‹ Morale [microform]Chapitre 24 sur 284 · I. — 2. MORALITE POSITIVE · texte numérisé non relu

I. — 2. MORALITE POSITIVE

dangereuses, sinon tout à fait nuisibles? La réflexion a toujours une certaine influence dissolvante; elle nous enlève cette sûreté et cette insouciance instinctive avec lesquelles nous débutons dans la vie. Alors môme qu'elle ne nous paralyse pas avec les doutes qu'elle éveille, elle afl*aiblit notre force. Nous n'agissons plus alors avec toute notre énergie et nous n'exprimons plus nos jugements avec la même assurance et la même ingénuité ; il se peut même que nous finissions par être portés à suspendre notre jugement, parce qu'il nous parait impossible d'arriver à une décision sûre. Mais alors aussi la vie se flétrit et finit par s'arrêter complètement. Car les jugements moraux ne sont pas de simples curiosités théoriques. Ils ne sont pas seulement des manifestations afl'ectives, mais ils exercent encore sur le sentiment et l'action, aussi bien de celui qui juge que des autres hommes, une influence déterminante. Non seulement ils sont 77iotivéSy mais deviennent eux-mêmes à leur tour des motifs, des forces pratiques de la plus grande importance.

La difficulté augmente encore si nous portons notre regard au delà de l'individu. Les sentiments et les tendances de l'individu sont déterminés par la 7iature, les conditions vitales et les traditions de Vespèce entière. L'individu particulier reçoit quelques-unes de ses facultés, quelques-uns de ses instincts les plus efficaces, comme un legs de l'espèce. Plus tard son développement et son éducation le conduisent, comme membre d'une famille, d'une race et d'un état, dans une certaine atmosphère mentale, tandis que se présentent à lui des habitudes de vie, des idées, des impulsions et des devoirs qu'il reçoit involontairement, sans pouvoir en faire l'objet de sa réflexion ni de son choix. Comme il est sorti du sein maternel de l'espèce, il en suce aussi les traditions avec le lait maternel. Sa manière de penser, de sentir et d'agir est un héritage inconscient des générations antérieures. Les instincts et les traditions de la race, l'imitation et l'exercice involontaires constituent à l'individu le fondement de sa morale, avant que sa méditation consciente puisse intervenir. Sa volonté est orientée sans qu'il le veuille dans certaines voies, et cette orientation involontaire de sa volonté détermine les intérêts et les forces de sa vie, qui déterminent à leur tour ses jugements sur le bien et sur le mal. Les vertus naissent, comme le dit quelque part Jacobi, avant de recevoir des noms et d'être érigées en commandements. Car

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dans les jugements moraux, dans les fortes manifestations affectives, par lesquels se formule une appréciation de la valeur des actions humaines, nous n'avons pas seulement l'expression de la pensée de l'individu particulier, mais il s'y révèle le résultat des expériences de Vespèce. L'individu ne se fait pas lui-même sa morale, ne l'invente pas, ne la construit pas absolument depuis le commencement. Et c'est par là seulement qu'elle acquiert toute sa puissance. La morale qui vit dans l'espèce est une condition de la santé et de la force de la vie humaine. Celui qui, grâce h sa réflexion et à sa critique, prétend dissoudre ce que la nature a combiné, n'a pas seulement à surmonter une résistance énorme, mais il doit aussi bien savoir ce qu'il fait, afin de ne pas aboutir h un labyrinthe inextricable et de ne pas y entraîner d'autres avec lui.

On a appelé moralité positive cette morale réelle et active de l'espèce et de la vie. Elle apparaît dans les jugements et les principes ôourants, qui revêtent souvent la forme de proverbes et peuvent être soit des manifestations durables de la sagesse pratique d'une nation, d'une race, d'une communauté religieuse, soit avoir une existence plus courte, comme constituant r « opinion publique )) d'un siècle ou d'une époque. Elle apparaît également dans les modèles vivants (fondateurs de religions, héros, législateurs, etc.), sur lesquels une génération, ou plusieurs successivement, portent leurs regards comme sur l'expression la plus haute de l'humanité véritable. Elle apparaît enfin aussi dans la manière dont sont organisées les différentes relations et les différentes fonnes de la vie (famille, société civile. État, Église). La législation positive contient toujours une certaine part de la moralité positive. Toutes les formes de cette moralité ont ceci de commun que les actes la contredisant provoquent une réaction de la part de la société. Toute atteinte portée aux principes et aux modèles régnants ou aux formes de vie dominantes amène une explosion d'irritatior ou de colère dans le verdict de l'opinion publique d'où dépendra désormais l'honneur de celui qui l'a portée. Ou bien cette censure morale ne sera pas la seule conséquence : il faudra que l'auteur de l'acte fournisse une réparation, que peut-être il expie son acte par la douleur ou par la mort, apaisant ainsi la colère qu'il a soulevée. Ce maintien de la moralité positive par la réaction sociale est désigné par le

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