XXXVII. — 6. LE DROIT ET LA MORALE PRATIQUE
le droit, car elle juge également le caractère; h part cela, elle ne dispose point des solides méthodes susceptibles d'être employées par l'organisation juridique, quand il s'agit d'éclaircir la nature d'un acte. Le caractère est plus difficilemenl appréciable que l'acte extérieur. L'évolution de la volonté restera toujours plus ou moins cachée «a celui qui n'y a aucune pari. L'opinion publique n'est cependant guère portée à reconnaître ses bornes ; elle se croit en possession de l'omniscience et devient intolérante. Elle veut tailler tout le monde sur le même patron. Souvent elle esl dominée par des préjugés de classé, de race, de parti et de religion. Malgré tout, elle joue un rôle considérable tant par rapport au pouvoir public que par rapport aux individus particuliers. Elle est h sa manière, comme l'organisation juridique, une sorte d'ordre naturel, imposant i\ii^ bornes et des condilions. Elle exerce un contrôle indispensable. Mais de même que l'organisation juridique provient en déiinitive du sentiment public du droit et peut seulement subsister par son étroite connexion avec lui, il est aussi de la plus grande importance que le courant de l'opinion publique reî:oive des affluents de la conviction sérieuse des particuliers, afin de ne pas devenir fugitif et superficiel. En outre, les conflits d(^ l'opinion publique avec la conscience individuelle risquent d'être beaucoup plus fréquents que ceux du droit avec la morale. C'est surtout la crainte de voir la puissance croissante de l'opinion publique devenir un jour dangereuse pour l'indépendance du caractère qui poussa Stuart Mill à écrire son livre sur la Liberté. La solution donnée par lui au problème est cependant vicieuse, comme j'ai essayé de le montrer plus haut (VIII, o). On ne saurait tomber d'accord avec Stuart Mill que le développement personnel interne de l'invidu le regarde seul et personne d'autre. Il n'est pas de qualité dans l'homme qui ne puisse avoir une influence sur ses rapports avec les autres et sur sa situation dans la société. D'autre part, on ne saurait non plus empêcher les autres d'instituer une appréciation de l'image qu'ils se formeront en eux-mêmes de son caractère. Si l'on veut ramener l'opinion publique dans ses justes limites, ce n'est pas le droit de juger qu'il faut mettre en question, mais la certitude des données sur lesquelles on juge. Au reste, l'individu est souvent lui-même responsable de la méprise publique à son sujet, lorsqu'il ne s'inquiète pas assez