‹ Morale [microform]Chapitre 176 sur 284 · SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

SCIENTIFIQUE

\. Oscillations dans l'appréciation de l'importance morale de la culture intellectuelle. — 2-3. Importance psychologique et historique de ces oscillations. — 4. Gonnexité entre la connaissance et la vie réelle. — 5. Unité de la connaissance scientifique malgré sa division en branches spéciales ; la science en tant qu'œuvre commune de l'espèce. — 6. Ecoles et partis.

1. — L'opinion d'après laquelle tout dans l'univers serait soumis à un mouvement rythmique et d'après laquelle le progrès, s'il existe, n'irait du moins pas en ligne droite, n'est peut-être nulle part plus clairement confirmée que par les jugements portés au cours des temps sur l'importance de l'évolution intellectuelle. Pour les Grecs, la pensée ou la raison constituaient le titre de noblesse de l'humanité. Celui-là seul qui connaissait le bien et le beau était véritablement un homme. La pensée et la connaissance étaient aux yeux des philosophes grecs les plus hautes de toutes les activités. Pendant le moyen âge chrétien, au contraire, le grand point était de mettre à la raison des entraves. L'intelligence naturelle était une païenne qui devait s'incliner devant l'autorité de la foi. Plus tard, lorsqu'on eut rompu avec le principe de l'autorité, on attendit du développement de la science et des lumières une transformation complète, un perfectionnement de la vie humaine. Cette grande attente, on la découvre déjà chez Bacon et Descartes :

396 XXVllI. — 1. IMPORTANCL: iMORALD DE LA CONNAISSANCE

chez beaucoup d'écrivains du xviii^ siècle elle devint une passion, une croyance fanatique. La férocité révolutionnaire s'explique en partie parce que, si tous ne s'inclinaient pas devant le nouvel Evangile, on n'en voyait d'autre raison que le seul mauvais vouloir : la perfection était si proche, pourvu qu'on consentît à ouvrir les yeux! Et pourtant, déjà en pleine période révolutionnaire, un courant tout opposé se fait sentir : courant dû en partie à la lutte soutenue par Rousseau pour revendiquer les droits du sentiment en face de l'intelligence, en partie à la crainte de voir une aristocratie nouvelle se former, au cas où la science serait trop en honneur. La réaction qui se produisit pendant la première moitié du xix^ siècle ne se proposa pas sans doute de supprimer la science, comme le voulaient les fanatiques révolutionnaires, mais elle exigeait, ce qui était plus inquiétant encore, que la science « fît demi-tour », c'est-à-dire reniât ses propres principes. Au reste les lumières passaient alors pour une chose dangereuse. Chez les penseurs contemporains, on trouve des tentatives pour comprendre le rapport de la connaissance aux autres faces de la vie psychique avec plus de liberté et de largeur d'esprit. On peut voir dans l'autobiographie de Stuart Mill quels efforts considérables il en coûta à une dme noble et généreuse pour s'affranchir de la doctrine étroitement intellectualiste dans laquelle elle avait été élevée.

Ces oscillations dans la manière d'apprécier la valeur morale de la culture intellectuelle se comprendront, si l'on tient compte d'une part du rapport psychologique existant entre la connaissance et les autres faces de la vie psychique, de l'autre des renseignements que nous fournit l'histoire sur les effets de la culture intellectuelle.

2. — La psychologie nous apprend que la connaissance se développe plus vite que le sentiment et la volonté. Nos observations et nos idées peuvent naître et s'épanouir dans la conscience, sans que les sentiments et les penchants corrélatifs s'agitent aussitôt dans toute leur intensité. Nos pensées et nos imaginations s'étendent bien au delà des choses que nous pouvons embrasser d'un sentiment vif ou réaliser par le travail de la volonté. Gela provient, d'un côté, de ce qu'à chaque moment nous disposons seulement d'une somme limitée d'énergie — et lorsque l'activité intellectuelle absorbe une grande partie de cette somme, il en reste d'autant moins pour les autres fonctions

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