ET MORALE SCIENTIFIQUE
1. Base et contenu des jugements moraux. — 2. Difficultés que soulève la tentative de donner un fondement aux jugements moraux par une méthode scientifique. — 3. Possibilité et nécessité de la morale scientifique. — 4. Morale historique et morale philosophique.
1. — Les jugements moraux contiennent une appréciation des actions humaines. Lorsque nous appelons une action bonne ou mauvaise, nous n'expliquons point par là comment elle s*est produite, mais nous exprimons la valeur qu'elle possède à nos yeux. Toute appréciation de ce genre suppose d'une part qu'il existe un besoin, un sentiment qui nous pousse à juger l'acte (que ce jugement soit d'ailleurs simplement porté dans notre pensée, ou qu'il soit de plus formulé en paroles adressées à d'autres hommes), d'autre part que nous possédons une règle, un idéal avec lesquels nous confrontons l'acte et d'après lesquels il se juge. J'appelle base de la morale le mobile de V appréciation morale. Elle consiste dans les sentiments et les tendances qui se font jour et s'expriment par les jugements moraux, et avec la nature desquels, par suite, ces derniers varient. Quant au critère de V appréciation morale, il influe sur le contenu de la morale en ce qu'il décide quelles actions, quelles directions et formes de la vie doivent être appelées bonnes à son point de vue. La base est le principe subjectif, le critère le principe objectif de la morale.
Le caractère d'une conception mors^le dépend de la base qu'elle suppose , du critère qu'elle [adopte et du rapport qui existe entre la base et le critère.
HôFFDiNG. — Morale. 1
i I. — 2. MORALITÉ POSITIVE
Toutefois les jugements moraux sont le plus souvent formulés sans qu'on ait une conscience claire et expresse des principes qu'ils supposent. Une telle conscience conduit par une évolution progressive h la morale scientifique. Mais elle ne s'éveille que lorsque interviennent la réflexion et le doute. La question se pose donc ici tout naturellement de savoir quelles raisons peuvent engager et quelle importance il peut y avoir d'une manière générale à mettre en lumière et à discuter consciemment les principes moraux.
2, —Non seulement on porte des jugements moraux, dos jugements sur le bien et le mal, avant l'éveil de la pensée proprement dite et de la recherche scientifique, mais il faut encore que des jugements moraux, qui doivent avoir une vérité personnelle et une importance pratique, jaillissent continuellement d'un vif sentiment et d'une vive tendance qui ne nous laissent aucun repos jusqu'à ce que nous nous soyons prononcés. C'est la condition d'une vie saine et vigoureuse que nous n'allions pas chercher au loin, et par une méditation pénible, les principes de nos résolutions les plus importantes, mais que la décision jaillisse, au contraire, de ce qui est devenu notre chair et notre sang. Par les jugements moraux nous mettons à jour notre personnalité : il faut donc qu'ils soient déterminés par la totalité de notre nature, et non pas seulement par les raisonnements que nous pouvons bâtir dans nos heures de loisir, si nous en avons. Au surplus, la vie ne nous laisse pas toujours le temps de méditer : il arrive qu'elle exige au contraire la manifestation instantanée du jugement.
Et même si nous avons le temps et la faculté de méditer, est-ce qu'alors nos sentiments et nos tendances ne seront pas assez forts pour déterminer notre pensée en entier et à notre insu, au lieu d'être dirigés par elle? N'est-ce pas un préjugé depuis longtemps battu en brèche par la psychologie, de croire que la raison doive exercer en nous l'autorité souveraine, et ne s'est-il pas assez souvent trouvé qu'un apparent décret de la raison ne fût en réalité que l'expression d'un besoin du cœur ? Il se peut qu'en logique et en mathématique la raison pure parle dans nos jugements ; mais sa voix est bien trop faible quand il s'agit de ce qu'il y a en nous de plus concret et de plus personnel, je veux dire les actions humaines.
Bien plus, la réflexion et la critique ne seront-elles pas ici