à le faire indirectement, en donnant son appui et en soumettant à son contrôle les organisations spontanément sorties de l'association libre des ouvriers.
e. Il y a, tant dans le domaine de la production que dans celui de l'échange et de la circulation, une foule de fonctions dont l'Etat et la commune se sont déjà chargés et continueront à se charger de plus en plus. Où convient-il de s'arrêter sous ce rapport, c'est ce que peuvent seuls décider les progrès de l'expérience. C'est ici que le socialisme empirique a précisément une grande importance. Mais afin de pouvoir utiliser l'expérience, encore faut-il être en possession de faits certains. Voilà un domaine où l'Etat peut rendre des services incalculables, notamment en procédant à une statistique exacte. Les Etats-Uiiis de l'Amérique du Nord marchent sous ce rapport en tête des autres. Des bureaux de statistique ouvrière se trouvent établis tant pour les Etats particuliers que pour toute l'Union La loi qui fonda en 1888 The United States Department of Labor lui assigne comme tache de rassembler et de répandre dans la population des Etats-Unis des renseignements « sur la
' Adolf Wagner. Directe Sleueren (Schonbergs lïandbueli. 1» éd III) p. IGi), l>59. Cf. aussi Ihering. Der Zweck im Recht. 2" éd., I, p. 533. '
i/^'noï^'"'"^^''''- ^'^Oewerbl. Arbeilerf rage (SchônbevgHllàndhuch, V éd I), p. 98o sqq. ' *
question ouvrière dans le sens le plus large de ce mot, en particulier sur les rapports du travail avec le capital, sur la durée du travail, sur les salaires des ouvriers et des ouvrières, et sur les moyens de favoriser le bien-être matériel, social, intellectuel et moral des ouvriers ». La législation sociale et les débats publics ont déjà, aux Etats-Unis, tiré profit de cette institution ^
Le développement et la justification détaillés des points que nous venons de mentionner (et d'autres qu'on pourrait y ajouter) appartiennent à l'économie politique. Ils ont été simplement indiqués ici parce qu'ils supposent tous une conception éthico-socialc de l'Etat et de son action, et la notion qu'être aidé par l'Etat et s'aider soi-même ne s'excluent point. 11 ne s'agit que de fixer le rapport exact de ces deux aides. Le domaine des forces libres est le domaine proprement productif, celui où réussissent les initiatives ; l'Etat ne peut que donner protection, forme et appui matériel h ce qui s'est spontanément produit. Le rapport entre l'aide de l'Elat et l'aide qu'on se donne à soi-même doit être exactement l'inverse de celui qu'établit le socialisme spéculatif, étrangement d'accord en cela avec la bureaucratie et l'absolutisme. Et comme les expériences faites dans un champ restreint sont les plus faciles, l'organisation communale de la production aura, comme le soutient d'ailleurs le socialisme empirique, beaucoup d'avantages, sur le « socialisme d'Etat » proprement dit.
15. — Le socialisme spéculatif ne supprime pas absolument la propriété privée, mais il la restreint aux moyens de consommation et de jouissance. Il n'y aurait complète contradiction entre la propriété privée et le socialisme que si l'on considérait le droit de propriété comme un droit inconditionnel. Mais on ne trouve nulle part dans l'histoire trace d'un droit de propriété inconditionnel. L'idée d'un pareil droit est une fiction opposée par l'individualisme aux caprices d'un gouvernemeni arbitraire. De tout temps l'Etat est intervenu dans la propriéti'» privée, quand des intérêts généraux paraissaient l'exiger. Les limites de ces interventions sont variables et changent avec les circonstances historiques.
La notion de la propriété privée, avec l'extension que nous
lui donnons aujourd'hui, est relativement récente. Aux degrés primitifs de culture, c'est la propriété commune qui domine. Les terrains de chasse sont communs à la tribu entière, et chez les tribus agricoles, chaque année est assigné à chaque famille un champ déterminé, que tous les membres devront cultiver en commun. Il serait naturellement faux de se représenter cette communauté comme un communisme au sens propre du mot; elle signifie seulement que le besoin d'un partage général n'existe pas encore, et que l'individu collabore immédiatement avec la famille ou la horde, sans se sentir encore poussé à essayer de séparer son existence de la leur. D'autre part, si l'on caractérisait le (( communisme primitif » comme une assurance mutuelle, l'association productive comme « une juxtaposition spatiale d'intérêts individuels, isolés S {sic) ce serait transférer aux conditions sociales anciennes des notions fnodernes qui doivent leur origine au mécanisme individualiste. La communauté primitive n'est point comparable à une moderne société par actions, terme qui précisément exprime que des intérêts jusque-là isolés se rencontrent d'une manière tout extérieure et impersonnelle pour agir de concert. En ce quitouchespécialement la propriété foncière, il est à remarquer que l'organisation de la société en clans et familles précède dans le temps l'adoption d'un domicile fixe et la propriété foncière durable ^ La première propriété privée proprement dite c'est pour chacun le gibier qu'il a abattu, les fruits qu'il a récoltés, les ustensiles et les vêtements qu'il s'est lui-même fabriqués. La propriété mobilière se rencontre donc avant la propriété immobilière. C'est seulement plus tard que le fonds et le sol deviennent propriété privée. La nécessité d'une culture du sol régulière, poursuivie d'après un plan d'ensemble, la division du travail, le sentiment personnel et le besoin d'indépendance naissant chez les individus (cf. XI, 14 et XXIII, 3) étaient autant de causes devant amener l'individualisation de la propriété. La culture primitive ne connaît proprement qu'un droit de jouissance en commun, appartenant à la race ou à la tribu, et elle ne connaît le droit de propriété que dans le cas où plusieurs races ou tribus se rencontrent. C'est seulement avec le développement de l'Etat que naît le droit de
* Ernst Beckman, Den sociala fragan ock staiïstiken (Nordisk Tidsskrift, 1893).
* G. N. St.vrcke. Samviltighedslivet, p. 235.
* B. W. Leist. Alt-Arisches Jus civile, I, léna, 1892, p. 512 sqq.
propriété individuelle, en tant que possession de biens mate'riels reconnue et protégée par le pouvoir régnant. Mais cette reconnaissance et cette protection qui constituent un élément indispensable de la notion de propriété montrent justement que le droit de propriété n'est pas un droit inconditionnel. La puissance de l'Etat met toujours certaines conditions h sa reconnaissance et à sa protection. Elle impose des limites au pouvoir de disposer à sa guise de sa propriété. On n'a pas le droit d'élever ;sur son terrain des bâtiments, de cultiver son cbamp ou de léguer sa fortune suivant sa fantaisie, et on est obligé de prélever sur ce qu'on possède une part plus ou moins grande en vue de fins communes. La puissance qui, par sa reconnaissance et sa protection, transforme la simple possession en propriété est la même qui impose des restrictions et des devoirs : ceux-ci ne se présentent donc nullement comme des empiétements sur un droit de propriété primitivement absolu.
En fin de compte, ce sont des considérations morales qui fondent aussi bien la reconnaissance que la limitation. D'abord il est nécessaire que certaines limites soient imposées au droit des individus de disposer de biens matériels, pour que TEtat puisse remplir le plus élémentaire de ses devoirs, celui de maintenir la paix et la sécurité. Il ne suffit point pour cela de fixer des limites au droit de disposition des tribus ou des familles. Peu à peu, à mesure que l'évolution s'avance, l'Etal arrive aussi en contact avec les particuliers et leurs relations réciproques, et il lui faut des moyens de constater quand des empiétements ont eu lieu. Si par exemple l'agriculture commence à se développer chez une tribu jusqu'ici nomade, ou ne vivant que de rapines, elle commencera par être un fait individuel. Mais plus il y aura de membres de la tribu qui adhéreront a cette innovation, plus il se produira facilement des conflits, parce que plusieurs voudront cultiver un seul et même morceau de terre. Les plus forts chercheront à s'emparer des plus grands et des meilleurs terrains : à quoi s'opposera l'intérêt de la grande majorité, par suite de la coutume établie de faire servir le sol commun au pâturage du bétail de la tribu entière. Un partage et une délimitation faites par l'Etat pourront seules alors rétablir le calme et la paix*. — De plus, une pro-
* Cf. D.-M. Wallace. Russia.
priété reconnue et protégée est la condition d'une activité per^ sévérante, indépendante et dévouée pour les fins de la culture. Etre propriétaire c'est être revêtu d'une dignité morale. Sans doute, les sentiments individuels d'indépendance et de puissance y trouvent aussi leur satisfaction; néanmoins la morale sociale ne peut considérer comme suffisante une justification de la propriété qui n'en ferait qu'un prolongement de la personnalité dans le monde extérieur. Un prolongement ou une expansion de ce genre sont naturellement légitimes lorsqu'elles n'amènent ni conflit ni heurt. Mais leur valeur sociale positive n'apparaît que si le sentiment individuel d'indépendance et de puissance est rendu utile à la société. Ce n'est pas de la notion de la personnalité individuelle, prise en ellemême, mais de la nécessité sociale qu'il y a à ce qu'il existe le plus possible de points de départ libres et actifs du travail de culture que dérive le caractère moral de la propriété privée. L'individu n'a pas même un droit naturel à ce qu'il produit et acquiert par son propre travail, car le travail ne crée rien de riea; il n'a pas pour seules conditions la capacité et la volonté personnelles de son auteur, mais s'il a pu être exécuté et devenir fructueux pour ce dernier, c'est grâce à la protection et f à l'aide de la société. L'individu doit donc être plein de reconnaissance et de piété envers la société pour ce dont il lui est redevable; de môme, en se plaçant au point de vue moral, il doit considérer sa propriété comme un moyen de travailler au service de la société. Il est fonctionnaire autant que ceux spécialement établis par l'Etat, et il est moralement responsable de l'emploi qu'il fait de son bien. Aussi les limites de l'usage de la propriété sont-elles plus étroites du point de vue moral que celles établies par l'organisation légale extérieure. Il faut- que l'individu rende les biens matériels qu'il possède aussi productifs que possible, non seulement pour lui-même, mais encore pour l'espèce. Maintenant ils sont à lui, mais plus tard ils peuvent échoir à d'autres. Il n'a pas le droit par exemple quand même la législation ne pourrait toujours l'en empêcher, d'épuiser le sol par une exploitation abusive et d'en diminuer ainsi la fécondité future. Ce serait agir à l'égard des générations à venir en égoïste exclusivement préoccupé de ses intérêts du moment, et sacrifier à ces derniers l'intérêt permanent de l'espèce. Souvent la raison de cette manière d'agir est simple-
HôFFDircG. — Morale: 9»
ment Tignorance et nous avons alors un intéressant exemple de l'influence qu'un accroissement d'intelligence peut exercer sur l'accroissement des devoirs moraux. C'est la théorie de Liebig sur la nécessité d'éléments minéraux pour la vie végétale qui démontra pour la première fois les inconvénients de la culture intensive et, par là même, la solidarité de l'espèce humaine en ce qui concerne l'utilisation du sol.
On peut concevoir que bien des choses aujourd'hui propriétés privées deviennent un jour propriété collective. Il serait concevable par exemple qu'il puisse sembler un jour juste et possible d'attribuer à l'Etat toutes les propriétés foncières, afin que le revenu foncier profite à l'espèce tout entière. Si cela arrivait, ce ne serait nullement une violation du droit, mais une conséquence de la série d'idées sur laquelle s'appuie la justification morale de propriété privée. On peut objecter, il est vrai, que le sol rapporte vraisemblablement plus sous le régime de la propriété individuelle que s'il était soumis à l'exploitation de
l'Etat.